LE FANTÔME
dévouement mani.
Par cette pauvre femme qui semblait lui avoir vendu son i avait conservée, suivit sans ge Saint-Laurent, traversa le vil.
lage et, quelques centaines de pas plus loin que la dernières maison trouva Magui assise au bord de la rou$e et l’atiendant. Aù mnmeut où il le rejoignait, el
ARRET re
ais de nn Nec ben ee
—Voyez, messire, lui dit-elle en ouvrant son bissac, voyez, il y a encore de bonnes âmes dans la montagne 1... Les habitants de Saint-Laurent ne sont pas riches et les temps sont bien durs, cependant je n’ai eu qu’à frapper à la porte de trois maisons; je n'ai éprouvé de refus nulle part, et l'or m’a donné, non pas assez peut-être pour un festin de prince, mais assez du moins pour un M de voyageur...
bissac contenait près de la moitié d’une miche de gros pain bis, un morceau de lard fumé et un carré de ce fromage qu’on appelle aujourd’hui fromage de Gruyère.
—Ah ! répliqua vivement Raoul, jamais prince n'aura fait un meilleur repas, car jamais sans doute il n’aura eu un aussi vif appétit pour l’assaisonner.
| s'assit sur un des talus du chemin, et il se mit à manger. ou plutôt à dévorer.
Quoi qu’on en puisse dire, la faim ne perd fARIeIe ses droits quand on est jeune et qu’on marche depuis de longues heures, et bien rarement, je crois, l'amour et l'inquiétude peuvent faire momentanément oublier ses exigences.
— Maintenant, dit Raoul lorsqu'il eut achevé, je me sens dispos et fort, autant et peut-être plus que cette nuit en quittant Saint-Claude... Je vous assure que je marcherais jusqu'à ce soir sans m'arrêter.
—Grâce à Dieu, messire, vous n’aurez pas besoin de marcher si longtemps... J'espère bien qu'avant midi nous serons au trou des Gangônes.
—Pourquoi ce nom donné à cette grotte? demanda Raoul.
—Dans le patois des montagnes, les cloches s'appellent des gangônes, à cause, sans doute, du bruit qu’elles font, et que le mot cherche à imiter...
—E£h bien ?
—Eh bien, quand on applique son oreille contre le rocher, dans la grotte, on entend distinctement le son des cloches...
—À quoi cela peut-il tenir ?
—D'autres la savent peut-être; moi je l’ignore... Vouiez-vous que nous nous remettions en marche, messire ?...
—Me voici prêt.
Après avoir suivi la route pendant environ trois quarts de lieue, Magui s'arrêta.
—Messire, dit-elle, notre chemin direct serait de continuer par la Chaux-de-Dombief, mais j’ai des raisons pour ne point passer par là.
e—Qu'allons-nous faire ?
— Nous allons prendre à gauche et nous engager dans la forêt de Bonlieu dont vous voyez la lisière à un demi-quart de lieue, et dont je connais les moindres sentiers. Venez, et soyez sans inquiétude, je vous promets de vous bien conduire,
—Je vous suis comme si la Providence elle-même me prenait par la main pour me diriger... Ma confiance, dans ce dernier cas, pe serait nas nlus absolue...
Un regard de la vieille femmo remercia Raoul, et, gagnant à
ET
travers champs la lisière du bois, elle. «'enfonça avec son compagnon sous les futaies séculaires qui couronnaient une sorte de gigantesque falaise taillée à pic presque partout et bordant le vallon duquel s'élevait jadis l’abbaye célèbre de Bonlieu.
Arrivé sur l’extrême bord de la ceinture de rochers dont nous venons de parler, Raoul s'arrêta, pétrifié en quelque sorte par l’étonnement et l’admiration. Jamais, en effet, spectacle plus terrible et plus beau tout à la fois ne s’était offert à ses regards.
Au fond d’une gorge verdoyante, enfermée de tous côtés par des murailles de rochers qu'on aurait pu croire amoncelés les uns les autres, par les fortes mains des Titans, blocs de granit, les uns brillants, les autres sombres, couronnés par la noire verdure des sapins séculaires enfonçant leurs racines dans le roc nu, comme des serres d’aigle, les ruines de l’abbaye étalaient leurs ruines
ittoresques au bord d’un lac aussi profond, aussi bleu que les lacs
pa verte Écosse.
Ces colonnes brisées, ces arceaux démolis, ces voûtes effondrées que le lierre recouvrait de son manteau royäl; tous ces débris, enfin, à coté de ces rocs inébranlables et de cette éternelle verdure, disaient bieu haut la toute-puissance du Créateur et l'infinie fai. blesse de la créature.
Raoul, nousle répétons, s'était arrêté.
—£h bien, messire, que faites-vous ? lui demanda Magui.
—Je regarde, répondit-il, je regarde et j'admire.…..
—Le temps nous manque aujourd’hui pour l’admiration; venez, je vous en prie,
La vieille femme s'engagea résulument dans une sorte de fente ou de coupüre que les eaux pluviales et les fontes de neiges avaient mis des milliers d'années à creuser dans la falaise, et qui, du scmmet du roc, conduisait dans le vallon.
Aux grèves de la Bretagne et de la Normandie, une coupure dans le génre de celle dont nous parlons, s’a pelle une À
Après quelques minutes d’une marche d cile, mais non périlleuse, Magui et Raoul arrivèrent sur le bord du lac de Bonlieu.
Un petit ruisseau d’une eau transparente comme du cristal de roche et glacée comme de la neige à peine fondue, prend naissance dans le lac, et tout en serpentant et en murmurant, suit les nombreuses sinuosités d’une vallée étroite et presqueentièrement boisée, qui, du côté opposé à celui par lequel venaient d'arriver n08 personnages, aboutit au val de la Chartreuse. C’est ainsi qu’on nomme l'emplacement des ruines de Bonlieu.
Magui et Raoul suivirent pendant quelque temps le cours de ce ruisseau qui se brisait contre les blocs de jé entassés dans son lit et les couvrait de blanche écume, avec des frémissements et des grondements qui lui donnaient une certaine ressemblance avec un enfant en colère.
Ce ruisseau se nommait et se nomme encore Le Hérisson.
Peu à peu la gorge étroite s'élargit devant les voyageurs ; les arbres semés sur se: “anca s'éclaireirent et, à un brusque tour. nant, ils virent se d‘-:,opper devant eux une vallée immense et magnifique que boi it, du côté droit, le prolongement de cette
falaise au sommet de laquelle ils se trouvaient une demi-heure auparavant.
—Pour arriver au trou des Gangñre dit Magui, nous n'aurions qu’à suivre le fil de l’eau, mais : ii, "8 penser...
—Pourquoi?... Les sentiers ::nt.i, (:ac dangereux au point de vous effrayer ? .
Magui secous lentement la tête.
—Ce n’est pas cela. répondit-elle ensuite.
—Qu'est-ce donc?
—Cest qu’il nous faudrait passer au pied du château de l’Aigle,
Raoul tressaillit.
—Le château de l’Aigle 1... répéta-t-il d'une ; :ix suurde. Some mes-nous donc si près du château de l’Aigle ?.….
—Îl est perché, comme le nid de l'aigle auquel il doit son nom, sur le pic le plus élevé de la montagne que nous côtoyons.….
—EÆt pourquoi tenez-vous à l’éviter ainsi ?..
—Ne m'interrosez point, messire. En ce moment je ne puis pas, ou plutôt je nè veux pas vous répondre...
—Je respecte voire silence et vos secrets … Passez où vous vou: drez, je vous suis.
—Voyez-vous, en avant de nous à quelques centaines de pas, cette coupure dans le sol que nous foulons ?
—Je la devine plutôt que je ne la vois.
—En et endroit le Hérisson se précipite du haut du rocher dans un profond bassin. Nous allons descendre au niveau de ce bassin et nous suivrons une gorge étroite et sombre ui, par un détour, nous conduira à notre but... car elle va rejoindre la vallée dans laquelle nous sommes. .
La vieille femme et le jeune homme se remirent silencieusement en marche.
Au bout d’une demi-heure, ils atteignaient l'extrémité de la gorge dont Magui venait de parler.
Sur la droite, le rocher cessait, pour faire place à une pente gazonnée, excessivement rapide, et cependant praticable.
—Du haut de cette pente, demanda Raoul, peut-on voir le château de l’Aigle ?
—On le peut, répondit Magu: ; pourquoi me faites-vous cette question ?..
La vieille femme n’obtint aucune réponse. Raoul qui venait de s’élancer, était déjà loin d'elle.
Elle comprit qu'il serait inutiis de le ra ele:, et, s’asseyant sur un quartier de roc, elle attendit. Arrivé à moitié de la hauteur de la montagne, Raoul s’arrêts et se retourna.
La masse imposante et la haute tour du châte:; d’Antide de Montaigu semblaient surgir dans la nue en ce de lui. Il attacha sur ce formidable manoir un long reg: lei d’une ardente fixité et d’une incroyable expression de hs +. ais soudain il pâlit, il chancela, l’étonnement et peut-être 'épouvante agrandirent ses yeux ; il fit le signe de la croix et ii redescendit d’un pas rapide |: versant qu’il venait de gravir. :
— Comme vous êtes pâle, messirel... s'écria Magui; qu'avesvous donc ?
at
LE MEDKCIN DES PAUVLES,
—C'est étrange ! balbutia Raoul.
—D'où vient ce trouble, messire?..Que vous est-il arrivé? qu’avez-vous vu ?.….
—Un spectre, répondit Raoul, un fantôme enveloppé de blanches vapeurs que traversent les rayons du soleil...
—Un spectre... un fantôme ?.. Où donc ?...
—Au château de l’Aigle, sur le sommet de la plus haute tour. —C'est une illusion, messire... | Pr on non... c’est une réalité... J’ai.vu.…. j'ai bien vu..Je suis
sûr |...
—Alors c'est quelque drapeau dont les plis flottaient au vent. —Non, c’est une forme humaine, un spectre féminin; mon reard est perçant comme l’œil du vautour, et, malgré la distance, j'ai distingué, dans les blanches vapeurs, un visage pâle... un visage de morte.
Magui fit à son tour le signe de la croix.
—Ah! murmurs-t-elle ensuite, tout est possible... même l’impossible, car le château de l’Aigle est un château maudit !...
Puis tout bas elle ajouta :
—Et ie maître du château de l’Aigle est plus qu’un damné, c'est un démon!
Ensuite sans ajouter une parole, Magui se remit en route. Raoui absorbé dans ses pensées la suivit en silence.
Ils avaient rejoint la vallée principale ; il longèrent la côte de Ménétrux-en-Joux ; ils traversèrent, sur des pierres disséminées au milieu de son cours, le Hérisson qui déjà avait grandi et ge f:ieait rivière, ils arrivèrent à l’endroit où la vallée cesse par la réunion des deux montagnes boisées qui la forment.
- Nous nr dit la vieille femme; ici commencent les my&.crieux domaines qui servent d’asiles aux montagnards des corps { nes... là commencent aussi des difficultés sans nombre. Vingt :-atiers, croisés en tous sens, et plus embrouillés que le chanvre sur la quenouille d’une fileuse, se mélent et s’enlacent à dessein, af: de dépister les ennemis qui voudraient tenter une surprise. Le. -l de ces ‘sentiers devons-nous suivre? Voilà ce qu'il faut découvrir, ou plutôt ce qu'il faut deviner, car c’est presque une affaire d’instinct.. Cependant j'ai trouvé déjà..je trouverai encore. Venez...
- Et Magui, courbée vers le sol et suivant du regard des traces invisibles sans doute pour tout autre que pour elle, s’engagea résolument dans le taillis, comme un limier exercé qui suit le gihier.
Son instinct ou ses observations ne la mirent point en défaut, le sentier qu’elle suivit était le véritable. Soudain, une voix au? semblait partir du ciel cria:
—Qui va là?
Raoul leva la tête et vit un montagnard debout sur une pointe de rocher ; il tenait son mousquet en joue et prêt à faire feu.
—Répondez... dit vivement Magui; dites-le mot d'ordre.
—Suint- Claude et Lacuson ! fit Raoul.
—Où allez-vous?
—Joindre le capitaine qui m'attend.
—Et cette femmef?..
—Elle m'accompagne.
—Passez.
Le montagnard approcha de ses lèvres une de ces cornes qui servent de trompe aux bergers, et il en tira un son aigu et retentissant, puis il disparut et tout rentra dans le silence.
Raoul venait de voir, pour la première fois, un montagnard revétu de l’uniforme des corps francs.
Cet uniforme était simple: c'étaientles hauts-de-chausses collants, recouverts par la guêtre de cuir qui serrait la jambre, montait jusqu’à mi-cuisse et descendait sur le soulier à lourde semelle fermée ; l'habit fermé, à larges basques, s’ajustait étroitement à la taille ; une ceinture de cuir soutenait le poignard et les pistolets; l'épée pendait à un large baudrier également de cuir ; le chapeau était en feutre noir, de forme ronde et relevé d’un côté.
—Ah! murmura Magui, Lacuzon se garde bien... Il faudrait qu’il eût les ailes de l'aigle, celui qui voudrait surprendre le capitaine !...et encore je crois qu’une balle montagnarde l’arréterait au pige.
Le facile sentier que Raoul et la vieille femmeavaient suivi jusque-là devenait à partir de cet endroit, incroyablement périlleux.
A peine tracé dans le flanc. d’une roche à ge qui surplombait un précipice plein de brumes et de vapeur, il se transformait par endroits en une sorte d'escalier irrégulier, et enfin il finissait par n’être qu’un mince rebord, large d’un pied tout au plus, ayant audessus et au-dessous une muraille parfaitement lisse de deux cents pieds au moins, et dominant une cascade qui tombait avec un effroyable fracas dans un précipice habité par le Vertige aux doigts crochus.
—Messire, dit Magui à son compagnon, ne regardez ni en bas, ni en arrière; regardez devant vous, marchez d’un pas ferme et tranquille, et tâchez de vous figurer que vous êtes sur un grand chemin et que vous avez, à droite et à gauchs, autant d'espace qu'il en faut pour la marche d’un homme ivre.
Raoul suivit ce conseil, et, au bout de quelques minutes, il avait franchi le terrible passage.
—Vous pouvez maintenant vous arrêter et vous retourner, reprit la vieille femme.
Le jeune homme paËs malgré lui en jetant les yeux sur cette corniche étroite et glissante qu’il venait de parcourir.
—Affaire d'habitude! continua Magui. Les montagnards de Lacuzon et Lacuzon lui-même, passent là par tous les temps et à toutes les heures de jour et de nuit. Ils y passeraient les yeux fermés... Nous voici, d’ailleurs, bien près du but de notre voyage.
—Où est la grotte ?
—A une demi-lieue de chemin, tout au plus, et de ce côté dela montagne ; ce qui n'empêche pas que, pour y arriver, il nous faudra traverser deux fois le Hérisson.
—Pourquoi cela? .
— Parce qu’à côté d'ici le sentier que nous suivons s'interrompt brusquement. D'ailleurs, vous allez voir.
Le bois recommençait. i
Ils s'engagèrent dans le sentier étroit qui, s'éloignant du rocher, se rapprochait du ruisseau devenu torrent, qu’on entendait, non plus murmurer ainsi qu'un enfant capricieux, mais rugir comme un lion menaçant.
Enfin ils atteignirent les rives encaissées entre lesquelles il couait impétueusement pour bondir jusqu’à la cascade, du haut de jaquelle il se précipitait avec un fracas de cataracte.