‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 36 sur 66 · D SR · texte numérisé non relu

D SR

—Pourquoi n'est-il pas venu ?

—1]l n’a pas pu.

—Comment |... comment! e'écria le majordome en se roidissant sur ses courtes jambes, comme un coq en colère qui se dresse sur ses ergots, il n’a pas pu! Qu'est-ce que cela signifie ?.. Et nos redevances ?.. où sont nos redevances ?...

La jeune fille ne répondit pas, et elle éclata en sanglots.

— Voyons ! continua le petit homme en frappant du pied, se raille-t-on de nous par hazard ?... François Theurey est un de nos plus riches fermiers !.. Les redevances... où sont les redevances ?..

—Hélas ! messire, les Gris sont venus...

—Les Gris sont venus? Eh bien ! après ?

—Îls ont tout pillé... tout saccagél.…. ils ont brûlé les granges et les magasins à fourrages ! Ils ont emmené les bœufs, les moutons !.. ils ont tout emporté 1...

—Et ton père les a laissés faire, comme ça, tranquillement, sans se défendre !...

—Oh ! il s’est défendu, messire !... il s'est bien battu lil s'est battu comme un soldat | Un de mes frères a éié blessé dangereusement.. Mon père a reçu un coup d'épée dans la cuisse...

—Tant pis pour lui. Et les redevances ?

—Puisqu’il n'y a plus rien, messire, puisque tout a été emporté ou brûlé...

—Même les cinquantes écus ?...

—Hélas, messire, nous comptions vendre des bœufs et des moutons pouf Täire l’argent…

—Et ton père croit que les choses vont se passer comme ça ?..

—Il ge ue monseigneur aura pitié de lui... il est dans son lit... il est bien malade de sa blessure...

—Eh bien, dis-lui de ma part, à ton père, que si, dans huit jours, les redevances ne sont pas intégralement payées, c’est dans les prisons du château qui viendra se guérir.

— Grâce, messire, au nom du ciel... murmura 14 jeune fills au milieu de ses sanglots, ayez pitié de nous.

—Tu as entendu ?.. dans huit jours...

—Mais, Seigneur mon Dieu... comment voulez-vous que nous puissions faire ?...

—Ça ne me regarde pas !... La paix! Dans huit jours, tu com. prends... À un autre...

En voyant s'éloigner la jeune fille, qui, dans son désespoir, s’arrachait les cheveux et se meurtrissait le visage, les tenanciers répandus sur l’esplanade ne purent contenir un murmure d’indignation.

—Qu'est-ce que j'entends 1... s'écria le majordome exaspéré, en frappant du plat de sa main sur son registre, en plantant derrière son ortille rouge sa plume ébouriffée, et en promenant autour de lui le regard menaçant de ses yeux pâles, qu'est-ce que j’en-

: tends!... Or ça, manants, faut-il que nos hommes d’armes vous

chatouillent les côtes, pour vous bien prouver que vous n'avez point ici droit d’insolence ?.. Que l'un de vous murmure ou réplique, et je vous préviens que monseigneur doublers les taxes.

FA

Cette menace produisit un effet immédiat, le calme se rétab'it comme par enchantement. ÿ

On eût entendu voler une mouche, tant le silence devint profond d’une seconde à l'autre.

Le majordome reprit son appel :

—La veuve Gothon Cléinent, de la ferme d'Ilay... dit-il : six sacs de blé, quatre boisseaux de pommes de terre, quarante écus en espèces sonnantes, un bœuf du poids de huit cents, un fromage du poids de trente livres...

—Voilà.. voilà, messire, répondit en s’avançant la grande et robuste gaillarde que nous connaissons déjà, pour lui avoir entendu raconter au vieux Breniquet la légende. du fantôme blanc

de la tour de l’Aiguille.

À l'aspect de la forte femme, le visage du majordome s’adoucit et prit une expression presque bienveillante.

—Ah ! ah... ma commère, fit-il en ébouriffant ses trois mèches d’une façon coquette, vous voilà donc ?..

—Comme vous voyez messire, pour vous servir... répliqua la Gothon en ébauchant une révérence.

—Et nos petites redevances, ma commère ?

—Je les amène.

—Sommes-nous au complet ?

—Ma foi, il manque si peu de chose que ce n’est vraiment pas la peine d’en parler.

—Parlons-en, cependant ; qu'est-ce qui nous manque ?

— Le fromage.

—Akh bah 1... Et comment ça se fait-il ?

—Ça n’est pas ma faute, allez ! Vous savez, on porte son lait à la fromagerie, tout un chacun dans le village, eton a un fromage quand vient son tour. Eh bien, on avait jeté un sort à mes vaches.… elles étaient toutes taries.… Mais notre monsieur le curé leur a dit des paroles, avec de l’eau bénite, et les voilà redevenues bonnes au lait. Donnez-moi un peu de temps...

—Combien vous faut-il ?

—Huit jours.

—Je vous eu donne quinze.

—Merci bien, messire!.…

—Et la première fois que je descendrai à Ilay, j'irai chez vus vous dire un petit bonjour, ma commère.

Ça me fera honneur et plaisir...

—La veuve Gothon Clément, cria le majordome, reçu! A un autre...

Et il appela:

—Jacques-Remy Garbas, de Ménétrux-en-Joux ; trois milliers

Se ie soixante et quinze écus, quatre sacs d'orge, trois sacs de

Aucune réponse ne fut faite à cet appel.

—Cominent! dit le majordome d’un air étonné, comment! Gar. bas n’est pas là ?..

—Îl va arriver dans un instant, messire, dit un paysan en s’approchant.

et bien timbrée chanter sur | esplanade le pr

chanson que les montagnarde de Lacuzon ava leurs excursions dans le bas pays.

gt dre po est-il en retard ?..

—Une des roues de son chariot s’est cassée près du Saut-Girard, il la raccommode et il va monter.

—C'est bien, nous recevrons ses redevances en dernier... Et le majordome fit continuer le défilé des tenanciers. ous le laisserons s'acquitter de cette besogne, et nous allons pénétrer dans la cour intérieure du château.

Les voitures, après avoir quitté l’esplanade, arrivaient l'une après l’autre devant le perron, haut de plusieurs marches, qui conduisait à la porte d'honneur du principal corps de logis.

—Antide de Montaigu se tenait debout sur la lus haute marche de ce perron, et chacun des tenanciers s’arrétait pendant une ou deux minutes pour le saluer, et pour lui luisser le temps de jeter le coup d’œil du maître sur les redevances.

Les voitures prenaient ensuite à droite, entraient dans le chemin de ronde, et ne s'arrêtaient que dans la cour de la Citerne, dont nous avons, un peu plus haut, expliqué la position.

Là, elles étaient rapidement déchargées par des valets qui transportaient les provisions dans les greniers et dans les magasins.

Ler chariots reprenaient ensuite à vide le chemin par lequel ils étaient venus, traversaient l’esplanade et sortaient du château.

Au moment où nous rejoignons le scigneur de l’Aigle, il commençait à se faire tard ; le crépuscule succédait au jour, et le défilé À voitures avait cessé depuis un instant.

—Que veut dire ceci? demanda Antide de Montaigu à l’un de

ses écuyers qui se trouvait À côté de lui; si tout est fini, pourquoi les hommes d'armes ne rentrent-ils point, et puurquoi ne ferme-{- - On pas les portes ?.… ’écuyer s'empressa d'aller aux informations, et, au bout de quelques secondes, il revint accom agné du majordome.

—Monseigneur, dit ce dernier d’une voix humbieet d’un air profondément respectueux, nous attendons encore quelqu'un ?..

—Et quel est l’insolent drôle qui se permet de se faire attendre...

—Monseigneur, c’est Remy Garbas de Ménétrux-en Joux.

—Le père du trompette de Lacuzon ?..

—Lui:même, monseigneur.. "! a d'ailleurs une excuse à allé. guer... à

—Laquelle ?...

—Îl jui est arrivé un accident. wi.e des roues de son chariot s’est brisée près du Saut-Girard.

—Tant pis pour lui, il devait prendre ses précautions.

— Que faut-il faire, monseigneur ?

—Faire rentrer le poste et fermer les portes.

—Et Garbas, monseigneur ?

—Il reviendra demain.

Le majordome allait s'éloigner pour exécuter les ordres de son maître, maïs, en ce moment précis, on entendit une voix vibrante

emier couplet d'une lent apprise pendant

Cette chanson étaitoriginaire de Bresse, et les homines des corps

francs ne la chantaient que Leg se moquer des Bressans, pour ee ils professaient la haine et le mépris les plus profoniis. oici ce que disait la voix :

Quand l’printemps revient sur terre, Quand les pommiers sont en fleurs, Quand les champs et la bruyère

Sont pleins de bonnes odeurs,

Les beaux gars et les fillettes,

Les sages et les coquettes

Ne pensent qu'aux amourettes L..

« --Messire majordome, cria de loin un valet, voici Garbas de Ménétrux-en-Joux...

—C'est bien, j'y vais.

Et le majordome se mit en devoir de se diriger vers l’esplanade,

VII ; no LE SEIGNEUR DE L’AIGLE

Antide de Montaigu l’arréta.

—Non, dit-il, restez là, et qu’on fasse avancer Garbas: vous recevrez ses rsdevances en ma présence.

Le valet alla transmettre au retardataire l’ordre de venir dans la cour d'honneur.

La voix chanta, plus rapprochée :

Viens avec moi, ma promise, iens avec moi, car j’te dis; D' l'aut’ côté de la lani’ grise, J’ sais un petit paradis...

Viens, tu me rendras bien aise. ü Tont en.y cueillant.la fraise, 1 Nous causerons à uotre aise. Lo 1

te

En même temps parut un chariot chargé de foin et ettelé de ue deux bœufs qu’aiguillonnait le chanteur.

—Mais! s’écria Antide de Monfaigu, ce n’est pas Garbas le fermier, c'est Garbas le trompette.

: —Lefils au lieu du père, monseigneur, pour vous servir... réndit le jeune homme en se déchaperonnant et en arrétant es œufs, mais c'est toujours la même chose...

—Comment se fait-il ?.…

—C'est bien simple, monseigneur. J’ai rencontré mon père au Saut-Girard ; un accident le retardait, il s’est trouvé malade, et pour ne pas le faire accuser d'inexactitude, je l’ai remplacé.

—Le capitaine n’a donc pas eu besoin de toi aujourd'hui?

—Il paraît que non, monseigneur, puisqu'il m’a' laissé Hbre pour jusqu’à demain.

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