‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 38 sur 66 · LA MESSAGÈRE · texte numérisé non relu

LA MESSAGÈRE

Une contraction olympienne rida profondément le front large et proéminent d’Antide de Montaigu. |

1 se laissa tomber dans le grand fauteuil armorié, et, pendant

que ues secondes, il murmura des paroles indistinctes, comme ont les gens très préoccupés et qui se parlent à eux-mêmes.

Les sentiments les plus contradictoires se livraient en ce moment dans son âme une bataille acharnée, et les traces de cette lutte intérieure se reflétaient sur son visage.

—Jeune fille, dit-il au bout d’un instant, vous venez de faire ce que personne au monde n'avait fait avant vous, ce qu'après vous personne ne fera... Vous m'avez bravé en face, vous m’aves parlé avec une insultante hauteur, vous m'avez outragé... Je vaux mieux que vous ne le croyez, sans doute, car je ne me vengerai pas! Ceux qui, voulant me rendre, ou plutôt me vendre un service, vous ont amenée ici, m'ont mis dans un étrange embarras. Vous avez surpris un secret qui est un secret de vie ou de . mort. Vous devriez mourir... ma sûreté et mes intérêts l’exigeraient sans doute ; cependant, je ne me sens point le courage de vous condamner. J'aurais voulu vous rendre libre... j'aurais eu confiance en votre parole, moi qui me défie de tout ce qui m'approche. Je vous ai demandé un serment... vous avez refusé... vous avez refermé cette porte que qu devant vous... votre volonté sera faite ; voue pourrez Tr aliser votre rêve de dévouement... vous serez ma prisonnière.….

—Je vous ai déjà dit, messire, interrompit Eglantine, que j’ac-

ceptais la prison, comme j'aurais accepté la mort...

T1 me faut donc revenir au premier projet que j'avais conçu... reprit Antide de Montaigu ; il faut que vous 80ÿez un otage entre 4 mains et entre celles de mes alliés. Vous ne pouvez rester

Eglantine tressaillit en attendant ces derniers mots. —Vous:sllez partir. poursuivit le seigneur de l’Aigle. La jeune fille devint très pâle.

—Partir !... répéta-t-elle.

—Il le faut. :

—Mon Dieu! et que voulez-vous faire de moi ?.…

—Le comte de Guébriant, mon puissant allié, auprès évrm.l vous serez conduite, se chargera de vous trouver une prison sure et qui nous répondra de votre silence.

—Eh bien, soit ! dit Eglantine qui sembla se ranimer, prison. nière du comte de Guébriant ou du seigneur de l’Aigle, peu importe! Je partirai demain...

—Non pas demain, jeune fille.

Un tremblement convulsif secoua les membres d'Eglæatine.

—Et quand donc ? balbutia-t-elle.

Cette nuit même... dans un instant!

vs nuit !... dans un instant! oh! non... cest impossible!...

—Impossible ?.. Pourquoi ?...

— Aitendez à demain, messire, je vous en supplie...

Antide de Montaigu attacha sur la jeune fille un regard soupçonneux.

—C'est étrange !.…. murmura-t-il.

Puis il reprit tout haut:

— Quelle raison puissante vous fait donc souhaïser de passer cette nuit au château de l'Aigle ?... Qu’attendez-vous?.. Qu'espérez-vous ?

—Rien, messire.. rien. répondit vivement Eglantine; que puis-je espérer ?.. que puis-je attendre ?... Je souhaitais seulement un peu de repos... je suis brisée... la fatigue m’accable.

—Vous vous reposerez dans le camp suédois. D’atileurs, si vous ne pouvez marcher, on vous portera...

ui donc ?

--L'homme que j'attends et qui va se charger de vous,

—Cet homme, messire, où est-il donc ?.…

Il est là.

En prononçant ces derniers mots, Antide de Montaigu s’approcha de l’un des deux tableaux dont nous avons déjà parlé, et qui se trouvaient de chaque côté de la porte d'entrée du salon.

v Us à était le portrait en pied du baron uillaume de audrey. ;

Le déni de l’Aigle toucha un bouton caché parmi los ornements sculptés et dorés du cadre.

On entendit le craquement sec d’un ressort qui se détendait.

Le panneau tout entier tourna sur ses gonds invisibles et découvrit l’entrée béante et sombre d’une profonde ouverture.

—Capitaine Brunet, dit le seigneur de l’Aigle, venez.

Une forme vivante se détucha lentement dans les ténèbres du passage secret; cette forme fit quelques pas en avant, devint plus distincte, et, au lieu du frère d'armes de Lespinassou, Antide de Montaigu vit sortir de l'issue démasquée une femme do haute taille, misérablement vêtue de haillons. L’apparence étrange de cette femme arracha à Egiantine un cri de surprise et de frayeur. Le gentilhomme lui-même, prodigieusement étonné de cette

apparition inattendue, et dominé malgré lui par les croyances superstitieuses de son époque, fit un pas en arrière. \ —Que veut dire ceci ? murmura-t-il.

L —Ce n'est pas moi que vous attendiez, monseigneur ? fit l'inconnue.

—Qui êtes-vous, femme ?..

—Je suis une pauvre créature qu’on appelle Magui la sorcière. 4

— Et d’où vous est venue cette audace inouïe d’oser pénétrer % jusqu'ici pour y surprendre mes secrets ?..

—Vos secrets, monseigneur, qu’en ferais-je? D'ailleurs, à quoi bon . surprendre ?.. Il y a bien longtemps que je les connais tous .. .

—Vous, femme !.…

—Depuis l'incendie du château de Champ-d'Hivers, monseigout (et il y a vingt ans de cela), je sais le nom du Masque noir |...

—Antide de Montaigu frissonna.

— J'aurais pu vendre ce nom, monseigneur, poursuivit Magui,

g et vous savez que je ne l’ai pas fait.

—Mais, reprit Antide en s’efforçant de dominer son émotion, comment avez-vous pu pénétrer dans le château? Qui vous a en- * seigné l'existence du couloir secret ? Qui vous a ouvert la porte 1... à —Je pourrais vous répondre que je suis sorcière; je pourrais vous rappeler que les sorciers savent tout et que les portes fermées à ne les arrêtent point. J'aime mieux vous dire La vérité |... v —Parlez, parlez vitel.…

—Connaissez-vous cette clef, monscigneur ?

Et Magui présentait une clef au seigneur de l'Aigle. —Oui, répondit-il, je la connais. C’est celle de la porte du passage mystérieux.

—Vous l’avez remise vous-même à celui que vous attendiez ‘ cette nuit à dix heures, à Brunet, le seul capitaine des Gris du : Bugey, depuis que Lespinassou a été tué à Saint-Claude… ; —Comment se fait-il que cette clef, remise hier à Brunet par : | moi se trouve aujourd’hui entre vos mains ?.… Doi —C’est bien simple, monseigneur, mais c’est toute une histoire à raconter ; avez-vous le temps de m’entendre ?.… —Racontez cette histoire ; seulement ne cherchez pas à me tromper par un mensonge...

—Je ne dirai pas nn mot qui ne soit vrai, monseigneur ; mentir, à quoi cela me servira-t-il? Vous connaissez le bois de Churésier ? é. —Parfaitement.

—Ce soir, un peu avant la tombée de la nuït, je venais d’en franchir la lisière, j’entendis, à peu de distance de Ar os grand

u bruit d'armes et de coups de feu qui se rapprochaïent. Il y avait k bataille. Je me cachai dans le fourré, et je regardai. Quatre homle mes luttaient contre une vingtaine de Gris. Au bout de quelques 4 minut:s, trois de ces hommes étaient tombés ; le quatrième, dont y je ne pouvais distinguer le visage et le costume, restait seul de-

out et résistait encore ; enfin il tomba à son tour. Les Gris se ruèrent sur son corps... Quand il se.releva, ou plutôt quand on

le releva, il était garrotté. Les Gris firent un brancard avec leurs mousquets, puis ils placèrent le blébsé sut Ce‘ brancard et s8’6loignèrent, au nombre de dix ou douze, emportant le prisonnier avec eux.

—Et, demanda vivement Antide de Montaigu, vous ne savez pas que était ce prisonnier ?.… —Non, monseigneur, mais peut-être pourrez-vous le deviner tout à l'heure.

Continuez...

—Magui reprit :

—Une partie des Gris avaient pris à droite avec l’homme gar- . rotté. Ceux qui restaient se disposaient à s'éloigner dans la direcrection opposée, quand ils se trouvèrent enveloppés tout à cour par une cinquantaine de paysans armés de mousquets et de fourches ; ils n‘essayèrent même pas de résister; plusieurs tombèrent roides morts sous la première décharge. Les autres se débandèrent et s’enfuirent. Au bout de quelques minutes, le bois de Charésier était désert et silencieux. Seulement, dans L'endroit où deux luttes successives venaient d’avoir lieu, il y avait dix ou douze cadavres étendus sur la mousse ensanglantée.. Je quittai le fourré dans lequel j'avais cherché un asile, et je me dirigeai vers une grotte que je connais et dans laquelle je comptais passer la nuit... J'avais déjà fait quelques centaines de pas, lorsque des plaintes et des gémissements arrivèrent à mon oreille. Je me dirigeai vers l'endroit d’où venaient les plaintes, et je finis par trouver, au pied d’un arbre, un homme étendu et au trois quarts mort. —Et cet homme... s’écria le seigneur de l’Aigle, cet homme ?.… —Je me pencbai vers lui pour m'’assurer qu’il vivait encore, car ses gémissements s’éteignaient ; il m’entendit et il ouvrit les eux...

' ‘__Venez-vous m’achever? me demanda-t-il.

‘Non, lui répondis-je, et si je peux vous secourir, je le ferai. ‘C'est inutile.

‘Pourquoi ?

‘—Parce que je suis perdu.

‘On revient de loin.

‘J'ai trois balles dans le ventre; je n’en reviendai pas. ‘Il se tordit et râla pendant une minute, si bien que je crus qu’il allait trépasser. Mais il se calma un peu, et, faisant un effort pour se soulever et me regarder, il dit :

“Je crois que je vous ai déjà vue... Qui êtes-vous ? ‘Je suis Magui la sorcière.

‘—L'amie des Cuanais?

Ni des Cuanais ni des Gris 3 tout le monde me méprise, me repousse et me maltraite. Je n'ai pas d'amis. ‘Ainsi, vous êtes malheureuse ?.… “Oui, bien malheureuse.

‘Il ne tient qu’à vous que ce malheur cesse.

Comment ?...

‘Je puis vous mettre snûs la protection du plus riche et &e plus puissant seigneur de la province... le voulez-vous ?.…

“Ce serait le bonheur... Que faut-il faire pour cela ?..

‘Rendre un:service à ce seigneur.

‘— Puis-je le faire ?.…

“—Qui.

“—Je suïs prête à tout.

‘“— Allez donc, sans perdre un instant, au château de l’Aigle. Tous direz à monseigneur Antide de Montaigu que vous venez de la pe du capitaine Brunet...

‘Le capitaine Brunet, c’est vous ?.…

‘C'est moi. Vous ajouterez que je suis mourant, mais que j'ai exécuté ses ordres autant que je l’ai pu... Vous lui rapporterez mes propres paroles: Le père et le fils nous ont échappé, mais le saint-esprit est en notre pouvoir, on le conduit au châteuu de Clairvaux. Il comprendra... Vous souviendrez-vous?.…

‘Oui...

—Ah! s’éeria Antide de Montaigu dans un transport de joie, il a dit cela, femme... vous êtes bien sûre qu’il:a dit cela ?..

—J'en suis certaine, monseigneur, répondit Magui.

—Et ensuite ?.… :

—Ensuite, continua la vieiile femme, jai ajouté: Mais comment parvenir pra seigneur de l’Aigle ?.…

‘C'est facile, a répliqué le capitaine: le seigneur de l’Aigle m'attend cette nuit à dix heures; prenez cette clef, c'est celle d’une petite porte en fer, à demi cachée parmi les broussailles dans l’un des fossés du château, à trois cents pas environ, sur la gauche, de la tour de l’Aiguille.. Vous trouverez derrière cette porte un couloir souterrain long et étroit, et, après ce couloir, un escalier ; vous compterez deux cents marches ; vous vous engagerez dans un corridor sombre et d’une médiocre longueur ; parvenue À l'extrémité de ce corridor, vous attendrez que le seigneur de l’Aigle juge à propos de faire jouer lui-même la porte secrète

ui ouvre dans son salon et dont le portrait du dernier baron de

audrey forme le panneau.

‘Est-ce tout ? demandai-je.

‘C'est tout. N'oubliez rien !.…

“__ Soyez tranquille. mon propre intérêt vous garantit la fidèlité de ma mémoire.

‘Ces paroles rassurèrent sans doute le capitaine Brunet. I! referma les yeux et sembla s'endormir.

“—Je mis ma main sur son cœur; ce cœur ne battait plus. L'homme que vous attendiez, monseigneur, venait de mourir doucement et sans convulsions... F

‘Je me suis mise en route aussitôt. J’ai suivi les indications du capitaine Brunet, et me voici prête à faire ce qu’il vous conviendra de m'ordonner, monseigneur, espérant mériter ainsi votre haute et puissante protection.

—Et vous pouvez compter, femme, qu’elle ne vous fera pas dé- * faut, rénondit le seigneur de l’Aigle.

Pendant tout le temps qu'avait duré le long récit de Magui, Antide avait attaché sur la prétendue sorcière un regard rempli d’hésitation et de méfiance.

Mais à mesure que Magui parlait, il avait senti ses doutes et ses soupçons se dissiper, et, quand elle eut achevé, sa confiance en sa véracité et en sa résolution de le bien servir était absolue.

La vieille femme, du reste, n’avait pas baissé un seul instant les yeux sous le coup d'œil perçant dusire de Montaigu.

Ce dernier s’asait, et, semblant oublier qu’il n’était pas seul, il se mit à réfléchir profondément à l’importante nouvelle que Magui venait de lui apporter et qui se cachait sous ces mots parfaitement intelligibles pour lui: Le père et le fils nous ont échappé, mais le saint-esprit eat dans nos mains !.…

Quant à Eglantine, cette phrase avait passé pour elle tout à fait inaperçue. à

Tandis que le soigneur de l’Aigle s’absorbait dans sa méditation, la jeune fille regardait avec une curiosité pleine de trouble cette vieille femme dont la présence lui avait causé d’abord un si vif effroi, et qui maintenant, du moins elle l’espérait, deviendrait un obstacle À l’accomplissement immédiat des volontés du comte.

Plus Eglantine observait attentivement Magui, plus elle se sentait rassurée. Il lui semblait découvrir, parmi les traits jadis beaux et purs de ce visage dévasté, une expression affectueuse et presque tendre, quand les yeux de la sorcière se tournaient à la dérobée de son côté, et il etre évident à la jeune fille qu’une femme méchante et cruelle ne pouvait avoir un pareil regard.

D'ailleurs, nous le répétons, c’est sur un homme que le seigneur de l’Aigle avait compté pour faire conduire Eglantine au camp du comte de Guébriant, et il devenait plus que vraisemblable que l'absence de cet homme retarderait forcément le dé-

art. à F Or, ainsi qu'Antide de Montaigu s'était trouvé au moment de le deviner, la jeune fille avait les motifs les Je puissants pour

désirer passer êette nuit entière au château de l’Aigle, motifs que nous connaîtrons bientôt. Donc, pour elle, à tous les points de vue, Magui la sorcière devait être la bienvenue.

Mais ce n'était pas assez d’avoir une espérance, Églantine vou- Jait une certitude ; aussi profita-t-elle du premier momer* où le seigneur de l’Aigle, un peu moins absorbé, tourna la tête de son côté, pour s'avancer vers lui et pour lui dire avec résolution :

NN bien, messire, puisqu'il faut me soumettre à la loi du plus fort, je ne réxiste plus, me voilà prête à partir...

Puis, désignant Magui du geste et du regard, elle ajouta:

—Est-ce cette femme qui doit être ma compagne du voyage ?...

Antide de Montaigu haussa les épaules et se tut. Il hésitait sur le parti à prendre. À

Magui se rapprocha d’Eglantine. |

—Jeune fille, lui dit-elle d’une voix douce et presque caressante, ne me craignez pas... je suis vieille, je suis laide, je suis pauvre, c'est vrai, mais, malgré mon âge, mes haillons et ma laideur, je ne suis pas une méchante femme... Le dedans vaut mieux que le dehors, je vous jure... Quand on veut juger trop vite et trop sévèrement, bien souvent on 8e trompe... Si je dois être votre compagne. ei je dois vous conduire quelque part, j'accomplirai fidèlement ma

mission, j'obéirai à l’ordre que j'aurai reçu. mais je vous promets que vous n'aurez point À vous plaindre de moi...

—Vous ne pouvez partir cette nuit, dit à son tour Antide da Montaigu. Je ne vous conferai point à cette femme... Quels que soient d’ailleurs son dévouement et sa fidélité, vous lui échapperiez trop facilement... Il me faut donc vous garder jusqu’à la nuit prochaine au château de l’Aigle... Vous demandiez tout À l'heure une nuit de repos. le hasard me force à vous l’accorder... Profitez-en, car ce retard sera le dernier.

—Messire, répondit Eglantine, demain comme aujourd’hui c’est la volonté de Dieu qui sera faite et non la vôtre...

—Nous verrons bien! répliqua le sire de l’Aigle avec un indéfinissable sourire.

Il frappa sur un timbre.

Le valet qui avait introduit Eglantine une heure auparavant entra dans le salon.

* —Reconduisez cette jeune fille, lui dit Antide, et veillez à ce que les portes de l'appartement qu’elle occupe soient bien ferméos, Vous me répondez d'elle sur votre vie... Allez!

Puis il ajouta en s'adressant à Magui:

—Restez. Dans un instant, sans doute, j'aurai besoin de vous.

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