‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 39 sur 66 · LE LOGIS DES FEMMES · texte numérisé non relu

LE LOGIS DES FEMMES

On n’a pas oublié, nous l’espérons du moins, qu'après avoir laissé dans la cour de la Citerne le chariot de foin tout chargé qu’il avait amené, Garbas s'était éloigné avec ses bœufs en répé- : tant de sa voix la plus sonore:

Sur les blés verts, l’alonette,

En volant, chante: Aim :48-nous1..

Dans les taillis, la fauvette S’envole à son rendez-vous...

Nous aussi, comm? l’hirondelle, Comme aussi la tourterelle

Nous nous aimerons, ma belle...

Puis, tandis qu’il descendait la rampe qui le conduisait dans la vallée, sa voix et sa chauson s’etaient affaiblies peu à peu etavaient fini par s’éteindre complètement.

Retournons, s’il vous plaît, dans la cour de la Citerne, que tous les valets du château avaient quittée les uns après les autres pour aller souper et se mettre au lit, et dans laquelle régnaient maintenant le plus profond silence et la plus complète obsrurité.

Deux heures à peu près s’écoulèrent sans qu'aucun mouvement eût lieu, sans qu'aucun bruit se fit entendre.

Puis, ce qui se passe dans une prairie lorsqu’une taupe: arrive à

l'extrémité de lé galerie sou” -aine qu'ellése creuse, etdont l'issue vient aboutir à 14 #tfacs du sol, eut lieu sur le charic de foin.

L'herbe desséchés s'agita doucament d'abord, un renflement se produisit, une tête se montra, deux épaules lui succédèrent, et enfin un homtté, après s'être aseuré que nul regard indiseret ne

uvait l'entendre, srtit tout entier de la couche de foin dans

uelle il était resté enseveli jusqu’à ce moment.

t homme demæ”n pendant quelques secondes immobile { soramet de la voiture, ef, #8 laissant ensuite glisser Jusque sur le sol, il détendit ses membres afin de leur rendre l'élasticité qu’une immobilité trop prolongée leur avait fait perdre.

Nos lecteurs ont deviné depuis longtemps déjà que tel avait été le hardi moyen employé par Lacuzon pour s'introduire dans le château de l’Aigle.

Trois points lumineux scintillaient faiblement dans les ténèbres sur les vêtements sombres du capitaine ; c'était d’abord l'églantine en diamants du médaillon qu'il portait suspendu à son cou par une chafînette d'acier, et qu'il n’avait pas quitté depuis le moment où ce médaillon lui avait été remis par Pierre Prost, dans le cachot de l’abbaye de Saint-Claude. C'étaient en outre les crosses des deux pistolets passés dans sa ceinture.

Deux des fenêtres du salon dans lequel se trouvait en ce moment le seigneur de l’Aigle prenaient jour, nous l'avons dit, sur la cour de la Citerne.

L. capit îne fut étonné, dans le premier moment, de voir ces fenêtres éclairées, et il se demanda si la prudence ne lui commandait pas impérieusement d'attendre, pour agir, qu’Antide de Montaigu fût couché et endormi.

Mais la veillée du gentilhomme pouvait se prolonger longternps encore ; il était dix heures à peine, et Lacuzon se décida à commencer ses recherches sur-le-champ.

relations suivies du chef des partisans montagnards avec le comte de Montaigu l'avaient amené souvent au château de l’Aigle, dont il connaissait les priucipales dispositions intérieures.

Il était convaincu, et non sans raison, que le bâtiment des femmes servait de prison à E lantine, et, s’orientant de son mieux, après avoir laissé à 5e: sa letemps de s'habituer à l’obscurité, il se dirigea vers cette petite porte en mauvais état dont nous avons parlé lorsque nous sommes entrés dans quelques détails relativement aux diverses constructions du vieux manoir.

Il trouva cette pas sans trop de peine, et, s'étant assuré que les planches qui la formaient étaient notablement vermoulues,

ra son poignard et s’efforça de disjoindre sans bruit les panneaux ehancelants, de façon à se ménager un passage.

Tout alla bien d'ahord. La surface de la l'en moisie par le temps et vermiculée par 1 ‘travaux d’uxe foule d'insectes rongeurs, se détachait en larxe: ‘:\#*: sous la pointe acérée du poignard; mais quand l’acier #:i: “114 le :œur du bois, les difficultés du travail augmentèrer:: st . ::::cent telle, peu à peu, que le capitaine dut s’avouer, 54: 2: décourag” ent profond, .que le nuit entière s’écoulerait dans üc labeur obstiné sans amener ün résultat suffisant.

Quant à démonter la serrure, {1 n’y fallait point penser. ('ette serrute se trouvait à l'intérienr, et de plus, sans doute, de solides verrous mordaient la pierre.

Désespéré de ce contretemps, le capitaine se recula de quel-

ues pas, et d'un long regard il interroge: la morne façade, cherchant si quelque issue pouvait lui permettre de tenter une escafade aves chance de réussite.

Mais nous savons déjà que les derrières seuls du bâtiment des femmes dominaient la cour de la Citerne Laeëuzon ne vit que des ouvertures étroites, placées à une grande hauteur, ét d'ailleurs défendues par de lourds barreaux de fer en forme de croix.

Mon Dieu! murmura-t-il en se frappant le front comme pour on faire pu une idée, aurais-je donc vainement affronté l’antre du tigre ?.. Ne pourrais-je pas même arriver jusqu’à cette enfant que ie voudrais délivrer au prix de ma vie?

Et il se mit à côtoyer à pas lents les murailles dans lesquelles la cour était enfermée, demandant à la disposition des lieux une inspiration qu’il ne trouvait pas en lui-même.

Tout à coup ses pieds heurtèrent la première marche du petit escalier conduisant à la terrasse.

—Ah ! s’écria-t-il presque à haute voix, j'avais oublié 1... Je suis donc fou !.….

Et il franchit rapidement les degrés.

En haut de l’esvalier, et au niveau même de la terrasse, une grille lui barra le chemin. Cette grille était fermée, mais la clef se trouvait à la serrure, et, pour l'ouvrir, Lacuzon n'eut qu’à passer son bras entre les barreaux.

Les gonds rouillés grincèrent lamentablement et produisirent

un bruit à peu près pareil au cri lugubre de l’orfraie Peut-être ce .

bruit inattendu, retentissant tout à coup dans le silence, allait-il faire surgir autour du capitaine des ennemis armés.

I1 mit sa main sur les crosses de ses pistolets, et il attendit.

Personne ne parut.

Au bout de quelques secondes, il s’engnges sur la terrasse avec une prudente lenteur, car il courait le risque de se heurter à chaque pas contre les troncs des arbres qu'il ne distinguait que vaguement dans les ténèbres, et il atteignit sans encombre lu seconde grille.

Elle était ouverte tout au large.

Le capitaine la franchit, en remerciant Dieu de la négligence des valets, et il se trouva dans l’espace compris entre le logis seigneurial et le bâtiment des femmes.

Une es fenêtres du premier étage de ce bâtiment était ouverte,

malgré la rigueur du froid, et par cette fenêtre on voyait à l'intérieur une lueur faible et vacillante.

—C'est là qu’elle est, sans doute..., pensa Lacuzon ; c'est là qu’elle attend son libérateur |...

Rempli d’ardeur et d’espérance par cette pensée, il se dirigea vers la eg principale, en se disant’ que peut-être on se serait contenté de la fermer depuis le dehors sans en emporter la clef.

Si lu clef manquait, le capitaine était décidé à attirer l’attention d’Eglantine en murmurant sous la fenétre un de ces refrains montagnards qu’elle connaissait bien et qu’elle aimait à répéter.

Ce fut avec une émotion et un trouble profonds qu’il découvrit, #:: s’AVançant, que la première porte était ouverte,

En haut de escalier qui se trouvait en face, se voyait cette même lueur faible et tremblante aperçue depuis le dehors.

a porte dela chambre du premier étage était ouverte également.

—Que veut dire ceci ?.. ensa Lacuzon. Ce n’est pas de cette façon que le seigneur de l’Aigle doit garder ses prisonniers |... Eglantine n'est-elle donc point dans ce bâtiment... ou bien serais. je arrivé trop tard ?..

L'idée que ia vieille Magui avait pu le tromper, ou se tromper elle-même, ne se présenta pas à son esprit.

A tout prendre, il était possible que la jeune fille se trouvât dans quelque pièce reculée du logis des femmes. Peut-être, même, la chambre ouverte et éclairée du haut de l'escalier était-elle occu-

Ces différentes hypothèses lui paraissaient

, Sinon vraisemblables, du moins admissibles. Il voulut savoir

le plus tôt possible touffant le bruit de gnée de son épée, afin

le, s’app'iyant de la main droite à la rampe de fer, il se mit monter les degrés de oreille, afin de éviter au moins

Lesilencerestait profond; on eût dit que le bâtiment était désert. mesure que Lacuzon montait, la lueur se faisait plus vive et se projetait comme un cercle lumineux sur les hautes marches de

Le jeune homine entra dans cette zone éclairée. Là ils

’arrêia de nouveau. Autour de lui, même calme, même immobilité |

i ; il atteignit le palier quise trouvait de plainpren avec la porte: il àPPuYason épaule contre l’un des montants de cette porte, et avec des mouvements d’une lenteur calculée,

il avança la tête, de façon à jeter un coup d'œil dans l’intérienr

somptueux jadis ; mais le temps et 1 chargés de la dégradation complète Les tentures à personnages Ne recouvra daient çà et là comme des haïllons que les eurs fenêtres dans les quartiers populeux d es vers avaient rongé jusqu’à la trame]

La tapisserie au petit point des fauteuils.

avait subi le même sort et n'existait plus qu’à l'ét

at de lamheaux.

l in, portant à son couronnement l’écusson scu]pté des Montaigu et d vermoulu et menaçait ruine. Les rideaux de ]

cn eu oriental qui l’enveloppaient autrefois étaient flétris et décalor

Un reste de feu se consumait dans l’âtre.

Près de la cheminée se voyait un fauteuil et une table.

‘Sur cette table, une petite lampe, dont le courant d'air faisait vaciller la lueur, éclairait une Bible tout ouverte.

Cette Bible fut une révélation pour le capitaine. À

Eglantine seule, parmi les hôtes du château de paige avait

u rh th aux pages du livre saint entre tous les ivres, la

orce et les consolations dont elle avait un si grand besoin.

Presque en même temps, d’ailleurs, une preuve matérielle vint s’adjoindre à cette présomption morale.

Le capitaine aperçut sur le tapis un vêtement de gros drap dont il lui sembla reconnaître l’étoffe et la forme.

Il releva ce vêtement. C'était son propre manteau dans lequei, on s’en souvient, il avait enveloppé Églantine au moment de l'in: cendie de la Poyat. :

Il devenait impossible de douter...la jeune fille avait habité cette chambre. dus doute elle venait de la quitter depuis un instant bien court, puisque ni le feu ni la lampe n’avaient eu le temps de s’éteindre.

Mais où donc était-elle ?..

Voilà ce que le capitaine ne pouvait deviner.

OUS savons, nous, que la jeune fille se trouvait en ce moment auprès d’Antide de Montaigu, et nous avons assisté à leur entrevue dans le cours des chapitres précédents.

Cependant, à coup sûr, il était sur la trace, il marchait dans la bonne voie. Dieu, qui l'avait conduit jusque-là, ne l’abandonaerait point sans doute |...

Le capitaine se dit cela, et il poursuivit ses recherches.

En face de la porte d'entrée se trouvait une autre porte, masquée jadis par la tapisserie, mais entièrement découverte depuis que la teniture tombait en lambeaux.

Lacuzon se dirigea vers cette porte, qu'il ouvrit sans difficulté, Elle donnait accès dans cette longue enfilade de pièces qui occupaient toute la longueur du logis des femmes.

Le jeune homme, n’osant toucher à la lampe dont il eût été possible de remarquer le déplacement pus ke dehors, eut l’idée de prendre une branche enflammée dans le foyer et des’en servir en guise de torche, pour continuer son exploratic .

Déjà il se dirigeait vers la cheminée, quand soudain, il lui sembla entendre des pas sur la terrasse au bas de la fenctre.

Il s'arrêta pour écouter mieux, et il acquit bien vite la certitude qu'il ne se trompait point.

Les pas se rapprochaient. Quelqu'un s’engagea dans l'escalier.

L'intérêt manifeste du capitaine étit de pouvoir tout observer sans courir le risque d’être surpris.

Il se jeta rapidement derrière le lit à colonnes et il s’'enveloppa dans les plis des rideaux, de façon à ce qu’il lui fût possible et facile de tout voir en restant lui-même invisible.

A peine venait-il de disparaître dans cette cachette, qu’il entendit la que du bas de l’escalier se refermer et la lourde clef grincer à deux reprises dans la serrure massive.

—Allons ! murmura:t-il, le sort en est jeté... me voici pris comme une belette dans un pigeonnier !... Comment tout cela finira-t-il ?.….

Cependant le bruit du pas léger d’une femme continuait dans l'escalier. Ce bruit se rapprochait de seconde en seconde.

Le cœur de Lacuzon battait violemment.

Eglantine entra dans la chambre.

Le capitaine fut au moment de quitter sa cachette improvisée et de crier à la jeune fille en lui tendant les bras : Me voici, ma sœur ! me voici |

Mais une réflexion l’arrêta.

Sans doute, dans la surprise du dé moment, Eglantine ne serait point assez maîtrèsse d'elle-même pour contenir une exclamation de joie et d'émotion en voyant apparaître devant elle son ami, son défenseur.

Or, le gardien ou le valet qui venait de la ramener à sa prison ne pouvait être assez loin déjà pour ne point entendre ce cri. Peut: être voudrait-il en connaître la cause. Il monterait pour s’en enquérir, et Eglantine serait indubitablement trahie par un trouble qu’elle ne pourrait dominer.

Lacuzon se dit tout cela en beaucoup moins de temps que nous n’en avons mis à l'écrire, et il resta immobile et muet.

La jeune fille avait le teint animé et les yeux brillants; rien, ni dans son regard, ni dans sa démarche, n annonçait la tristesse

et le découragement.

Elle s’avança jusqu’auprès de la petite table devant laquelle elle s’agenouilla, puis, soulevant dans ses deux petites mains la grosse Bible, elle appuya ses lèvres sur les pages du livre sacré avec une ardente effusion ; et dans ce baiser il ÿ avait tout à la fois une in- / vocation et une action de grâces.

Ensuite elle se releva, et, traversant rapidement la chambre, elle courut se mettre à la fenêtre, à cette même place où elleavait déjà passé bien des heures, son regard s’efforça de percer les ténèbres, son oreille se tint prête à recueillir le moindre souffle, le moindre bruit.

C’est que, quelques heures auparavant, la voix connue de Garbas, disant les naïfs couplets de sa chanson bressanne, était arrivée jusqu’à elle, perçant les murs de la prison comme un signal de délivrance, comme un chant d'espérance et de victoire.

C'est que ces rimes rustiques et cette musique champêtre lui avaient dit en réalité tout autre chose que-ce qu’elles signifiaient en apparence ; c’est qu’au lieu des fades ucoliques roucoulées par un berger et sa bergère, elle avait entendu distinctement ces mots :

—Vos amis savent où vous êtes, ils vous protègent, ils vous entourent, ils sont là, tout près de vous. Espérez donc et ne craignez

lus !...

. La jeune fille aussitôt s'était sentie ranimée et consolée; et depuis ce moment, elle avait attendu, bien certaine que son attente ne serait pas vaine. ‘

On se souvient de l'indicible épouvante qu’elle éprouva lorsque le seigneur de l’Aigle parla de lui faire quitter le château cette

Ton aidé meniniqnpnts ct

nuit même. Il lui sembla qu’une secon terrible que la première, allait commencer s’éloignait, ses libérateurs perdraient sait si jamais ils la retrouveraient Fous

Montaigu, sa joie quand l'apparition de Magui lui fit c que, pour cetié nuit-là du moins, il serait im possible de l’é oigner, tout cela avait été l’œuvre de la ballade de Garbas!. voix était partie de la cour de la Citerne.

—Lls sont là ! s’était-elle dit ; ils viendront à moi, puisque je ne

puis aller à eux |...

t elle n’avait pas quitté la fenêtre d’où la vue, quoique bornée

du côté gauche par la tour de l’Aiguille, plongeait cependant jusque sur la vallée d'Tlay.

—C’est de 1à, sans doute, avait-elle ajouté, rivera un nouveau signal... Je veux être prête veux pas qu’on m'appelle en vain...

c'est de là que m'ar.

à l'entendre... je ne

D d e RÉUNION

Ce signal de délivrance, cet appel si impatiemment désiré, se fit entendre, mais il vint du côté absolument

opposé à celui par lequel] la joue fille comptait l'entendre arriver.

ès que le valet qui venait de refermer la porte en dehors ge fut éloigné suffisamment Pour que sa présence ne fût plus un danger, le capitaine se dégagea à demi des rideaux dans Ru il s’en. veloppait, et il murmura d’nne voix étouffée ce seul mot:

—Eglantine...

Le jeune fille se retourna d’un mouvemen agrandis par l’étonnement se fixèrent vers c bre où son nom venait d'être prononcé.

Elle vit Lacuzon, et son cœur bondit, et, dans un élan de profonde et suprême reconnaissance, son À

me tout entière s’élevavers Dieu.

À l’école du danger-on ap la force de rester muette. Elle ap de commander le silence au capitaine, l'instant vers lui, elle reprit sa place à 1

t brusque, et ses yeux .

ette partie de la cham-

de se faire entendre. Lorsqu'elle eut ac referma la fenêtre, puis, cédant enfin à 1

…… MOn. ami... mon sauveur |.

. Au contact de la charmante tête et. des longs et soyeux cheveux

de captivité, bien autremént pour elle; car, si elle peut-être sa trace, et qui

On Courage, sa résistance opiniâtre à la volonté d’Antide de omprendre

de cette belle jeune fille que, si peu dejours auparavant, il aimait d’un amour d'amant bien plus que d’une tendresse de frère, Lacu:zOn sentit que son cœur s’arrêtait et qu’un étrange frisson, tout à la fois glacé et brûlant, passait dans $es veines avec son sang...

Mais nous savons déjà que la volonté de Lacuzon était d'acier, comme ses nerfs et comme ses muscles. Il commanda à son cœur de recommencer ses battements ; il commanda au feu de s’éteindre et à la glace de se fondre. Le cœur et le sang obéirent, la tête et les sens se calmèrent, et le ca pitaine ne vit plus dans Eglantine que la fiancée de Raoul de Cham -d’'Hivers,

—Oui, chère enfant, répondit-il d’une voix dont le tremblement léger était À peine perceptible, oui, ton frère, mais encore ton sau-

veur... Avant de mériter et d'accepter ce titreil faut d’abord sortir avec toi du château de l'Aigle..

h bien, nous en sortirons.… :

—Pardieu! je l'espère et j'y comptel!... J'y suis bien entré. or qui peut entrer peut sortir... cela est logique. J'avoue cependant que la chose ne me semble pas précisément facile... —Ah! s’écria Eglantine avec exaliation, tout est facile pour le capitaine Lacuzon.. même l’im possible 1... AACuzon se mit à rire.

suite.

—Et tout le mondea raison de ’e dire, puisque c’est vrai !.… interrompit la jeune fille.

—J'espère que les événements de cette nuit ne viendront pas donner un démenti à cette croyance si généralement acceptée, et qui fait de moi quelque chose d’à peu près pareil aux héros des romans de chevalerie... J'espère qu'il ne me faudra point échouer pour la première fois de ma vie en tentant l’entreprise que j'ai le pius ardemment désiré mener à bonne fin, depuis que le montagnard Jean-Claude Prost est devenu le capitaine Lacuzon Le,

— Va sois tranquille 1... jete réponds du succès!.… Dieu est pour nous. J'en ai déjà eu une preuve ce soir... j'en aurai encore. j'en aurai d’autres.

Le capitaine sourit de nouveau de cette confiance si complète et si exaltée d’Eglantine,

Puis il dit :

—Maintenant, chère enfant, dis-moi bien vite ce qui s'est passé depuis le moment où tu as été enlevée jusqu'à celui où je te retrouve ici...

—D'abord, murmura Eglantine en baissant les yeux, parle-moi de mon père... parle-moi de Raoul. .

Ton père est sauvé, répondit Lacuzon en évitant par un pieux mensonge de rendre plus tristeencore la siturtion de la jeunefille. Raoul est au trou des Gangônes auprès de Varroz et de Marquis... Dieu l’a préservé presque miraculeusement d’un grand péril...

Que Dieu soit béni !.. Tu vois combien j'ai raison de croire que ta protection nous entoure !.. .

Mais toi, toi ?..

—Moi, j'ai bien peu de choses à te raconter... J'ai perdu con-

—Tu répètes ce que tout le monde dit, chère enfant... fit.il en-

me

à > | ER |

naissance au milieu de l'inçendie... C'est toi qui m'a sauvée, n’estce par ?.….

—Oui. Mais Raoul voulait se er au milieu des flammes, pour l’en empêcher, il m’a fallu le faire contenir de vive force par Garbas et Pied-de-Fer..

—Je vous unis dans ma reconnaissance et dans ma tendresse... dit Eglantine en serrant le main de Lacuzon.

Quand ;’ai repris connaissance, continua.t-elle, bien des heures s'étaient écoulées sans doute, il faisait nuit, un inconnu m'avait attachée sur la croupe de son cheval, et nous courions avec une vitesse qui me parut prodigieuse. Je voulais crier, je voulais appeler à mon aide... L'homme qui m'enlevait se tourna vers moi et me dit: Si vous appelez, si vous criez, je vous tue !..

À la manière dont ces mots furent prononcés, je sentis bien que l'inconnu le ferait comme il le disait. Je ne voulais pas mourir, j'espérais en Dieu et j’espérais en toi l.… Je gardai le silerice. Nous asrivâmes au château de l’Aigle, et alors Je compris que j'étais prisonnière d’Antide de Montaigu, à qui mon ravisseur venait de me livrer...

—Prisonnière d’Antide de Montaigu | répéta le capitaine. Ainei, c’est donc bien vrai !.. le seigneur de l’Aigle est un traftre!…

—Un traître bien lâche et bien misérable, qui se vante tout haut de son étrange aveuglement |...

—Que veut-il donc, cet homme?.. Quel pre infâme espère-t-il retirer de sa trahison? Louis XIII et Richelieu, sans doute, lui achètent la Franche-Comté! Mais depuis quand voit-on les fils vendre et livrer leur mère!... Ah ! c’est un terrible compte à régler __ Des seigneur de l’Aigle !... un compte qui 8e soldera avec

u sang |...

Puis, après un instant de silence indigné, Lacuzon reprit:

— Mais ceci viendra en son temps... Maintenant, il fautfuir…

—Oui, il faut fuir... répéta Eglantine ; mais cominent ?... Nous somme enfermés dans ce bâtiment, et, fussions-nous sur l’esplanade, nous trouverions les portes closes, et les ponts-levis ne s’abaïsseraien: pas pour nous...

—Ah! je sais que notre entreprise est difficile et dangereuse 1... Cependant j'ai ur proiet.

—Lequel ?...

—À l'extrémité du chemin de ronde, du côté de la route de Lons-le-Saulnier à Morez, la muraille n'est pas extrêmement élevée.. Elle s’assied sur un rocher qui forme à sa base une étroite plate-forme... Une fois sur cette plate-forme, le plus fort est fait, car le rocher n’est point à pic depuis le pied du mur jusqu'à la vallée, et d’ailleurs il offre des anfractuorités qui peuvent en quelque sorte remplacer une échelle...

— Oui... mais de quelle façon descendre jusqu'à la plate-forme dont tu parles ?...

—Le cas est prévu : regarde.

Le capitaine ouvrit son pourpoint et montra à la jeune fille une corde longue et mince, roulée autour de son corps.

—Tu vois, lui ditil, que ce qui te préoocupe n'est qu’un jeu

d'enfant. Cette corde, attachée à un créneau, deviendra, grâce à quelques nœuds, le plus commode des escaliers .… Ceci n’est rien ; mais autre chose. me préoccupe... -

—Quoi donc ?..

—Cette lumière inquiétante qui brille dans les appartements du seigneur de l’Aigle.. Que peut faire, à cette heure, Antide de Montaigu ?.…

—J'étais auprès de lui au moment où tu es entré dans cette pièce. Il m'avait envoyée chercher pour m’annoncer que j'allais au immédiatement le château et qu’à l'avenir le comte de

ébriant serait chargé de ma garde... C’est même dans cette circonstance, ainsi que je te le disais tout à l'heure, que la protection de Dieu est devenue visible pour moi.

—Quelle a donc été la cause du changement de résolution d’Antide de Montaigu ?.…

—L'homme qu'il attendait, et qui devait m'emmener avec lui, a été tué il y a quelques heures.

—Sais-tu le nom de cet homme ?..

—Qui. Il s'appelait Brunet.

—Brunet !.… le capitaine des Gris du Bugey ?..

—Lui-même.

—Et il a été tué, dis-tu ?.…

. Il y a quelques heures, je te le répète, dans le bois de Charésier.…

—Par qui la nouvelle de cette mort at-elle été apportée au ch4teau ds l’Aigle ?..

—Par une vieille femme qui se dit sorcière, et que Brunet mourant envoyait à sa place au seigneur de l’Aigle ?.…

—Une vieille femme qui se dit sorcière! s’écria Lacuzon avec étonnement. Sais-tu comment s'appelle cette femme ?..

—Magai, je crois.

—Ah ! vive Dieu |! voilà qui est étrange et presque surnaturel !.…

—En quoi donc ?..

—J’ai laissé Magui la sorcière attendre mon retour au trou des Gangônes.… )

—Et moi, je t’affirme qu’elle est en ce moment auprès d’Antide de Montaigu.

—Que vient-elle faire au château de l’Aigle? Veut-elle nous servir ou nous perdre ?.…

. —J'ai cru d’abord qu’elle était à la solde du seigneur de l'Aigle, mais j’ai vu bien vite qu’il ne la connaissait même pas... Aussi longtemps que nous nous sommes trouvées en face l’une de l’autre, elle n’a cessé de me regarder avec persistance et d’une façon étrange... Me connaît-elle donc ?.… :

Oui, certes, Magui te connaît 1... C’est elle qui m'a envoyé ici.

—Elle ! répéta Eglantine de l'air d’une profonde stupeur.

—Et je ne puis croire qu’elle veuille nous trahir. poursuivit le capitaine, car son &évouement pour nous me semble absolu. Déjà elle nous a rendu de grands services. C’est elle qui a amené Raoul au trou des Gangônes, après lri avoir sauvé la vie. Il avait

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té blessé en te défendant, et sans les soins de Magui, il serait mort peut-être sans parvenir à nous rejoindre.

—Comment! s’écria Eglantine avec une joyeuse expansion, elle a sauvé Raoul, la A femme...la digne femme... l'excellente femme! Je ne m'étonne plus du secret instinct qui, dès le premier moment où je l’ai vu, me disait d’avoir confiance en elle... J'avais, sans le savoir, la reconnaissance du service rendu... Mais, tout à l'heure, tu paraissais douter... Comment! elle a sauvé Raoul et tu doutes! Ah! c’est bien mal 1...

—Tu as raison, répondit le capitaine; aussi, maintenant, je suis come toi, j'ai pleine et entière confiance en Magui. Elle m'avait envoyé ici, elle a voulu s’y trouver elle-même pour me venir en aide et compléter son œuvre... Les choses qui me semblaïent étranges et inexplicables dans sa conduite me seront sans doute expliquées plus tard. Sans doute, un jour, elle me donnera la clef du mystère dont elle s’entoure..

—Ah ! oui, murmura la jeune fille en employant les notes les plus sourdes de sa voix et en se rapprochant du capitaine, ce n’est pas dans ce château qu'il faut parler de mystère.

—Pourquoi donc ?.…

—Parce qu’il en est plein, comme ces vieux manoirs enchantée dont on raconte aux veillées d'hiver de gi fantastiques légendes.

—Que veux-tu dire ?...

—J’ai passé ici un jour et une nuit seulement, et, dans cet espace si court, jai vu et entendu des choses étranges.

—Quelles sont ces choses, mon enfant ?..

— Le jour, de vagues plaintes, de déchirantes lamentations, semblent sortir des entrailles de la terre. Le soir, une voix plaintive et

triste murmure dans la tour de l’Aiguille une ballade douloureuse.

La nuit, un fantôme pâle et vêtu de blanc paraît sur la plate-forme Ae cette tour...

—Un fantôme 1...

—Oui.

—Tu l’as vu !.…

—Oui. Un peu après le moment où la chanson de Garbas est venue jusqu’à moi, ce fantôme g’est promené lentement, pendant plus d’une heure, sous les grands arbres de la terrasse. Parfois il s’arrétait devant la grille et on eût dit qu’il cherchait à l’ébranler, puis il reprenait sa marche lente et solitaire.

—Ainsi, murmura Lacuzon, ainsi donc, ce n’est pas un conte, et la rumeur populaire, une fois par hasard, a dit vrai. Le fantome de la tour de l’Aiguille existe... C’est une femme, je n’en puis douter, une femme qui vit et qui souffre. Et les sourds gémissements qui montent des profondeurs de la terre révèlent d’autres

. fouffrances et d’autres crimes...

Après avoir gardé le silence pendant quelques instants, le capitaine ajouta avec véhémence :

—Ah ! comte de Montaigu, seigneur de l’Aigle, noble bandit, un jour arrivera, et ce jour n'est pas loin peut-être, où je re ‘iendrai dans ton château! 7 reviendrai une épée d’une main, une torche des l’autre, et il faudra bien alors que tes cachots

eus ii Or LE

disent tous leurs secrets 1... il faudra bien que la lumière se fasse, parmi tous tes sombres mystères L... Oui, reprit-il après un nou: veau silence, l'heure de la vengeance sonnera... mais cette heure n’est pas venue... En ce moment il faut songer à sortir d'ici. Je te descendrais bien par la fenêtre avec ma Corde, muis il existe, je crois, une issue plus facile. As-tu visité toutes les pièces de ce corps de logis ?... ru

—Non, je n'ai pas osé; je ne suis pas sortie de cette chambre...

—Eh bien, nous allons voir ensemble si nous trouverons ce que je cherche.

Le capitaine prit la lampe sur la petite table, il ouvritda porte dont nous avons déjà parlé, et il traversa, suivi d’ glantine, une

. longue enfilade de pièces absolument délabrées.

Dans la dernière de ces pièces, une porte s'ouvrait sur un escalier pue dans la muraille.

— Voilà sans doute, pensa le capitaine en mettant le pied sur la première marche, voilà l'escalier qui conduit à la cour de la Citerne...

Il ne setrompait pas.

Après avoir descendu un grand nombre de degrés, car la cour se trouvait pme pius bas que le niveau de la terrasse, le capitaine et la jeune fille arrivèrent en face de cette porte vermoulue, vainement attaquée de l’autre côté.

T1 n’y avait ni clef ni serrure, mais un ressort et, outre ce ressort, deux verroux massifs mordant profondément la pierre,

Lacuzon tira les verrous.

—Eteignons la lampe dont la lueur pourrait nous trahir, dit-il alors à Eglantine, ensuite je ferai jouer le ressort...

La jeune fille souffla sur la mèche fumente.. Le capitaine appuya sur l’acier rouillé. On entenditun craquement: la porte s’ou. vrit.

Lacuzon passa la tête par l’entre-bâillement. 11 regarda et il écouta, avant de s’aventurer dans la cour.

Elle était silencieuse et semblait déserte,

Seulement, la lumière brillait toujours derrière les vitres de l'appartement du seigneur de l’Aigle.

— Viens, mon enfant, dit le capitaine à Eglantine en se glissan, dans la cour. Suis-moi, et, surtout, pas de bruit ; que nos pas s'étouffent sur le sol... Marchons comme si nous étions des ombres...

* Une imprudence peut nous perdre...

La jeune fille sortit. Hi

À peine venait-elle de franchir le seuil, que le vent, toujours vif la nuit, sur ces hauteurs, s’engouffra dans l'escalier et referma bruyamment la porte :

—Maladroit que je suis! balbutia Lacuzon, j'aurais dû penser à cela et briser Le ressort... En cas d'alarme et d'attaque, nous n'avons plus d’asile 1... Voilà notre retraite coupée...—Maladroit 1... maladroit! .

L'irritation ne remédiait à rien. Lacuzon finit par prendre son parti du fait accompli, etil ajouta :

—Après tout, c'est Dieu qui l’a voulu ?.… Nos vaisseaux sont

hou jaes, is

LE MEDECIX D ‘8 PAUVRES, . 219

fasse, brûlés !... La nécessité est la mère de l'audace heureuse. Viens... nou- Il saisit la main d'Eglantine et il l’entraîna, avec des précautions seu me jusqu’à l'entrée de la voûte qui conduisait au chemin de ... Je ronde.

xiste, Là, il s'arrêta.

es de —Ï faut tout révoir, dit-il en commençant à dérouler la corde mince dont il s’était fait une sorte de cuirasse en la passant autour ee... de son corps depuis les hanches jusquesous les bras. Nous ne ren- : > que contrerons pas de sentinelles dans le chemin de ronde, mais il Ù n’est point op 1 uE que nous en trouvions une sur la muraille, ! Jorte récisément à l'endroit que j'ai choisi pour opérer notre descente... ) une \ ans ce cas, il me faudra jouer du poignard... Si la sentinelle je appelle à l’aide, nous serons enveloppés.… J'e vais t'attacher lacorde 1 alier . à la ceinture, afin de te descendre à la première alarme. Je me défendrai ensuite, et je te rejoindrai le pus tôt possible... ur la Un bruit soudain et inattendu vint couper la parole à Lacuzon iter- ‘25 et le faire tresseillir.

| Le son d’un cor retentissait à 1: porte principale du château, 1r se api- XI lue, jort, | LA CITERNE it-il —Que veut dire ceci ?.. murmura ie capitaine, quel est l’hôte qui peut arriver au château de l’Aigle à cette heure ?.. ap- —La nuit dernière, répondit Églantine, le son d’une trompe a ou- rétenti comme en ce moment, mais plus tard encore, car il était minuit passé... Les portes se sont ouvertes, et, au bout de quelt il ques minutes, la cour dans laquelle nous nous trouvons était pleine d'hommes d'armes, de valets et de chevaux... La même chose va sans doute se renouveler... Nous ne pouvons rester ici. de cachons-nous...

—Mais où nous cacher ?... La porte du logis des femmes est é in refermée. Nous n’avons plus d'asile.

é- —Hatons-nous... hâtons-nous!.…. balbutia la jeune fille avec Jus. a | effroi ; entends-tu grincer les chaînes du pont-levis qu'on at sisse ?.. —Peut-être aurons-nous le temps de gagner le rempart. —]Ïm possible... C’est par le chemin de ronde et par la voûte vif que les hommes et les chevaux vont arriver. na —Que faire donc?.. se demandait le capitaine à qui la situation commençait à paraître désespérée, et qui tremblait, non pas pour er lui, mais pour Eglantine.

'a° —Que faire donc? répétait-il en parcourant à grands pas la ee cour de la Citerne et en creusant son imagination pour y chercher quelque expédient qu’il ne trouvait pas. Que faire ?... que faire ?.. )n nr Soudain ses regards se portèrent vers l'ouverture de cette oiterne qui donnait son nom à la cour, et qu’entourait une margelle at E

en maçonnerie surmontée d’une légère balustrade de fer.

-— Nous sommes sauvés 1 s’écriat-il.

—Sauvés! comment ?... demanda la jeune fille.

— Le sire de l'Aigle m'a dit souvent que, même pendant les fortes pluies, l’eau n’arrivait Jeras dans la citerne à une hauteur de plus de deux ou trois pieds.

—EÆEh bien ?..

—Ëh bien, répondit le capitaine en saisissant une échelle dressée contre l’un des hangars sous lesquels, par les mauvais temps, on déchargeait les chariots de provisions, j'y vais descendre ; per-

celle-là 1... Il ne s’agit, après tout, que de prendre un bain un peu froid... Quand je serai en bas, tu reporteras l'échelle à ga place, et tu reviendras me la tendre quand tout danger de surprise aura

— Et moi, demanda Eglantine, que ferai-je ?.…

—Tu vas prendre cet escalier qui conduit sur la terrasse... la grille qui se trouve en haut de cet escalier est ouverte. J'ai passé par là tout à l'heure. Entre les grands arbres se trouvent des touffes de buis. Cache-toi derrière une de ces touffes et ne reviens que grane 1è moment te semblera opportun...

—Fourquoi ne viens-tu pas avec moi là-haut, au lieu de descendre dans la citerne ?..

—Pour la meilleure de toutes les raisons. Si par hasard on s’aperçoit que tu as quitté le bâtiment des femmes, ce qui est possible, on te cherchera. Laisse-toi trouver. On te réintégrera dans la chambre qui te servait de prison. II n’en sera pas autre chose et j’en serai quitte pour te délivrer une seconde fois... Si, au contraire, on nous trouvait ensemble, Antide de Montaigu ne me pardonnerait point d’avoir découvert son secret, il me ferait tuer

ar ses valets comme un chien enragé, et nous serions perdus ’un et l’autre...

—Tu as raison, dit la jeune fille, descends vite. ;

Lacuzon, tout en parlant ainsi, avait enfoncé l'échelle dans la citerne. Après Ja réponse d'Eglantine, il glissa rapidement le long des échelons.

Au moment où il atteignait le niveau de l’eau, l’idée se présenta à son esprit de se courber et d'étendre les mains pour s'assurer s’il ne trouverait pas quelque saillie du rocher sur la uelle il Jui fût possible de se tenir assis ou debout, de façon à éviter d'entrer cu l'eau et dans la vase jusqu’à mi-jambes, Par un temps glacial.

Le hasard le servit à souhait.

Il rencontra sous sa main droite une sorte de corniche, étroite et glis“ante, qui faisait entièrement le tour de la citerne.

, l'échelle, dit-il, après avoir pris pied sur cette corni. che.

Eglantine obéit, et Lacuzon se trouva seul dans la plus étrange

position qu'aucun homme, nous le croyons, ait jamais pu affronter dans le cours d’une vie aventureuse,

Il était extrêmement inquiet sur les suites possibles de son expédition au château de l’Aigle.

Sans parler du danger immédiat et manifeste qui menaçait Eglantine et lui, sans parler de l’effrayante responsabilité qu'il avait acceptée en se séparant de ses fidèles montagnards que la mort ou la captivité de leur chef désorganiserait infailliblement, la trahison avérée d’Antide de Montaigu souievait dans l'âme dn capitaine tout un ouragan de réflexions désespérantes.

a trahison !..

Ce seul mot entrafnait avec lui son fatal cortège de défiance et e soupçons !... Il fallait douter, et, ce qui est le pire des supplices, il fallait laisser ses doutes errer au hasard et s’ar-êter peut-être sur les amis les plus intimes, sur les compagnons les ps dévoué:, sur tous ceux, enfin, À qui la confiance la plus aveugle et la mieux méritée avait été prodiguée jusque-là 1...

usqu’à ce moment, en effet, tout ce qui pouvait revendiquer le titre de citoyen libre de la libre Comté, s'était toujours montré digne de ce nom : pas un seul des rameaux de ce grand arbre ne s’en était détaché. Partout la loyauté et le patriotisme avaient pre 1 fière devise de l’hermine bretonne : Potius mori quam jæ-

ri...

Et, maintenant, voici que la trahison venait!

Et le premier membre gangrené était le plus haut placé!... était le bras droit de la liberté franc-comtoise !.…

La noblesse allait-elle donc abandonner tout à coup cette cause

éroïquement soutenue par elle jusqu'alors, au prix de tant d’or et de tant de sang ?..

La défection deviendrait-eile énérale ?..

t quand bien même Antide de Montaigu aurait été le premier

plaine et de la montagne, appauvris, presque ruinés par la guerre, se soustrairaient-ils à cette secrète in uence qui avait agi sur le riche et puissant seigneur ?..

Après avoir donné à la cause de la province tant de gages éclatants d’un dévouement qui semblait inébranlable, Antide de Mon: taigu s'était vendu 1... La corruption montée si haut n’avait-elle

u descendre plus bas et s’infiltrer dans les plus infimes vaisseaux de la grande artère populaire ?..

De qui le capitaine pouvait-il se croire sûr désormais ?..

Qui sait si, parmi les hommes des corps-francs eux-mêmes, il n’y avait pas des traîtres ?

Voilà ce que se disait Lacuzon, depuis que, au sein d’un isolement complet et d’une obscurité profonde, il pouvait laisser 8’6-

arer sa pensée dans cette voie nouvelle ouverte devant elle par qu événements.

La citerne, au fond de laquelle il avait cherché un asile mromentané, était un ouvrage complètement indispensable dans un château placé comme celui de l’Aigle au sommet d’une montagne, et se trouvant exposé, ainsi que toutes les forteresses, à subir un oiège ou un blocus.

ñ fallait non seulement que la citerne existât, mais encore qu’elle fût assez vaste pour contenir une musse d’eau considérable

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et devant suffire aux besoins d’une garnison nombreuse pendant plusieurs jours, peut-être pendant plusieurs semaines. : Jean de Châlon, en édifiant le château, avait donc pris soin de faire creuser dans le roc vif une citerne qui s’étendait, comme un souterrain voûté sur l’espace entier compris entre les murailles de la cour, dont le sol, incliné à dessein et rayé de petites rigoles, amenait les eaux pluviales jusqu’à l'ouverture, dans laquelle elles se déversaient par q''atre conduits qui traversaient la margelle circulaire, Une fois dans le bassin vaste et peu profond que recouvraient les arceaux de granit lentement taillés par des ciseaux patients, ‘ l'eau pouvait s’étaler, déposer son limon et ses impuretés, et pren- | dre la fraîcheur de l’eau de source et le limpide éclat du cristal de roche.

Tout à l’entour, le long des murailles de rocher, les ouvriers avaient laissé une corniche circulaire de deux pieds de hauteur, à peu près, corniche qui n’était recouverte qu’à l’époque des grandes pluies de l’automne et du printemps.

Debout sur cette corniche et complètement caché pa: la voûte qui surplombait au-dessus de sa tête, Lacuzon devait rester introu: : vable, même si tous les valets et les hommes d'armes du château s'étaient mis à sa recherche... Il pouvait donc y donner audience, tout à son aise, aux graves préoccupations qui l’obsédaient et dont nous avons fait connaître la nature à nos lecteurs.

Mais il était décidé que, pendant tout le cours de cette nuit, les plus invraisemblables événements se succéderaient avec une rapidité vertigineuse, et les réflexions du capitaine furent interrompues d’une façon à laquelle il était bien loin de s'attendre.

Quelques minutes à peine s'étaient écoulées depuis le moment où Eglantine avait retiré l'échelle.

La surface de l’eau assez violemment agitée d’abord, avait reprit

u à peu son niveau, après avoir ondulé pendant un instant, et

es échos de la voûte avaient cessé de répéter le clapotement faible des petites vagues bien vite endormies

Un bruit soudain, de ia plus bizarre nature, attira l'attention du capitaine, et, nous devons le dire, fit perler une sueur froide à la racine de ses cheveux. | EN

Derrière le rocher contre lequel il était appuyé, un gémissement sourd, une plainte haletante et entrecoupée, se fitentendre.

Dans le premier moment il chercha à se persuader qu'il était le jouet. de quelque illusion, et, afin. de se bien convaincre que le témoignage de ses sens l’abusait, il écouta avec attention.

Les gémissements se turent.

Un de ces sanglots qui partent d’un cœur brisé lui succéda.

Le doute cessait d’être possible. Il y avait là, tout près, une créature souffrante et misérable, une victime sans doute de l'infàme cruauté du seigneur de l’Aigle, ou bien il fallait ajouter foi aux légendes fantastiques que les paysans francs-comtois racontaient sur le château maudit !...

Aux plaintes, aux gémissements, aux sanglots succéda un bruit d’une autre nature, mais parfaitement distinct, On eût dit qu’un

corps humain se mouvait lentement dans les entrailles de la terre, et glissait pas À pas dans une étroite ouverture en frôlant le rocher avec ses vêtements et avec sus :::::n8.

Et tout cela se passait à une faible distance de cet endroit où Laouzon attendait, immobile et glacé, en proie à uneindéfinissable émotion, tandis que les gouttes d’eau glacée qui suintaient sans cesse de la voûte tombaient tantôt sur lui, tantôt sur la pierre à ses côtés, tanrôt dans le bassin lui-même, avec un clapotement

Le capitaine se souvint alors des paroles d’Eglantine, qui, elle aussi, pendant la nuit précédente, avait entendu des bruits souterrains et mystérieux.

—Ou je suis sur la voie de quelque terrible mystère. se dit-il, ou bien le seigneur de l’Aigle croit avoir intérêt à encourager en ce qui le concerne les croyances superstitieuses, et il se fait le metteur en scène de nocturnes fantasmagories..

Cette dernière supposition était infiniment peu vraisemblable, aussi Lacuzon ne s’y arréta-t-il point.

Son incertitude, d'ailleurs ne pouvait être de longue durée désormais, car les pas sourds et comme étouflés qu’il avait entendus se rapprochaient de plus en plus.

Capitaine était brave, mais il était Franc-Comtois, mais il it montagnard, mais il vivait au xvII: siècle. C’est assez dire qu'il était superstitieux.

À mesure que le bruissement des pas et le frôlement continu d’une main sur le rocher se faisaient plus distincts et plus rapprochés, une indicible angoisse s’emparait de lui: un frisson courait dans ses veines, les racines de ses cheveux devenaient douloureuses, et ce souffle dont parle l’Ecriture Passait devant sa face.

aurait voulu fuir, mais la fuite était impossible, et d’ailleurs ses pieds engourdis par la terreur restaient comme cloués à la cor. niche qu'ils foulaient.

pas s’arrétèrent.….

plis d’un véiement touchèrent le bras du capitaine.

Une tiède haleine frappa son visage, et il lui sembla que deux prunelles lumineuses étincelaient en le regardant.

in même temps une voix lente, sans intonations, pareille à la voix d’une somnambule en état de sommeil magnétique, lui de manda :

—Qui êtes vous ?.….

Le capitaine, certain maintenant qu'il avait affaire à un être humain et non à un fantôme, sentit disparaître aussitôt, sinon sa surprise, du moins sa frayeur.

ais l’être qui lui parlait pouvait être un ennemi: il mit done à tout hasard sa main sur son poignard, et il répondit :

—Qui êtes-vous vous-même, vous qui m'interrogez ?...

—Ne le savez-vous pas ? murmura la voix.

—Non, je ne le sais pas. Le

— Alors, que venez-vous faire ioi ?.. Pourquoi réveiller le prisonnier ?...

—Quoi! s’écria le capitaine, vous êtes prisonnier ?

—Ne cherchez pas À me tromper, pours êtes envoyé par Antide de Montaigu, geôlier, mon bourreau ; 8i vous êtes chargé triste vie, je suis prêt, frappez, j'attends! dire, j° vous bénirai, car la main qui tue livre...

Lacuzon, profondément 6m , Quand un grand bruit d’armes et de chevaux s ssus de sa tête dans la cour de la Citerne.

—Silence 1... murmura-t:il vivement, silence |...

— Qui donc êtes-vous ? répéta la voix.

—Votre sauveur peut-être. Mais, au nom du ciel, silence !.… Je suis descendu dans cette citerne pour me cacher. Si l’on me découvre, je suis perdu...

— Venez... dit l'inconnu.

—Où donc ?..

—Dans mon cachot.

—Mais..

—Je vou …

ienne et l’entratner. I] obéit avoir fait quelques pas’ sur étroite et Fast qui abounnu.

—Nous sommes arrivés, fit ce dernier. Là, presque sous von pieds, il ya une botte de paille. Asseyez-vous si vous voulez; Vous aurez moins froid que dans la citerne, quoique vous soye: assez jeune et assez fort Pour ne pas craindre le froid.

—Comment savez-vous que je suis jeune et fort ?.. demanda le Capitaine stupéfait.

—Je vous vois.

—Malgré ces ténèbres épaisses vi

7768 yeux se sont habitués à voir dans la nuit, comme ceux de la chouette et de l’orfraie, depuis que je vis dans les éternelles ténèbres d’un cachot..

—1Il y a donc bien lon us êtes prisonnier ?...

—Bien lon ans!

Lacuzon avec terreur.

€ j'ai dû souffrir pendant

omme ?.. Vo i ite pour la lu. ns mourir les inces- Oui, jai souffert. oh!

plus qu qu’un martyr peutêtre !... Souvent, pres les captifs le cor 8 survit à l'intelligence... l’iso 6 amène Îa folie ou ’abrntisevient fou... Le Corps n’a plus que des souffrances physiques, .et la pensée sont absentes, on ne ge on ne regrette pas, on n'attend pas, on est heu-

La voix de l'inconnu, cette voix étrange et sans intonations

peu, elle avaït passé attendrissement, et rase, olle s’éteignit

8 parlé, s'était modifiée peu à de l’amertume et de ] » avec le dernier mot de la dernière ph è ans un sanglot. Après un court instant de silence, l'inconnu reprit avec une croissante énergie :

| — Oui, c’est la. loi Communel... quand le cachot laisse vivre le | Corps, il anéantit l’âme 1. L'idiotisme ou la folie, je vous le ré. pie, voilà l'avenir du prisonnier !... Et Cependant, moi, j'ai été a douloureuse exception à cette règle implacable! Are, intelligence, pensée, tout a vécu [.… tout a grandi... J'ai tout gardé : le souvenir, le regret, l'attente, la haine |. Surtout la haine [... Savez- VOUS pourquoi, dans ces longues heur

es de désespoir, où Ja mort apparaît au captif comme le plus radieux, comme le plus souriant

vivre, en me montrant,

ans quelque lointain avenir, une Vengeance peut-être impos-

sible!.. Et les heures Passaient, et les jours, et les ans let Ja

Vengeance ne venait pas, et l’heure attendue reculait sans cessel

ÿ cependant je continuais à me Cramponner à la vie, parce que

A était dans mon cœur et que la haine avivait l’espérancel..

L'inconnu s'arrêta, suffoqué par l'émotion terrible qui grandis-. sait en lui.

—Jeune homme, dit-il au bout de quelques secondes, en saisissant les deux mains du Capitaine et en les serrant fiévreusement, MON exaltation vous étonne. Vous n6 me comprenez pas... Et comment me com rendriez-vous ?.. Comment vous Parierais-je un è langage intelligible, moi qui depuis vingt ans n’ai élevé la voix que pour implorer Dieu qui ne m’écoutait point, ou pour maudire mon bourreau qui ne m'entendait pas |. Je ne sais plus quel langage il faut parler aux hommes, epuis vingt ans Je n'ai pas vu e visage d’un homme, pas même celui d’ Ï

1 un geôlier, car le guichet té lequel on me tte mes aliments nes’ouvre jamais qu’à demi...

est tendue vers moï… et j'avais

:—Oui, son ennemi répondit 1 itai te de tous ses ennemis Eve Aprés moi... murmura le prisonnier, —Et ma haine sera im placable ! poursuivit Lacuzon. omme la mienne! dit l'inconnu.

M a bientôt, si Dieu me vient on aide, ce compte terrible sera réglé !.…

. —Puissiez-vous dire vrail.… reprit Pinconnu, et puissé-je, avec vous, donner au seigneur de l’Ai {vienne ma Vengeance, et peu m'i

; Foi qe gentilhomme, si je meurs bien vengé, je mourrai bien heu. reux |...

—Messire,

dit le capitaine en serrant À son tour les mains dv

prisonnier, tout à l'heure vous m'avez demandé qui. j'étais. Je n'ai pas répondu... Si je ne vous ai pas dit mon nom... si, en ce moment, je ne vous le dis pas encore, ne su sentiment de défiance, ni üne pensée d'égoïs fous croient à une aveugle puissance qu'ils no Ï 6 divine, etje l’a a conduit auprès de

vous. Je vous sauverai, messire; je vous rendrai la lumière et la la liberté... mais je dois, avant tout, songer à celle queje suis venu défendre et secourir.

— Celle? répéta le prisonnier. Es ‘ Vous êtes au château de l’Aigle ?..

—Oui, messire.

— Une jeune fille, n'est-ce pas ?...

ul, messire...

—Amenée ici par un misérable bandit, dans la soirée d’hier, et vendue comme otage au sire de Montaigu ?

ui, messire | s’écria Lacuzon stupéfait. Mais comment pouvezvous savoir ?..

t-ce donc pour une femme que

—Comment je sais 1... interrompit le prisonnier d’ peine distincte, tandis qu'un tremblement convulsif mains que tenait le capitaine. C’est étrange, n'estsache... Eh bien, j’en sais plus encore, etje vais vou êtes, vous que je n'ai jamais vu !.…

—Moi?.. balbutia le capitaine, moi?

—1] n’y a qu’un homme, poursuivit l’inconn k yaq p inc:

une voix à agitait ses ce pas ? que je.

8 dire qui vous

racher sa proie!... Il n'y

Eglantine | répéta le capitaine qui croyait rêver.

—Et cet homme! acheva le prisonnier, ce héros, c'est Jean- Claude Prost!.. c'est le Cupitaine Lacuzon |...

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