‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 40 sur 66 · LE TRAITRE · texte numérisé non relu

LE TRAITRE

Le capitaine ne répondit pas ; la stupeur toujours croissante qui s’emparait de lui paralysait en quelque sorte toutes ses facultés.

e ne me suis point trompé! poursuivit le prisonnier. Oh ! dites-moi que je ne me suis point trompé !... dites-moi que vous êtes bien ce noble jeune homme, le héros de

nos montagnes, le

défenseur de nos libertés, l'effroi de nos ennemis, le sauveur de

notre province !.… Dites-moi que vous êtes bien l'élève, le compa-

non, l’émule de mon vieux Varroz et de Marquis. le prêtre sol-

at! Dites-moi que vous êtes Lien Jean-Claude: Prost, l'ami de. tous ceux que.j’aime |.

er

It comme le capitaine se taisait toujours, l'inconnu reptit avec une expression de profonde tristesse : :

—Me suis-je Aonc trompé, mon Dieu ?.. N’êtes-vous point celui que je viens de nornmer ?.. Si j'ai commis une erreur, en voici la cause : J'ai su que la nièce du curé Marquis était prisonnière au Château ; j'ai su qu’elle n’attendait et qu’elle n’espérait sa déli- Vrance que d’un seul homme... En vous entendant me dire que vous veniez ici pour sauver une jeune fille, j'ai cru que vous étiez cet homme... Encore une fois, me suis-jetrompé ?.. Mais si vous n’êtes pas celui que j’ai nommé, qui donc êtes-vous ?..

Le capitaine avait eu le temps de prendre un parti.

— Oui, messire, répondit-il, je suis Jean-Claude Prost, je suis le compagnon de Varroz et de uote 1... Je viens sauver Eglantine, et je vous répète que je vous sauverai avec elle... Mais au nom du ciel, éclairez pour moi ces ténèbres dans lesquelles ma pensée s’égare !... Dites-moi comment, prisonnier et sans communication avec les hommes, vous pouvez savoir ainsi tout ce qui se passe dans ce château.

—Je vais vous répondre aussitôt que vous aurez répondu vot4même à une question que je vous adresse dans votre intérêt seul

—Laquelle ?

—Quel motif vous a poussé à vous réfugier dans la citerne ?

—Je traversais la cour avec Eglantine pour gagner le chemin de ronde et tenter de fuir en escaladant les murailles. Le son du cor s’est fait entendre à la porte extérieure du château. Eglantine

a gagné la terrasse, moi je suis descendu dans la citerne. Voilà ma téponse...

—Lc son du cor! répéta l'inconnu. Hier, pendant la nuit; une longue conférence a eu liev entre le seigneur de l’Aigleet un autre seigneur que vous connaissez sans doute... Ils se sont séparés en

se disant : À demain... C'est le gentiihomme de la nuit d'hier qui revenait tout à l'heure,

—C'est probable —C’est plus que probable, c’est certain 1...

à —dJe vous ai répondu, messire, c'est à votre tour de me réponre...

— Vous voulez savoir comment je suis instruit de ce qui se passe dens le château'et dans la province ?

—Oui.

—Eb bien, venez, et vous n’aurez plus besoin de m'interroger.….

L'inconnu prit le capitaine par la main et le conduisit dans l’un des éngles du cachot.

—Appuyez votre oreille contre la muraille, lui dit-il alors, et

restez immobile...

Lacuzon obéit.

À l'instant, le bruit de deux voix arriva jusqu'à lui, net et dis-

tinct, et l’une de ces voix, il n'en pouvait douter, était celle d’Antide de Montaigu. |

S'il eût été transporté en ce moment dans la pièce même où se trouvait le seigneur de l’Aigle, il n’eût point entendu d’une façon plus complète. ne

Que veut dire cela ?.… demanda-t-il à l'inconnu.

—Je vous l’expliquerai plus tard, répondit ce dernier. Maintenant, écoutez avec attention |... écoutez |... écoutez !... car, ouje me trompe fort, ou l’entretien de là-haut va vous intéresser |...

Lacuzon garda le silence et prêta l'oreille.

Abandonnons pour un instant le capitaine et le prisonnier, que nous retrouverons bientôt l’un et l’autre dans le cachot de la citerne, et transportons-nous dans je salon que nous connaissons déjà et où nous avons assisté à l’entrevue d’Eglantine avec le seigneur de l’Aigle, et à la brusque apparition de Magui la sorcière.

Av moment où retentit le son du cor qui annonçait l’arrivée du visiteur nocturne, Antide de Montaigu, assis devant la table de chêne, auprès de la cheminée, traçait d’une main lourde et indécise, sur une grande feuille de papier, des caractères bizarres.

À quelques pas de lui Magui la sorcière était debout, et le couvrait d’un regard vague et distrait en apparence, mais en réalité ecrutateur et perçant. ñ

Le signal attendu fit tressaillir le comte. Il laissa son travail interrompu, et, se levant vivement, ilis’approcha du portrait de Guillaume de Vaudrey, et toucha le bouton caché dans les sculpiures du cadre; le panneau tourna sur lui-même aussitôt, démasquant la porte secrète,

— Femme, dit alors le seigneur de l’Aigle à Magui, puis-je véritablerent compter sur votre fidélité et sur votre zèle ?...

—Mouseigneur, répliqua la prétendue sorcière, ie ne puis que vous répondre ce que je vous ai répondu déjà: mon intérêt vous garantit mon zèle et ma fidélité...

—Servez-moi \ien, et vous verrez que vous avez affaire à un rmaître généreux...

—Je suis prête à tout, monseigneur.….. et quelle que soit la chose que vous ayez à me commander, j’obéirai. ù

—Tout à l’heure j'aurai à vous confier une mission qui demande à être accomplie avec intelligence et promptitude...

—Je ferai de mon mieux, monseigneur.

—Maintenant, ajouta le comte de Montaigu en désignant le couloir mystérieux, entrez là, asseyez-vous, si vous voulez, sur une des marches de l’escalier, et attendez que je vous rappelle...

— Resterai-je là bien longtemps, monseigneur ?...

--Je ne le crois pas.

--N'allez pas m'oublier, au moins, monseigneur...

—Soyez sans inquiétude. |,

Magui était d'autant plus tranquille, qu’elle avait eu soin de laisser ouverte la petite porte qui donnait dans les fossés du château ; ce qui lui permettait de gagner sans difficulté la campagne, dans le cas, assez peu probable, d’un oubli du seigneur de l’Aigle. a entra dans le couloir, et le panneau se referma derrière elle. Le

Pendant un instant elle eut l’idée de s'éloigner immédiatement ; . mais le souvenir de la mission, peut-être importante, qu’Antide de Montaigu devait lui confier, l’arrêta.

Eiie s’assii donc sur l'éscaiier et eiie attendit.

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Aussitôt que le gentilhomme se trouva seul, il frappa sur un re pour appeler ce même vaiet qui, si peu de temps auparavant, avait reconduit Eglantine au bâtiment des femmes.

Le valet accourut.

—Prenez une lanterne, lui dit Antide, et précédez-moi.

Tous deux traversèrent la salle des gardes et le vestibule, descendirent les degrés du perron et s’avancèrent sur l’esplanade déserte et silencieuse.

Des ordres avaient été donnés à l’avance, afin que le son du cor, retentissant tout à coup au milieu de la nuit, n’arrachât au repos ni les hommes d’arines ni les écuyers.

Deux sentinelles continuaient sur les murailles leur marche monotone et silencieuse. Antide de Montaigu les appela et leur fit, sous ses yeux, ouvrir les portes et baisser le pont-levis.

Un cavalier, enveloppé jusqu'aux yeux dans un immense manteau brun, et suivi d’une escorte de dix ou douze hommes parfaitement montés, mit pied à terre sur l’esplanade.

Les hommes et les chevaux se dirigèrent vers le chemin de ronde qui devait les conduire à la cour de la Citerne.

Le visiteur nocturne et le seigneur de l’Aigle échangèrent un salut cérémonieux, sans prononcer une parole, et, précédés seule-

‘ment du valet qui pori:it la lanterne, ils gagnèrent le château.

Quand ils furent dans le salon que nous connaissons et quand Îls y furent seuls, le nouveau venu laissa tomber son manteau, et le sire de Montaigu, lui avançant un fauteuil et le saluant de nouveau avec l’apparence d’une déférence extrême, lui dit:

Comte de Guébriant, soyez le bienvenu...

—Le représentant de Sa Majesté le roi de France ne saurait être que le bienvenu chez le gouverneur du comté de Bourgogne !.… répondit le comte, en accentuant d’une façon toute particulière les derniers mots que nous venons de souligner.

En s’entendant donner pour la première fois ce titre, objet de ses plus chères ambitions, Antide de Montaigu tressaillit et la vive rougeur de 14 joie et du triomphe vint ernpourprer son pâle visage.

—Gouverneur du comté de Bourgogne !... répéta-t-il. C’est bien ainsi que vous avez dit, comte, n'est-ce pas ?...

—Oui, messire, répondit M. de Guébriant, et, par ces mots, j’entends gouverneur du baillage d’aval, ou, èn d’autres termes, de tout le pays compris dans le diamètre de ce grand cercle dont Saint-Claude et Lons-le-Saulnier, Dôle, Salins et Nozeroi forment la circonférer ce.

—Ainsi, 8’cria le comie, ainsi Son Eminence monseigneur le cardinal de Richelieu daigne enfin consentir ?..

Le comte de Guébriant interrompit le seigneur de l’Aigle,

—Comte de Montaign, lui dit-il, avant de continuer cet entretien, et afin de nous bien comprendre et par conséquent de nous bien entendre, il est indispensable de récapitvler rapidement ce qui s’est passé depuis que des négociations se sont entamées entre nous...

—À quoi bon?... murmura Antide de Montaigu ; ce que vous allez dire, nous le savons d'avance tous les deux...

ertes, nous le savons. Mais je crois que sur certains points nous ne sommes pas complètement d'accord, et c'est ce dont il me paraît essentiel de nous assurer avant tout.

Le seigneur de l’Aigle ploya les épaules comme un homme qui se résigne à subir ce qu'il ne peut pas empêcher.

Le comte de Guébriant poursuivit. |

—La France veut la Franche-Comté, dit-il, et vous comprenez aussi bien que moi-qu’un peu plus tôt ou un peu plus tard, elle l'aura. L'issue de Ja guerre peut être rapprochée ou retardée, mais, en somme, cette issue n’est pas douteuse. Est-ce votre avis comme le mien, sire de Montaigu ?...

— Qui, répondit Antide, du geste plutôt que de la voix.

—Cependant, continua le comte, j'avoue que nous ne pouvons prévoir la résistance dela province, résistance qu’il faut bien apeler héroïque, et qui, depuis deux ans, oppose à nos efforts une arrière ensanglantée... Nous avons voulu arrêter cette inutile effusion d’un sang généreux, nous n’avons pas voulu que la province LE fût en même temps une province décimée. Sa ajesté le roi de France tiendrait peu à ajouter à son beau royaume des montagnes dévastées et sans habitants ; pour amener une solution prompte et pacifique, nous n'avions qu’un parti à prendre: c'était de mettre dans nos intérêts quelques-uns des plus hauts seigneurs francs-comtois, réunis à nous par le double intérêt de se concilier la haute faveur d’un grand roi, et de donner à leurs vassaux, pour l'avenir, de solides garanties de paix et de tranquillité. Dans les montagnes du haut Jura, c'est de vous, seigneur de l’Aigle, que nous avons fait choix. Vous avez accepté nos propositions, vous avez juré de nous bien servir: une récompense vous est due,selle sera splendide et ne vous manquera pas. Mais elle doit être méritée complètement, et, pour que nous tenions nos promesses, il faut d’abord que vous teniez les vôtres.

—Monsieur le comte, répondit Antide après quelques secondes de silence qui lui permirent de per mûrement le sens etla portée de chacune des expressions dont il allait se servir, donnez-moi la preuve que Son Eminence le cardina} de Richelieu m'a véritablement conféré le titre de gouverneur du comté de Bourgogne... remettez entre mes mains l’acte signé de son nom et celle du sceau de l'Etat, et, foi de gentilhomme, avant trois mois la Franche- Comté sera province française.

—C'est-à-dire, s'écria Guébriant, c’est-à-dire que vous voulez être payé d'avance...

— N’appelez donc pas les choses par leur nom, monsieur le comte, gant ce nom est odieux [.. Il ne s’agit point ici d’un paiement, il s’agit d’une garantie. Je veux être certain que les engagements de la France À mon.égard seront tenus.

—Sire de Montaigu, vous êtes défiant 1.

—Oui, pardieu... Monsieur le comte, la sagesse des nations afirme que la défiance est la mère de la sûreté, et je crois à la sagesse des nations...

—Ceci est très prudent, je n’en disconviens. point. Mais, pour être dans le vrai, je dois ajouter que cette prudence produit en haut lieu une très fAcheuse impression...

e le regrette, messire comte, et je m'en étonne... Pourquoi donc ma prudence (puisque vous vous êtes servi de ce mot) seraitelle moindre que celle du cardinal de Richelieu ?.. Après tout, qu'est-ce que je demande ?.. Un acte qui ne peut compromettre que moi, puisqu'il pe recevra son exécution que lorsque j'aurai venu toutes mes promesses !... Cet acte, pourquoi refuse-t-on de le cemettre entre mes mains ?

—Je serai sincère avec vous, seigneur de l’Aigle... M'autorisez- <ous à vous parler librement ?...

‘allais vous prier de le faire...

nee PAP Des trouve que votre conduite n'est pas franche...

—£En quoi

—Écoutez: c’estseulement dans cette partie de la province, ici, dans le haut Jura, que la résistance est sérieuse et redoutable: Partout ailleurs les moyens de défense sont insuffisants ; les bras manquent, et surtout la tête, c’est-à-dire les chefs. C’est donc seulement dans le pays compris entre Saint-Claude et Pontarlier, et commandés par trois hommes tels que Lacuzon, Varroz et Mar uis, que le vieil esprit d'indépendance se concentre et se débat. Tant que vos montagnes ne seront pas conquises ou soumises, les avan-

tages rartiels que nous pourrons remporter ailleurs resteront nuls. comme résultat, et n’auront rien de définitif et d’absolu. Une fois, au contraire, que le Jura nous appartiendra, Dôle et Besan çon seront à nous, et nous n’aurons pas même besoin de recourir à un siège pour nous en emparer, car nous avons dans ces deux villes des amis dévoués qui, dès qu’ils seront sûrs que nous nous y maintiendrons sans peine, nous en ouvriront les portes. Or, Besançon et Dôle, c’est la province entière...

Le comte de Guébriant s'arrêta.

—Je vois, messire, dit au bout d’un instant Antide de Montaigu, je vois que vous comprenez à merveille la situation de la province. Mais j'attends toujours cette accusation que vous devez formuler contre ma conduite au nom de Son Eminence le cardinal...

— J'y arrive, seigneur de l’Aigle. C'est de vous et de vous seul que dépend la fin dela guerre. Lacuzon, Varroz et Marquis sont les trois héros qui nous tiennent en échec. Lacuzon surtout est un géant d’audace et de géniel.. Quand on pense que cet homme a o86 pénétrer l’autre jour dans Saint-Claudel... dans une ville prise d'assaut et occupée par un corps d'armée tout entier! qu'ily a amené sa bande avec lui et que, sous nos yeux, sur la place Louis XI, il aurait délivré un homme condamné par notre justice, si votre coup de pistolet n’y eût mis ordre au dernier moment |... C'est à n’y pas croire !... Commandée par de tels chefs, une population est invincible !.. Si, au contraire, ces chefs succombent, la démoralisation et la terreur s'emparent le lendemain de ces soldateimprovisés, siterrilles la veille! Lacuzon, Varroz ot Marquis, morts ou prisonniers, la résistance est anéantie !... Cela est indiscutable. n'est-ce pas ?.….

—Indiscutable, oui, messire comte.

—Eh bien, depuis six mois que vous appartenez à notre cause, vous avez eu vingt occasions de vous éemparer de ces hommes.et de nous les livrer, car leur confiance en vous est sans bornes et ils seraient tombés dans le premier piège de vous leur auriez tendu. Vous ne l'avez pas fait. Est-ce agir en allié loyal, je vous le demande, et pouvons-nous ajouter foi à un dévouement dont vous nous donnez si peu de preuves ?..

—Est-ce tout ce que vous avez À me reprocher ? demanda Antide de Montaigu.

—C'est tout.

—Eh bien | je vais vous répondre...

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