UNE VISITE ÉTRANGE
. C'était la troisième nuit après la mort de Tiennette, et, depuis crois jours, la nature entière, comme si elle eût voulu se mettre à l’unisson du déchirement de l’âme de Pierre Prost, se livrait à d’effroyables convulsions.
Cette nuit-là, la tourmente, déchaînée np déjà soixante et douze heures sur les sommets du Jura, semblait redoubler d’im-
… La neige qui tombait sans re'âche, et dont s’emparaient au passage des tourbillons comparables à de gigantesques trombes d'air, formait de dangereuses avalanches sur les pentes abruptes des montagnes, comblait à demi les vallées et détournait de leurs cours les torrents que ces barricades glacées forçaient à rebrousser chemin vers leurs sources. &
En traversant les forêts de noirs sapins séculaires qu’elle courbait comme des gaules flexibles sous son vol dévastateur, la tempête avait des bruits étranges, des sonorités presque fantastiqu:<. +, Tantôt c'étaient des sifflements pareils À ceux d’une armée de dragons volants emportés dans les airs par leurs ailes de feu, — fautôt de que rumeurs poignantes et désolées.—On eût dit ‘alors que les montagnes gémissaient, que les pics perdus dans les nuages re plaignaient lamentablement et que les rochers poussaient de ongs sanglots.
Puis retentissaient des détonations successives dont les coups
de tonnerre et le fracas de l'artillerie, par un jour de combat, ne *. pourraient donner qu’une idée très imparfaite.
C'étaient les craquements d’agonie des vieux pins brisés par la cr puis tordus soulevés, emportés comme des brins de
"fl pouvait être onse heures du soir; —de grands nuages noirs et liés couraient sur la surface du ciel, ainsi que ge
‘de bataille intorcantant d’nne facon absolne la clarté pâle des
pétuosité de minute en minute et presque de seconde en seconde. :
Vel.
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de la neige couvrant !”
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cette leur bizarre qui se dégage \, leë ténèbres n'étaient point opaques.
Nous allons pénc:: : dans la seconde des deux pièces qui composaient, ainsi qr: ‘ous l’avons dit, l’habitation du médecin. Cette pièce, assez large, mais très basse et prenant jour sur l’en-,
étoiles ; et. cependant,
clos ne fenêtres étroites, avait un ameublement ‘d’uno
simplicité toute primitive, et ne différait guère que par certaines recherches de propreté des chambres occupées par Îles plus pauvres paysans du voisinage. ;
Des planches de sapin, à peine rabotées et ajustées grossièrement les unes à côté des autres, formaient le plancher.—Le plafond se composait de planchettes un peu plus minces soutenues par des poutrelles que ue brutes.
Les murailles, blanchies à la chaux, avaient pour tout ornement quelques #mages représentant des portraits de saints et de martyrs, enluminés brutalement de couleurs vives et criardes, et encadrés dans de naïîves légendes en vers.
Le foyer ne 8e trouvait point au milieu de la chambre, selon l’habitude des chalets de la Suisse et de la montagne.—Il y avait dans l’un des angles de la pièce une haute cheminée en pierre, sur le manteau de laquelle on voyait une statuette de bois peint, figurant la Notre-Dame d'Einsiedeln.
En face de la cheminée se trouvait le lit ;—il était en bois blanc et disparaissait presque entièrement sous de longs rideaux sans plis, d’une étoffe de serge verte rayée de jaune.
Une petite table de vieux chêne noir, à pieds tordus, — une immense armoire de noyer, à panneaux sculptés —(de ces armoires qui se transmettent de mère.en fille dans les familles de paysans, et qui contiennent dans leurs profondeurs tout le linge de la maison), —quatre ou cinq chaises de bois et deux escabelles, composaient le mobilier,
Il y avait en outre au-dessus de la petite table trois ou quatre rayons qui supportaient des livres de médecine, — et au-dessus TA ne rayons, un'assez beau christ d'ivoire, cloué sur une croix
’ébène.
Ce christ était un cadeau de la noble dame abbesse du couvent de Baume-les-Dames, laquelle, dans une maladie très grave, avait été soignée et App par Pierre Prost. à
Enfin, auprès de la cheminée, et sous la faible clarté qui tombait d’une petite lampe de cuivre, on voyait un berceau.
Des racines amoncelées dans le foyer se consumaient lentement et sans donner de flamme.
Il était, nous le répétons, onze heures du soir, et les battements d'ailes de la tempête faisaient trembler et craquer la maison su ses fondations ébranlées.—L’un des volets, détaché par un coup de vent, et presque arraché de ses gonds, heurtait furieusement la ab gl qu’il frappait de seconde en seconde comme une catapulte. s
Pierre Prost,agenouillé près du berceau, et plus pâle encore que lorsqu'il suivait au cimetière la dépouille mortelle de Tiennette, u'entendait même pas ces bruits formidabies qui rein piissaient
d'épouvante les bonnes gens de Longchaumois et leur faisa’ .t
ae dans leur superstition naïve, que la fin du monde était proche.
Penché sur la figure livide et décnmposée de la pauvre orphe-
, line, le médecin sentait une douleur nouvelle s'ajouter à ses
cuisantes douleurs, en contemplant le combat acharné de la
mort et de la vie quise disputaient le corps chétif de son enfant; —et Pierré Prost comprenait bien que dans cette lutte suprême où la mort allait l'emporter, toute tentative de sa part serait vaine, et tout secours impuissant.
Oui, l’enfant était condamnée ! l’enfant allait mourir !—la fosse
» à ine comblée de la mère allait se rouvrir pour recevoir la e.
Pour la sauver, pour la faire vivre seulement une heure encore, il faudrait-un miracle de Dieu, —il faudrait une résurrection !
Non seulement Pierre Prost était un croyant, mais il était encore un fervent chrétien; et cependant, ce miracle nécessaire pour lui garder sa fille, il ne songeait même pas à l'implorer de
jeu.
Dans le paroxysmedu désespoir qui l’étreignait, du découragement qui l’écrasait, il lui paraissait que rien de ce qu’il demanderait ne lui serait accordé.
I ne blasphémait point, —il ne maudissait pas la main qui le
frappait si rudement ; — il ne pouvait ni pleurer, ni prier, — il s’engourdissait dans {a souffrance avec une sorte d'amère Vo-
Ju té, “ Dliois minute en s’écoulant rapnrechait l’enfant de la crise suprême qui devait l'emporter. — Ün râle convulsif soulevait la pores petite poitrine endolorie, -- les lèvres devenaient tout à ait blanches, —la figure semblait se fondre et s’effacer comme un de ces masques de cire qu'on approche d’un foyer ardent, — le froid envahissait les extrémités. La mort venait!
Pierre Prost voyait clairement tout cela.—1l le voyait avec le
cœur du père, —1l le voyait avec la science du médecin ; — il comptait les secondes, et il s’étonnait que cette créature débile et à peine formée pût résister et souffrir si longtemps.
Quelques minutes s'écoulèrent encore, puis la bouche de l’enfant s’entr'ouvrit pour pousser un cri au’elle n’acheva pas. — Son corps se tordit comme un sarment jeté dans un brasier, — le râle s'éteignit, — tout mouvement cessa.… 4
La mort était venue !.… \
Pierre Prost appuya longuement ses lèvres sur les lèvres muettes et glacées du petit calavre,—ensuite il se prosterna la face contre terre, et, lui qui n’avait pas pu prier Dieu de lui conserver son enfant, illui demanda avec ardeur de l'envoyer re- Soinüre Tiennette,
Sa prière dura longtemps.
Elle fut interrompue par un bruit subit et fnattendu. — On ouvrait la porte de la pièce dans laquelle se trouvait Pierre Prost.
Ce dernier releva la tête, et vit en face de lui, avec surprise
mais sans terreur, trois hommes enveloppés de grands manteaux
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noirs, — portant sur la tête de larges chapeaux de feutre à la mode espagnole, — et (ce qui. était plus étrange que tout le reste)—cachant leurs visages sous des masques de velours noir.
L'un de ces hommes depassait les deux autres de toute la tête, et, quoiqu'il füt revêtu d’un costume exactement pareil aux leurs, il y avait dans son attitude, —dans ses bras croisés sur sa poitrine,—dans le rayonnement de son regard qu’on voyait étinceler à travers les trous du masque, —il y avait dans tout cela un je ne sais pis qui décelait tout d’abord l'habitude du commandement,
On ne risquait pas de se He is en affirmant que ces trois hommes n'étaient point égaux.—]l y avait 1à, à coup sûr, un gentilhomme et deux valets.
Certes, une semblable apparition, à cette heure et par cette nuit de tempête, était faite pour épouvanter les plus résolüs ; mais tout homme absorbé par un grand et profond désespoir perd momentanément le sentiment de la peur, ét cela se comprend gans peine,
Pierre Prost demanda donc, d’une voix que ses angoisses précédentes avaient affaiblie, mais qui ne tremblait pas:
— Qui que vous soyez—soyez les bienvenus dans ma triste demeure, et dites-moi ce que vous voulez.
L'homme qui semblait le maître des deux autres, et que nous désignerons par ces mots: le masque noir, répondit :
— Nous cherchons un homme du nom de Pierre Prost...
— Vous êtes chez lui.
— C’est vous qui êtes cet homme ?
— C'est moi. :
— Vous À en hr la médecine, et vous passez pour être habile dans l’art de”guérir..
— Je suis médecin à la vérité, mais non point habile, et si, parfoie, Dieu s’est servi de ma main pour soulager, c’est lui et non. pas moi qu'il faut glorifier…
— On a besoin de vous,—-reprit le masque noir ;—préparez-vous à me suivre.
— Cette nuit ?..
— À l’instant même...
— C'est GA dom 1
— Impossible, dites-vousi Pourquoi ?.…
— Parce qu'en ce moment tout me manque à la fois, le courage et la force, et presque la confiance en Dieu...—Regardez-moi, vous qui me parlez, et vous verrez bien que je n’ai pas l'air d’un vivant, mais bien platôt d’un trépassé échappé de sa sépulture...
— Que vous est-il donc arrivé, pour vous accabler ainsi ?
— Il m'est arrivé ce qu'aucun homme, si féroce et si vindicative que fût son âme, ne souhaiterait à son plus mortel ennemi.….— J'avais une femme que j'aimais de toute mon âme et cent fois plus que ma vie ..cette femme venait de me donner un petit
enfant...—Il y s trois jours, ces deux anges de mon foyer étaient
là, vivants, près dr moi..—la mère est morte il y a trois jours... l'eniant est mort il y a cinq minutes... ï
Vous voyez que j’ai le droit de vous répondre comme je le. Par que tout me manque à la fois, et que je ne peux pas vous suivre.
Le masque noir s’approcha du berceau et regarda l'enfant dont le visage bleuissait rapidement. ;
— Avez-vous vu quelqu'un cette nuit f—demanda-t-il ensuite.
— Personne que vous.
Su 7. tout le monde ignore que cette enfaut a cessé de vre
— Tout le monde.
— C'est bien.
— Mais,—murmura Pierre Prost, étonné de ces interrogations,
—que vous importe cela ?.…
Le masque noir ne répondit pas.
IT fit un signe à l’un des deux hommes qui l’accompagnaient et qui portait une lanterne de corne transparente.
L'homme s’approcha.
Le masque noir échangea quelques mots tout bas avec lui, puis se tournant vers le médecin, il lui dit d’une voix impérative:
— Donnez une pioche à cet homme, ou une bêche, ou quelque . outil de jardinage avec lequel il soit possible de creuser la terre.
— Les outils que vous demandez se trouvent dans la pièce qui précède celle-ci.—Que voulez-vous en faire ?.…
Le masque noir ne Le pas plus à cette question qu’il n’avait répondu à celle qui lui avait été adressée un instant auparavant.
Il ft un nouveau signe, et les deux hommes masqués sortirent en même temps de la chambre.
Le masque noir s’approcha de la fenêtre, et 1à, muet, immobile, il attacha son regard sur un point de l’enclos où ne tarda point à paraître la faible lueur de la lanterne de corne que secouait la tempête. à
Lun des hommes tenait cette lanterne, tandis que l’autre se livrait à un travail bizarre avec sa pioche et avec sa bêche.— Après avoir écarté la neige, il creusait dans la terre durcie un trou large d’un pied, long de deux et profond de trois.
De chaque côté de ce trou il amoncelait la terre et les cailloux qu’il venait d'en tirer. Ÿ
Quand cette besogne fut achevée, les hommes masqués quittèrent l’enclos, — la lanterne disparut, — et, un instant après, un bruit de pas dans la première pièce annonça leur retour. Pierre Prost s'était abandonné de nouveau à sa torpeur douloureuse, et il semblait avoir oublié complètement qu'il n'était pas seul.
ne pe hoir s’approcha de lui et lui toucha légèrement
paule. :
Le médecin ne tressaillit point; — il releva la tête, — il attacha gor regard sur son étrange interlocuteur, et il demanda:
—Que me voulez-vous encore? ,
Le masque noir se tourna vers le berceau, et dit à Pierre, en
désignant ie petit cadavre :
—Voulez-vons ensevelir vous-même cette enfant, ou faut-il que l’un de mes compagnons se charge de cette besogne ?..
— Ensevelir mon enfant !— s’écria Pierre Prost.— Pourquoi l’ensevelir maintenant ?—La nuit sera longue encore, —il y a loin jusqu’au jour, et je ne veux pas me séparer si vite de ce pau-
° vre corps !.….
—Dans cinq minutes,—répliqua l’inconnu,—ce corps reposera dans la fosse qu’on vient de creuser Pi lui...—Hâtez-vous donc de l’envelopper dans ses langes qui lui serviront de suaire … ou, ai vous ne le faites pas, d’autres vont le faire à votre place.
Et, comme le médecin semblait hésiter, l’un des hommes se dirigea vers le berceau et porta la main sur les toiles qui couvraient la petite fille expirée.
Un gémissement sourd, une sorte de cri rauque et inarticulé s’échappa de la poitrine du malheureux père, à qui cet homme parut un profanateur sacrilège, et qui, s'élançant vers lui, le repoussa rudement.
personnage ainsi malmené mit la main sur un couteau de chasse pendant à la ceinture de cuir écru qui serrait son pe point auiour de ses reins, et sans doute il allait se servir de ce couteau contre Pierre Prost qui ne se serait pas défendu.
Mais un geste impérieux du masque noir l’arrêta.
Le médecin avait saisi le frêle cadavre, — il l’entourait de ses deux bras, et il l’appuyait contre son cœur comme s'il eût vaulu lé réchauffer ou le défendre.
—Mais enfin, pourquoi, — balbutia-t-il, — oui, pourquoi me l'enlever sitôt ?...De ma femme et de mon enfant c’est tout ce qui me reste..—Pourquoi m'envier cette lugubre joie de le garder au moins jusqu’au jour ?.. pourquoi ra’em pêcher de pleurer pendant quelques heures encore sw ses mains froides et sur ses lèvres mortes ?.…
Le masque noir haussa les épaules,
—Et]! croyez-vous donc,—répliquat-il avec une brutale hauteur,—croyez-vous donc que je me mélerais de vos affaires de famille si quelque puissant intérêt, que vous n'avez pas besoin de connaître, ne me poussait à intervenir ?... L'heure avance...— le temps marche...il faut en finir..….—il faut que cet enfant disparaisse à l'instant …— il le fauti—je le veux !...—Hatez-vous donc, je vous le répète, si vous tenez à l’ensevelir vous-même, = sinon, je vous jure que dans moins du quart d’une minute on va vous l'enlever de force... 1
Au ton dont furent prononcées les paroles qui précèdent, le médecin comprit qu'il avait affaire à quelqué terrible et irrévocable détermination, et qu'il ne lui restait qu'à courber la tête et à obéir. ei
1 appuya sa bouche sur le front glacé, couronné jadis par lui de tant de riantes espérances, et qu’il voyait en ce moment pour la dernière fois.
Avec les langes il fit une sorte de linceul, et il dit au masque ûoir : fu ne
—Puisque vous vous. êtes arrogé le droit de m'imposer votre
volonté, et puisque vous êtes le plus fort, commandes. — Je suis prêt…—que faut-il faire ?.… uivez ces hommes.
Pierre Prost les suivit passiyement.
Ils le conduisirent dans l’enclos, auprès de ia fosse fratchement creusée.—Là il s’agenouilla,— il plaga le cadavre au fond de cette funèbre couche,—et celui des hommes qui tenait la béche rejeta dans l'intérieur la terre amoncelée sur les bords.
Au bout d’un instant, une petite éminence annonçait seuie que, dans cet éndroit, la terre venait d’être remuée.
L’ouragan grondait toujours, —la neige continuait à tomber.—
—Evidemment, le lendemain tout aurait disparu sous une couche blanche uniformément épaisse...
Mais, pourquoi donc cacher ainsi ce corps comme les mères inranticides qui enfouissent pendant la nuit les cadavres des enfants assassinés par elles ?...Malgré toutes les angoisses et toutes les préoccupations de sa douleur, Pierre Prost s'adressait involontairement cette question. et il ne pouvait pas y répondre.—
Les deux hommes retournèrent vers la maison, où les attendait le masque noir.
Ils firent signe au médecin de les précéder.—Il obéit de nouveau, et toujours passivement ; il lui semblait qu'il était.le jouet de queique rêve terrible et invraisemblable, et il se disait: —Dans un instant je vais m'éveiller ! Hâtez ce réveil, 6 mon Dieul … hâtez-le, car je deviens fou 11...