‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 44 sur 66 · LA FEMME PAIE · texte numérisé non relu

LA FEMME PAIE

À dix reprises différentes, les soudards du seigneur de l’Aigle passèrent à côté de la touffe de buis qui servait d'asile À nos personnages. Aucun d’eux n'eut l’idée d’en écarter, du bout de son épée, les rameaux épais.

Eglantine avait eu raison de croire à la protection de Dieu. Au moment où il semblait les abandonner, Dieu veillait encore sur eux.

Fatigués de ne rien trouver, les hommes d’armes dirigèrent leurs recherches vers un aatre point. Ils refermèrent les grilles. Les pas et les voix s’éloignèrent, et la lumière vacillante des torches s'affai. blit dans la distance.

Pendant près d’une heure encore, des patrouilles continuèrent à aller et venir dans l'enceinte du château, dans les cours et sur l'esplanade. Mais l’ardeur de ces patrouilles se ralentissait visiblement. Les lumières disparurent les unes après Les autres, et l’on n’entendi; plus que la marche lente et mesurée des sentinelles dont on avait doublé le nombre sur les remparts.

—Somrimnes-nous sauvés ?.. demanda Eglantine.

Le capitaine lui fit la même réponse qu’un peu auparavant, quand elle avait baibutié: Nous sommes perdus.

—Pas encore mon enfant. dit-il.

—Qu'allons-nous faire ? demanda l'inconnu.

—Dépuis une heure je réfléchis à. notre situation, répliqua le capitaine, et je combine un plan qui me paraît offrir quelques chances de salut... Voici ce plan. Sa réussite vous intéresse autant que moi, vous pouvez donc l’agréer ou le repousser... Il me

semble absolument impossible de nous échapper tous les trois cette nuit ; le nombre des sentinelles est doublé, et, après l'alarme qui vient d’avoir lieu, c’est courir à une mort certaine que de braver leur surveillance... Je vous proposa de gagner avec Eglantine le cachot de la citern ?, dans lequel vous serez en sûreté... Moi je me glisserai, en rampant comme un serpent, jusqu’à la plus provhe sentinelle... je la tuerai.. je me iaisserai couler au bas des rem parts sous la grêle des balles qu'on fera pleuvoir sur moi.

a vie est entre les mains de Diou ; s'il veut que je vive, il saura bien détourner de moi les balles. À la pointe du jour, je viendrai à la tête de mes montagnards, nous nous emparerons de vive force du château de l’Aigle et vous nerez libres.

—Capitaine répondit Pinçannu, croyez bien qu'en ce moment il n’y a pas dans mon esprit.urie:'äéulé pensée d'intérêt personnel... inais, si vous êtes tué, que deviendra cette pauvre enfant ?.…

—Elle sera perdue, et vous avec elle, je le sais! je ne le sais que trop, dit vivement Lacuzon ; mais, et je reste, elle sera perdue bien plus infuilliblement encore... Je vois d’un côté une chance de salut, de l’autre, je n‘en vois pas.

—Oui.. oui murmura en ce moment Eglantine, pars, mon frère, pars et sois sans crainte. Je suis sûre, moi, que tu reviendras nous délivrer. Je suis sûre qu'il ne t'arrivera pas mal! Et, si le capitaine Lacuzon meurt, à quoi sert-il que los autres vivent ?.…

—Ah ! pensa le jeune homme en appuyant Eglantine contre son cœur, ah! ai elle m'avait aimé! j

Puis il reprit tout haut :

—Ainsi donc, c'est votre avis, il faut partir ?..

—Qui, répondit l'inconnu, je vous affirme que cette enfant me fait partager sa confiance, et, à mon tour, je vous dis: Soyez sans crainte !.. vous reviendrez |... 4 4

Le capitaine quitta la touffe de buis et s’avança vers la grille

ui dominait l’escalier, afin de jeter un regard sur la cour de la iterne et de s'assurer qu’elle était déserte.

Mais au moment où il atteignait cette grille, plusieurs hommes, accroupis dans les ténèbres le long des marches, se levèrent à la fois en criant:

—Ils sont là! nous les tenons! Tuel... tue !...

En même temps les canons de cinq ou six mousquets passèrent à travers les barreaux de la grille.

Le capitaine venait de donner tête baissée dans un piège:

Obéissant à un premier mouvement instinctif, car le temps de le enr lui manquait, il prit ses pistolets à sa ceinture et il

t feu.

Deux cris répondirent à la double détonation, deux hommes roulèrent dans l'escalier.

Les autres s’enfuirent en poussant des hurlements de rage et d'effroi,

—Ils vont revenir, dit le capitaine en rejoignant Eglantine et l'inconnu ; ils vont revenir plus nombreux !.. Ah |! cette fois, nous sommes perdus... bien complètement perdus !.…

—Elt, s'écria l'inconnu avec une expression désespérée, nous ne pouvons même pas leur vendre chèrement notre vie... Ils ne viendront pas nous combattre de près et corps à corps, les läches 1. ils nous arquebuseront de loin ! ils nous tueront comme on tue les loups enragés |... ce

On voyait dans le lointain s’allumer et courir des turches, on entendait gronder des clameurs furieuses.…. a

Le “ap tsine, l'inconnu et la jeune fille avaient reculé jusqu’auprès de coue grille, toujours fermée, qui séparait le tour de l’Ai-

guille du reste de la terrasse.

—Vous voulez vendre chèrement votre vie! dit le capitaine à

re Le

. #0n compagnon. .Eh bien, tächons de forcer cette grille, réfugionsa

nous dans la tour, et là, défendons-nous jusqu’à Îa mort...

—La tour du fantôme... balbutia Eglantine. Oh ! mon frère, il vaudrait mieux mourir ici !..

Lacuzon n’entendit point ces paroles, dictées par une frayeur superstitieuse. Déjà il avait saisi l’un des barreaux de la grille et, avec l’aide de l'inconnu dont les années et la prison ne semblaient point avoir diminué les forces, il ébranlait ce barreau.

La vigueur réunie des deux hommes, vigueur centuplée par les furieux coups d’éperons de la nécessité, triompha de la puissante résistance du métal inflexible.

Le fer plia comme du pe sous l'effort prodigieux des quatre mains ge le broyaient. Le barreau, tordu et descellé, sortit de son alvéole de pierre, et laissa libre un passage étroit mais suffisant.

Eglantine et l'inconnu passèrent, puis le capitaine.

Les clameurs et les torches se rapprochaient.

Dix j as à peine séparaient les fugitifs de la porte de la tour, vers laquelle le capitaine s’élançait, le barreau de fer à la main, tout prêt à la forcer si elle offrait quelque résistance. |

Soudain il s'arrêta. |

Une voix étrar.ge semblait monter des profondeurs de la terre, et arrivait jusqu’à lui en disant :

—Lacuzonl!.…. Lacuzon |...

Le capitaine se baissa vivement, puis, se relevant presque aussitôt, il s’écria :

— Nous sommes sauvés |...

Il venait de rencontrer sous sa main ce grillage dont Magui lui avait révélé l'existence, et qui recouvrait l'ouverture pratiquée dans la voûte pour l'écoulement des eaux.

—Aidez-moi, dit-il à l'inconnu.

Ils se cramponnèrent l’un et l’autre au lourd grillage que la rouille avait scellé; ils le soulevèrent, ils démasquèrent l’orifice béant et sombre de l'égout.

La voix souterraine répéta:

—Lacuzon!.… Lacuzon!.…. courage |...

La corde préparée pour descendre le long du rempart était taujours attachée autour des reins de l'inconnu. Le capitaine saisit l'extrémité de cette corde.

—Je vais vous soutenir, dit il ; laiscez-vous couler... Quand vous serez en bas, détachez la corde que je tirerai à moi et préparez-vous à recevoir Eglantine...

L’inconnu, sans repondre un seul mot, car chaque seconde perdue pouvait être un retard mortel, serra ]1n main de Lacuzon et s'‘lança dans le gouffre béant où il disparut.

Au bout de moins d’une minute, le capitaine sentit que la corde n’était plus tendue. Il la tira à lui et elle obéit à la pression. L'inconnu venait de toucher sans accident.

—A toi, Eglantine.. murmura Lacuzon en se tournant vers lu jeune fille,

‘Osllaci ne répondit qe nar un'ori d'énouvante et tomba sens connaissance à 2 renverse. en balbutiant:

—Le fantôme... F Fra

Les cheveux du capitaine se dressèrent sur sa tête. La porte de la tour s'était ouverte sans b:uit,.et, à quatre pas de lui, une ombre vague et blanche, qui dans la nuit semblait .colossale, se tenait debout et immobile.

—Arrière, Satan! dit Lacuzon en ébauchant !e signe de la croix sur s0n front humide d’une sueur glacée, arrière |...

Le fantôme, au lieu de disparaître, fit un pas en avant.

Le vent du nord venait de s'élever et faisait courir les grands nuages sombres sur la surface du ciel,

Par une éclaircie, un rayon égaré de la lune tomba sur la terrasse et, pendant une seconde, éclaira d’une lueur fantastique les persounages de la scène étrange que nous racontons.

Le capitaine eut le temps de distinguer un visage de femme, si pâle et si défait, qu’on eût dit que ce visage était celui d’une morte.

La femme pâle, ou plutôt le fantôme, eut le temps de voir étinceler sur la poitrine du capitaine l’églantine de diamants.

À cette vue, elle chancela ; elle s’élança vers le jeune homme, et, tombant à ses genoux et saisissant ses mains, elle lui dit, d’une voix que l'émotion et l'épuisement rendaient sourde et à peine distincte:

—Ma fille! où est ma fille? Au nom de votre mère, ditesmoi où est ma fille.

Le capitaine ne croyait plus à l'existence d’un fantôme, mais il lui semblait hors de doute qu’il avait sous les yeux une folle dangereuse dont il fallait à tout prix se débarrasser le plus vite possible, car, si elle continuait à s'attacher à ses mains comme elle le faisait en ce moment, il était perdu et Eglantine avec lui.

On entendait les hommes d'armes et les valets s'appeler et s'encourager les uns les autres à envahir la terrasse. La crainte d'être accuelllis comme l’avaient été leurs camarades refroidissait un peu leur ardeur. Mais c'était là un bien court répit.

La voix d’Antide de Montaigu s’éleva sur l’esplanade.

—En avant! criait le seigneur de l’Aigle, enveloppez la terrasse, et, quand vous serez à portée du mousquet, feu partout !..

—Madame, dit Lacuzon en s'efforçant de se dégager des étreintes convulsives de la femme pâle, au nom du ciel, laissez-moi libre. vous me tuez.

—Ma fille 1... répéta le fantôme dont l’exaltation semblait augmenter, où est ma fille? \

—Eh ! comment le saurais-je ?.. comment voulez-vous que je le sache! Je ne vous connais pas! je ne connais pas votrefille |... Ils viennent... mon Dieu... ils viennent! Lâchez-moi, madame, au nom du ciel, lâchez-moi |...

La femme agenouillée se releva d’un bond, et saisissant l'églan-

‘tine en diamants, elle reprit:

—Celui qui porte ce médaillon doit savoir où est ma fille...

Ces paroles furent un trait de lumière pour le capitaine.

— Vous! s'écria-t-il, c'était vous !.….

Et il ajouta :

—La nuit du 17 janvier, n’est-ce pas...?

—Oui.. oui. oui. interrompit 1a femme pâle, C'est dans 18 auit du 17 janvier 1620 que ma fille est née. et l’homme auquel le seigneur de l’Aigle a remis la pauvre enfant qu’il arracha de mes bras, l’homme auquel j’ai donné, moi, au péril de tua vie, le

. médaillon que vous portez... cet homme a laissé là, sur le premier

arceau de cette voûte, l'empreinte de sa main sanglante... Vous voyez bien que je dis vrai. Vous voyez bien que vous savez où est ma fille... vous voyez bien que, si vous avez un cœur, vous allez avoir pitié de moi!

valets portant des branches résineuses enflammées, les hommes d'armes, le mousquet à l’épaule, formaient autour de la terrasse un cercle qui se rétrécissait toujours.

Seulement, éblouis par la lumière de leurs torches, ils ne pouvaient voir ce qui se passait dans les ténèbres au pied de la tour de l’Aiguille. g

La silhouette gigantesque d'Antide de Montaigu, tenant une arquebuse à la main, se détachait en vigueur sur les bâtiments éclairés.

—{l y a dix-huit ans que je pleure et que j'appelle ma fille! continua la femme jâle. Soyez bon comme Dieu lui-même, qui prend en pitié les mères désespérées.. Dites-moi où est ma fille!

Le temps passait. le cercle des soldats se faisait plus étroit.

Les grandes lueurs vacillantes des torches agitées dépassaient la ge grille !

te test encore peut-être, et toute chance de salut serait perdue !.….

Lacuzon releva le corps inanimé d’Eglantine, et, jetant la jeune fille évanouie dans les bras du fantôme, il s’écria :

—Voilà l'enfant de la nuit du 17 janvier 1620, voilà votre fille. Elle s'appelle Eglantine. Elle croit que sa mère est morte et que l’homme à la main sanglante est son père. Prenez-la, gardez-la |. Je suis Jean-Claude Prost, je suis le capitaine Lacuzon. Je reviendrai vous sauver toutes deux !..

Un cri, ou ne un hurlement de joie s’étouffa dans le gosier contracté de la femme pâle.

Elle referma avidemment ses bras sur le trésor rendu, puis, soulevant Eglantine comme un enfant au berceau, avec cette force plus qu’humaine qui réside tout entière dans les nerfs et surtout dans la volonté, elle s’élança et disparut dans la tour de V’Aïguille dont la porte massive se referma sur elle.

Lacuzon, lui, avait bondi jusqu’à l'ouverture percée dans la voûte.

Il recommanda son âme à Dieu'et se laissa couler, :

La lueur des torches, toujours plus rapprochée, éclaira vivement la tête et les épaules du jeune homme.

—Feu ! cria le seigneur de l’Aigle avec rage.

Vingt coups de mousquet éclatèrent à la fois. Une grêle de balles vint moucheter les blocs de granit qui formaient les assises de la tour.

Mais il était d6ià tron tard. Lacuzon avai

er Éîte Ê ÿ F

LE MEDECIN DES PAUVRES La rurre

Le capitaine, se soulevant avec ses bras et ses gpououz dans l'6 troit conduit, arriva sans encombre au sommet du talus de sable et de cailloux sur lequel s’asseyait le rocher à pio qui supportait la tour de l’Aiguille.

Quelques déchirures à see vêtements, quelques écorchures à ses mains, furent les seuls résultats fâcheux de cette périlleuse descente.

Au moment où il reprenait pied, il vit, non sans étonnement, que l'inconnu n’était seul.

Une femme, dont l'obscurité ne lui permettait point de distinguer

les traits, se trouvait à côté de lui.

—Ab ! capitaine 1... murmura cette femme, comme vous avez tardé!... Nous nous mourions d'inquiétude et d’épouvante...

—Magui! s’écria Jean-Claude qui la reconut à la voix.

—Oui, Magui... la pauvre Magui…. que le curé Marquis, après votre départ, avait donné l'ordre de garder prisonnière au trou ides Gangônes j usqu’à votre retour... Vous voyez, capitaine, que j'ai ‘bien fait de m échapper, car, ou je me trompe fort, ou je viens de vous sauver la vie...

est vous, dit le capitaine, qui, après avoir prononcé mon nom une première fois tout à l'heure, avez crié: Courage l... et prononcé deux fois mon nom ?..

—L’est moi.

—Donnez-moi votre main.

— Qu'en voulez-vous faire, capitaine ?...

8 veux la serrer comme une main amie et dévouée... comme la main d’une courageuse créature...

in. 7 saisit la main du héros et la porta à ses lèvres.

—Ah! murmura-t-elle ensuite, je suis trop payée du peu que j'ai pu faire [...

Et une larme d'attendrissement tomba des yeux de la vieille femme sur la main du capitaine.

—Qu'avez-vous fait d’ Jin ? demanda l'inconnu. J'espère

‘qu’il ne lui est point.arrivé malheur...

—Rassurez-vous| répondit Jean-Claude ; si Eglantine courait un danger, je me serais fait tuer près d’elle plutôt que de la quitter... Elle est en sûreté, plus en sûreté que nous le sommes nous-mêmes en ce moment, et, si Dieu me prête vie, demain elle sera libre.

—Mais, s’écria l'inconnu, comment se fait il ?

Lacuzon l’interrompit. à

#our mettre l'inconnu au courant de ce qui venait de se passer, il eût fallu lui raconter dans tous leurs détails lesincidents de la nuit du 17 janvier 1620, et le capitaine ne pouvait ni ne voulait entreprendre ce récit.

L honns

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