DR UT US
Messie, dit-il, ne me demandez aucune explication, je vous en prie, et ne m'interrugez pas. Je ne pourrais vous répondre, car il s’agit ioi d’un secret qui n’est pas le mien... Je vous affirme de nouveau qu'Eglantine, ma sœur bien-aimée, est en sûreté, et cela doit suffire à vous rassurer complètement. D'ailleurs le temps nous presse, les gens du seigneur de l’Aigle vont sans doute tourner le château et venir nous donner la chasse jusqu'ici. HAtonsnous de gagner la vallée d'Ilay ; là seulement nous pourrons nous dire à l'obri de tout péril...
Et, joignant l'exemple au conseil, le capitaine se mit en marche le premier, après avoir ajouté :
—Je suis jeune et fort, messire, et j'ai le pied montagnard ; Appuyez-vous sur mon épaule, car vous allez avoir à affronter des difhoultés plus grandes que vous ne‘le croyez peut-être.
—Moi aussi je suis montagnard, murmura l'inconnu, et, jadis, j'aurais pu marcher sur le versant même d'un abîme... Mais de: puis vingt ans mes pied® s1:: lésapprisà-fouler les rochers de mon bu ’accepte votre fre, cavitaine..
cuzon avait dif v'ai. Ii (tait extrêmement difficile de se maintenir en équilibre nu: !# su. face mouvante du talus presque vertical. À chaque insta.:: le bd glissait sur un caillou roulant ou s’enfonçait dans lesabi: Vainement la main cherchait un point d’appui pour s’y cramponner; elle ne trouvait ni une broussaille, ni une pointe d rocher, ni même une touffe d'herbe. Rien !... la nudité la plus absolue...
Or, l’inévitable conséquence d’un faux pas eût été d’être précipité d’une hauteur de plusieurs centaines de pieds jusqu’au fond de la vallée, c’est-à-dire une mort certaine.
L’obscurité profonde ajoutait aux difficultés du chemin ; mais, en même temps, elle mettait les fugitifs à l'abri des coups de mousquets qu’on n’aurait pas manqué # leur tirer depuis les murailles du château, s’il avait été possible de voir de quel côté ils se dirigeaient.
Magui marchait la première, avec des précautions infinies et sondant le terrain à chaque pas, du bout d’un long bâton qu'elle tenait à la main.
Au bout d’un peu plus d’un quart d'heur:, Lacuzon, l'inconnu et la vieille femme avaient enfin atteint la 1oute étroite, mais praticable même aux voitures, qui conduisait de Ménétrux-en-Joux au manoir de l’Aigle.
Lacuzoi s'arrêta.
—Messire, dit-il à l’inconnu, 1ci, et ici seulement nous sommes sauvés. Vous pouvez élever votre Ame et remercier Dieu, car, à partir de cette minute, vous êtes véritablement libre...
—J'ai déjà remercié Dieu, capitaine, répondit l'inconnu ; et si je ne vous remercie pas comme je le devrais, vous à qui après lui je dois tout, c'est que les expressions me manquent pour vous
: témoigner dignement la reconnaissance qui déborde dans mon
cœur... Par bonheur, capitaine, j’ai le droit d'espérer qu'il me sera permis et possible de paver utilement un peu plus tard le
dette de reconnaissance que j’ai contractée envers vous.
‘:" Lacuzon serra la main du vieillard, et reprit en s'adressant à
oi
‘’Magui:
—Je suis dans un grand embarras.… —D'où vous vient cet embarras, capitaine?
.. Au moment où vous venez de hous rendre, avec le plus admirable dévouement, des services signalés, je me vois forcé d'avoir à vôtre égard toutes les apparences d’un procédé presque injurieux..
—Ne vous gênez pas, capitaine, et dites-moi de quoi il s'agit. —Il me faut vous ASE 1h et vous demander d’aller.attendre, auprès du Saut-Girard, que Garbas vienne vous chercher.
— Pourquoi cela ?..
— Parce que je vais regagner le trou des Gangônes par une de ces issues mystérieuses que Varroz, Marquis et moi nous connaissons seuls, et que nous nous sommes engagés les uns vis-à-vis des
autres, sur notre honneur, à ne révéler à qui que ce soit au monde... J'ai en vous, Magvi, la confiance la plus absolue, et vous l'avez noblement méritée, mais il me faut tenir mon serment...
—Eh bien, demanda la vieille femme en désignant l'inconnu, et ce gentilhomme ?.… . —de le prierai de se laisser bander les yeux par moi, quand nous approcherons de l’endroit où commence le souterrain. * —Capitaine, reprit Magui avec un sourire, mettez votre cons-
cience en repos... Je puis vous accompagner, et vous ne trahirez aucun serment...
—Que voulez-vous dire ?... | e veux dire que je vous servirais de guide au besoin, et que
je connaissais longtemps avant vous toutes les issues du trou des Gangônes.…. .
—C'est impossible! s’écria Lacuzon.
—C’est peut-être impossible, répliqua Magui, mais ce n'en est pas moins l’exacte vérité, et je vais vous en donner la preuve...
Elle s'approcha du capitaine et lui parla tout bas pendant un instant.
—Etrange créature! murmura ce dernier après l’avoir écoutée. Comment se fait-il que vous connaïissiez.….
—Ce que vous cruyez connu de trois personnes seulement, interrompit Magui. Je pourrais vous répondre que je suis sorcière, mais vous ne me croiriez peut-être pas...
— Non, certes, je ne vous croirais pas! Vous êtes un bon ange et non point un mauvais génie...
—J’aime mieux vous rappeler, poursuivit la vieille femme, que depuis vingt ans je vis sans asile et au jour le jour, parcourant le pays tout entier, et qu’il n’est pas dans nos montagnes un rocher, une grotte, une source, r1 vieil arbre même, que je ne connaisre..
—Venez donc avec nous. répondit le capitaine.
Au lieu de tourner à gauch: pour suivre le cours du Hérisson etarriver au Saut-Girard, Lacuzon prit à droite avec ses com pa-
g&nons et gravit co mamelon du haut duquel la brave et robuste
D PRG me
teuve Gothon avait aperçu Raoul de Champ-d’Hivers regardant Ja tour de l'Aiguille.
Il se dirigeait vers la forêt de Ménétrux-en-Joux qui couronnait, en face de lui, les sommets de la montagne.
Après quelques instants de marche rapide et silencieuse, Lucuzon ralentit son pas.
—Maintenant, dit-il à Magui, expliquez moi, je vous prie, ce qu’il y a de vrai dans la nouvelle que vous êtes venue apporter au seigneur de l’Aigle...
— La nouvelle de la prise du curé Marquis ?...
—Oui.
—Tout est vrai, par malheur! Seulement j'ai prétendu en face du comte n’avoir point reconnu le prisonni®;, parce que je parlais devant Eglantine et que je ne voulais ras ajouter un chagrin de plus au chagrin dela ne enfant... j'avoue, cependant,
que j'ai singulièrement altéré la vérité en ce qui touche aux détails de ma rencontre avec Brunet
—Que s'est-il donc passé ?..
—Je vais vous le dire. Immédiatement après votre départ. ainsi que vous le savez déjà, le curé Marquis donna l’ordre à Piedde-Fer de me mettre sous la garde de deux moniagnards qui de- Vaient me portes à vue. Ceci m'inquiétait peu, car je n'avais
8 oublié le secret du santerrain et je savais bien que je serais ibre quand il me conviendrait de l'être. Je me couchaï sur, un tas de paille et je fis semblant de dormir. Au bout d’une heure, la surveillance de mes gardiens fut distraite par l’arrivée d’un des corps-francs qui accourait apporter la nouvelle qu’une bande de Gris, échappés sans doute au massacre de Saint-Claude, errait dans les environs et venait de mettre le feu À deux fermes et de massacrer des paysans... Il se fit un grand mouvement dans la caverne, et le curé, en robe rouge, se mit à la tête d’une vingtaine de montagnards pour aller pourchasser les Gris. Je profitai du bruit et de la confusion de ce moment pour me glisser dans les profondeurs du trou des Gangônes et pour m’engager dans l'issue
secrète qui me conduisit bien vite en rase campagne.
“ J'étais inquiète du résultat de votre tentative, capitaine, et des dangers auxquels vous vous exposiez. J'aurais donné la moitié des quelques jours qui me restaient à vivre pour me rapprocher de vous et pour pouvoir vous venir en aide au besoin... J'eus d’abord l’idée de m’introduire dans le château de lAigle à la faveur du grand concours de tenanciers et de mainmortables ui venaient apporter leurs redevances. Mais-c'était là ‘une idée fo le... On sait trop bien que Magui la sorcière ne possède rien et ne peut rien avoir à payer à personne... D'ailleurs, dans la haine aveugle et sans motifs qu'ils m'ont voué, les paysans eux-mêmes auraient été les premiers à dénoncer ma présence, et, si j'en avais été quitte pour être chassée honteusement, j'aurais dû m’estimer heureuse.
‘* Je résolus donc de me contenter d’errer autour du château et de me rapprocher de cette issue dangereuse dont je vous avais appris l'existence. Mais je ne pouvais me montrer de ce côté en plein jour, et pour attendre que ia nuit fût venue j’ailai m’asseoir
dans un fourré, au pied d’un arbre, dans le bois de Charésier. Là,
au moment où la nuit commençait à tomber, je fus témoin de ce
combat que j'ai raconté au seigneur de l'Aigle. Les Gris étaient nombreux; les Cuansis furent écrasés, le curé Marquis fut fait risonnier... Je ne pouvais le secourir er aucune façon. Je restai
Élottie dans ma cachette, Le capitaine Brunet, que je reconnus à l'instant, passa tout près de moi avec quelques hommes, et je l’entendis qui disait à l’un deux:
‘“— Lieutenant, vous allez prendre le commandement de l’escorte du prisonnier... vous le conduirez au fond de la gorge qui traverse la rivière du lac, sous Clairvaux; vous remonterez la rive droite
* et vous rencontrerez un homme auquel vous demanderez le mot de passe... Je vous quitte, le maître m'attend à dix heures. Je compte vous rejoindre cette nuit... Faites bonne garde !... Vous me ré- : pondrez de la robe rouge sur votre tête !.…
‘* Les Gris s’éloignèrent, et le capitaine Brunet se mit seui en marche dans la direction du château de l’Aig'e. Le maître dont il venait de parler était Antide de Montaigu, je n’eus pas à cet égard l’ombre d’un doute.
‘* Il faut vous dire, capitaine, queje connaissais l'existence d’une poterne pratiquée dans la partie inférieure des remparts, cachée sous des broussailles, et par laquelle j'avais vu plus d’une fois Lespinassou et Brunets’introduire.
‘ C'était encore grâce à cette poterne, À coup sûr, que Brunet allait entrer. Il en avait la clef, et si je parvenais à la lui prendre Ra) le bui de mes désirs. Mais, pour cela faire, il fallait
re d'arriver au château.
Mon plan fut bientôt combiné. '
“ À une demi-heure de chemin de l’endroit où se trouvait en ce moment Brunet, vous savez, capitaine, que le sentier se voit coupé par une profonde ravine, sur laquelie un sapin est jeté en guise de pont.
“ Je pris les devants en courant en ligne droite, à travers les taillis, de toute la vitesse de mes vieilles jambes. Je traversai la ravine, je tirai à moi le tronc du sapin, de façon qu’il ne reposât que eu quelques lignes sur le rocher, et je m'accroupis dans les
erbes.
“ Au bout de cinq ou six minutes ‘’entendis venir Brunet. Il
- Siflotait joyeusement l'air de cette chanson bressanne que Garbas chante si souvent.
‘ Je le laissai s'engager sur le pont chancelant, puis quand il fut au milieu, je donnaï au sapin une violente secousse.
‘* Brunet poussa un cri effroyabie et roula dans la ravine avec le tronc d’arbre.
‘* Je descendis avec précaution, je le trouvai tout au fond, roide mort et le crâne fracassé. Je fouillai dans ses vêtements, j'y trouvai la clef qui devait m'ouvrir la poterne du château de ’Aigle vers lequel je ms dirigeai.
‘ Chemin faisant, je réfléchis an meilleur parti à tirer de ma
situation. Le comte de Montaigu attendait Brunet, peut-être n’était-
il point impossible, en me présentant à la place du capitaine et
demanda Lacuzon, vous étes sûre que le curé Marquis
4 été son:luit au château de Clairvaux ?...
—dJe sais sûre, au moins, qu’il a été remis au sire de Bauffremont, qui sera chargé de sa garde...
—Avant la nuit prochaine, Marquis sera libre et Bauffremont sera prisonnicr!.. s’écria Lacuzon.
"€ permettez-vous, capitaine, non pas de vous donner un conseil, mais d'exprimer mon 2pinion ?...
—Certes |...
âte impru son d' com s encore publiques.
âteau de ë uré Marqu
vent me permettre d'approcher
lligible pour nous !..
—Croyez-vous donc que je ne saurai pas me rendre compte des impressions de celui à qui clle est adressée ?.. Croyez-vous dou qu’admise dans l’intérieur du château de Clairvaux, je ne saurai en rapporter de précieux renseignements ?..
—Sans doute. mais si mes retards laissent le temps de rallumer pour Marquis le bûcher de Pierre Prost ?... cr nu sans inquiétude, capitaine, vous avez plus d’un‘ jour devant vous. 8i le curé Marquis doit mourir, ce n’est pas maintenant et ce n’est pus ici... Sa capture est tro importante, un areil homime est trop haut placé, pour que les Gris et les Suédois e sacrifient avant de s'en être fait un trophée aux yeux de la France.
; —Ï] est impor:
dans tous les cç du de trop senis à cette délibération.
gravissant la côte escarpée de Ménétrux-en.J sous les arceaux ins séculaires.
ténâhras
VUELURLCS
n'ayant point comm
acquise de voir clair dans l'obscurité la plus profonde, couraient
risque de s’égarer à chaque pas et de s’engloutir dans les crévasses éantes qui se rencontrent fréquemment sur les plateaux des
montagnes du Jura. :
—Capitaine, dit la vieille femme en brisant quelques branches sèches, voici qui nous servira de torches ; je marcherai la preruière afin de reconnaître le terrain. S
Lacuzon embrasa un peu de mousse sèche en brûlant une amorce; Magui souffla sur cette mousse d’où ne tarda point à jaillir une flamme pétillante qui lui servit à allumer une des branches de sapin dont elle avait fait provision.
Armée de cetie torche improvisée elle prit les devants, secouant au-dessus de sa tête la résine ardente d’où s’échappaient de longues spirales d’une fumée blanche et tournoyante.
Lacuzon put alors, pour la première fois, jeter sur son compagnon un regard investigateur.
Les traits de l'inconnu étaient d’une admirable pureté de formes, mais recouverts d’une pâleur si grande qu’on les eût dit sculptés dans le marbre, et que la barbe et les cheveux blancs ne tranchaient qu’à peine sur cet épiderme livide. :
capitaine tressaillit et ne put retenir un geste de stupeur. v’avez-vous donc? lui demanda l'inconnu qui remarqua ce mouvement. 4
—-Messire, murmura Lac -n,il y a deux heures, dans ce cachot où vous attendiez depuis vingc ans un libérateur, vous m'avez dit mon nom... Voulez-vous qu’à mon tour je vous dise le vôtre ?..
—Le mien! répondit l'inconnu, comment pourriez-vous le savoir ?.. J'ai presque appris à l’oublier, mai...
u’importe la façon dont je le sais, pourvu que je le sache !
L’inconnu secoua la tête.
—Cest impossible! reprit-il ; Dieu seul et le seigneur de l’Aigle se souviennent aujourd’hui de ce nom... C'est celui d’un homme qui n'existe plus...
—C'est celui d’une race qui peut refleurir ! répliqua vivement le capitaine c’est celui d’un homme vivant et fort, et dont pas un des cœurs généreux de la provinçe n’a perdu le souvenir !.. C’est celui du baron franc-comtois Tristan de Champ-d’Hivers...
L’inconnu s’arrêta etattachu sur Lacuzon un regard dans lequel se peignaït l’étonnement le plus profond.
—Dieu lui-même, balbutia-t-il, a-t-il écrit mon nom sur mon front dévasté ?..
—Peut-être.., dit le capitaine.
e ne vous comprends pas...
—Je m’expliquerai, messire, mais plus tard... En ce moment,
j'ai le droit d’attendre de vous la confidence promise. J'ai le droit de vous demander le récit de vos malheurs...
—{Ce récit sera bien court, répondit le vieillard, auquel nous
restituerons désormais son nom et son titre, et si un hante et
terrible épisode, rêve plutôt que réalité, n’était venu apporter une
cruelle diversion aux accablantes tortures de vingt ans do capti-
‘vité, il pourrait se résumer par ces quelques mots: ai souffert
plus qu'il n’est donné à un homme de souffrir. Ecoutez-moi donc, et quand vous m’aurez entendu vous com rendrez toute l'énergie de ce sentiment d’implacable haine qui m'’étreint le cœur... vous comprendrez que je donnerais avec joie non seulement ma vie en ce monde, ceci ne serait rien | mais encore ma part de bonheur dans l’autre, our me venger dignement d’Antide Le Montaigu !.….