TRISTA
I] y eut un moment de silence après ces dernières paroles ; puis le baron Tristan demanda au capitaine :
——Que savez-vous de mon histoire LE
—-Je sais les bruits qui ont couru dans la province au moment de l'incendie du château de Cham d'Hivers et rien de plus...
mme beaucoup de gens, j'ai cru sé aane que le feu du ciel était tombé sur le manoir seigneurial et que vous aviez péri dans l’incendie avec votre fils unique. Depuis cette évoque, de sérieuses raisons sont venues modifier ma croyance. Là où je ne voyais qu’un accident, j’ai vu un double crime, un assassinat et un incendie, et c’est Antide de Montaigu que j’en ai accusé en mon âme et conscience...
--Puis-je connaître les motifs qui ont ‘influé à ce point sur vos convictions ?.…
—Vous les connaîtrez bientôt, messire. mais, en ce moment, je vous supplie de ne pas m'interroger..
—Cependant, vous ajoutiez foi à ma mort ?..
— Aussi fermement que si j'avais eu votre cadavre sous les yeux.
—Pourquoi cela ?
—Un vieux serviteur avait cru voir votre corps tout sanglant dau. le lit embrasé..
—Mais alors, capitaine, comment donc tout à l'heure vous a-til été possible de deviner qui j'étais ?... Un vieillard m'aurait reconnu peut-être... mais quand Jo disparu vous n’étiez qu’un enfant.. Îl y a un mystère inexplicable dans lequel ma pensée s’égare.
En face de ces questions réitérées, Lacuzon éprouvait un grand embarras, %
Pius de deux siècles avant l’apparition de ç:t admirable chefd'œuvre de Mme de Girardin: La joie fait peur 1... il savait que la joie, prodiguée trop bruiquement et à trop hautes doses, peut foud:oyêr aussi bien et peut-être mieux que la plus âcre douleur.
I! ne voulait point révéler si vite au baron de Champ-d'Hivers
ue. aoul était vivant et que c'était à sa ressemblance avec le is qu’il avait reconnu le père.
IF #6 contentu donc de répondre :
Je vous coniure de nouveau, messire, Armez-vous..de..pa-
tience !.… Je ne tarderai guère à vous apprendre tout ce qu’il vous importe de savoir, €; vn.4 verrez alors qu’il m'était impossible de parler plus tôt..
ristan s’inclina.
—Ce que vous ferez sera bien fait, dit-il. J’uttendrai donc que le moment soit venu.
Puis il reprit :
— Le vieux serviteur, Marcel Clément sans doute, qui m'a vu tout sanglant et sans connaissance dans le château incendié, ne s'était point trompé. Surpris dans mon sommeil par le feu et par les assassins, je n’eus pas même letemps de me mettre en défense. Dix hommes armés, parmi lesquels se trouvait l’homnie au masque noir, le seigneur de l’Aigle, se ruèrent sur moi et we percèrent de coups d'épée... Je m'évanouis et je crus-mourir.…
“ Quand je revias à moi, j'étais dans un cachot ;-dans ce.même cachot d'où vuue m'avez arraché il y a deux heures. J'avair perdu beaucoup de san : ma faiblesse était telle et mon corps si cuinplètement brisé, que je n’eus pas tout d’abord la conscience de me situation. ;
* C'est d’une fxç0n vague irconviète, presque indistincte, que je me rappelle la première périade de ma captivité... Les souve: nirs de cette époque m'apparaisa at pour ainsi dire à travers un voile qui les obscurcit gt les sxuindrit ; ils ressemblent à ces rêves qu’on oublie au réveil et qui ne laissent dans l'esprit, en s’efaçant, qu’une irace vague et confuse.
“ Rtendu sur la paiile au fond de mon cachot, de même qu’il n’y avait presque plus de sang dans mes veines, il n’y avait plus d'énergie dans mon cœur, même pour la souffrance. Mon corps Ctait morrant, ma pensée était norte!
‘* Bien des heures, bien des jours, bien des mois s’écoulèrent sans me ramener la force physique et la force morale. Je sentais
ue je venais d’être foudroyé par quelque catastrophe gigantesque. e sentais que ::2 vie était perdue et qu'aucun autre malheur ne se pouvait comparer au malheur inoui qui m'accablait.… Mais l’énergie me manquait pour la révolte. Je m’engourdissais pêu à peu, comme ces voyageurs perdus dans les neiges, qui sentent le sommeil venir, et avec lui la mort, et qui cependant n’essayent
même point de lutter contre le sommeil et contre la mort. C’est tout au plus si, par instants, j’éprouvais une aspiration instinctive vers la liberté. Alors je cherchais machinalement quelque moyen d'évasion... alors je tournais dans mon cachot comme un loup prisonnier tourne dans sa cage. Je m'élançais pour atteindre au soupirail par lequel on me jetait ma nourriture. Puis, découragé par ces efforts infructueux, je retombais dans ma torpeur et dans mon inertie...
. * À cette somnolence étrange, à ce long sommeil de mon âme, succéda une crise de désespoir et de délire. J’exhalai ma rage en cris, en iruprécations, en blasphèmes: ie meurtris mes bras et ie brisai mes ongles contre les muraille: : 1 rocher 1... Cette pério. de fureur passa: comme avait pare: | période d'engourdia.. ment.
* Un découragement morne et franid leur succéda. Je voulais mourir. Pendant bien:des jours je n'approchnai de mes lèvres ni. un morceau de pain, ni une goutte d’eau...
‘“ Je touchais à l’agonie; les tortures de la faim me firent ou-. blier ma résolution. Je mangeai; en même temps que la force me revinrent à la fois le découragement et le délire. Je résolus de nouveau d'en finir avec la vie, mais je voulusen finir sur-le-champ et sans m'infliger encore une fois le supplice d’une agonie lcnguëe et intolérable. Je pris mon élan: à dix reprises je m'élançai de toute ma vigueur contre le rocher, le heurtant impétueusement avec ma tête, dans l'espérance qu'un de ces chocs serait mortel. A dix reprises je me relevai couvert de sang, pour recommencer encore, jusqu’à ce qu’enfin je sentis une suprême défaillance s’em-
arer de moi. Je ne me relevai pas. Je crus que la mort venait.
u fond de mon âme je remerciai Dieu qui daignait enfin me prendre en pitié, et je perdis l’usage de mes senc.
ristan de Champ-d’Hivers, comme accablé sous le fardeau des souvenirs lugubres qui passaient dans sa mémoire, baissa la tête sur sa poitrine et garda le silence pendant un instant.
En écoutant le terrible récit de ces souffrances sans nom, fait par celui même qui les avait subies, Lacuzon se sentait pâlir, et de seconde en seconde il essuyait la sueur glacée qui mouillait ses tempes.
Le vieillard reprit:
—IL était écrit là-haut que je vivrais, et grâce à vous, capitaine, % dois aujourd'hui remercier Dieu de n'avoir pas exaucé dans ce temps-là ma prière ardente...
‘“ Au moment où je m'étais évanoui, ma tête portait contre la muraille. Au moment où je repris l’usage de mes sens, il me sembla que plusieurs personnes parlaient dans mon cachot et tout près de moi. Pour un prisonnier un événement inaccoutumé, quel qu'il soit, apporte une espérance avec lui.
--Je me soulevai vivement afin de voir quels étaient ces visi. teurs inattendus. Il n’y avait là personne, et je n’entendis plus rien,
“ Je crus à une hallucination et je laissai retomber ma tête en arrière. À peine avait-elle touché de nouveau la muraille, que le bruit des voix recommenç….
‘ J'éloignai ma tête, le silence se fit... Je larapprochai, les voix parlèrent de nouveau.
‘ C'est ainsi que Je découvris cette étrange propriété de latransmission des sons, dont la voûte et la muraille du cachot étaient douées au plus haut degré.
‘: Cette découverte fut pour moi d’un immense intérêt et me rattacha eu quelque sorte à la vie. Désormais je n’étais plus absolument seul; je n'étais plus, au moins, condamné à n’entendre d'autre bruit que celui du guichet s’entr'ouvrant à demi pour laisser tomber A de moi une nourriture grossière et insuffisante ; un lointain écho du monde arrivait jusqu’à mon oreille et four-. nissait un aliment à la dévorante activité de mon esprit.
‘ À partir de ce moment, je ne quittai plus guère l'endroit de ma prison d’où je pouvais écouter tout ce qui se disait au-dessus
4 A et Dieu sait co nbien de secrets sinistres me furent ainsi révélés.
* Mais j'en arrive à cette nuit horrible dont le souvenir, à l'heure où je vous parle, arrête encore les battements de mon cœur...
“ Je m'étais endormi, le tête appuyée contre le rocher.
‘ Je fus tiré de mon sommeil par des cris déchirants qui se mélaient au cliquetis des verres se heurtant dans une orgie. La voix avinée du seigneur de l’Aigle murmurait les paroles, ou plutôt les
Hp sons d’un infâme amour, et une autre voix, qui fittres-. gai
lir ma chair et quiremua mon âme jusque dans ses profondeurs, répondait par des plaintes, par des prières, par des malédictions,
‘ C'est que cette voix, qu'il me semblait reconnaître, était celle de la femme que j'avais tant aimée, celle de Blanche, de ma douce et chaste fiancée, disparue dans des cisconstances que je n'ai pas besoin de vous rappeler.
“Il me sembla que j'étais sous le poids d’un hideux cauchemar. J'aurais voulu me lever et courir à l'aide de la malheureuse créature qu'Antide de Montaigu violentait.…. j'aurais voulu répondre à son appel déssspéré et joindre mes imprécations à ses cris : mais un anéantissement pareil à la mort me clouait au sol sur equel j'étais étendu ; ma voix expirait dans ma gorge; mes lèvres, tout en s’agitant, restaient muettes…
‘ Cependant le bruit continuait, et j'aseistai par la pensée à tou: tes les péripéties de l’effroyable lutte dont l'issue ne pouvait être douteuse.
“ Les cyniques emportements du misérable ivre de vin et de luxure atteignaient leur paroxysme ; les gémissements et les supplications de la victime s’effaiblissaient, Sa force était à bout.
‘ Enfin Antide de Montaigu poussa un hurlement de triomphe. squel répondit vaguement le râle du désespoir, pareil à celui de ’agonie.
LL je plus lâche, le plus monstrueux des crimes, venait de s’accomplir.
Fs À près un long silence j’entendis frapper sur un timbre, puis le seigneur de l’Aigle s'écria : Emportez cette femme !.…
“ Le calme se rétablit ensuite, etje me demandai si je ne venais pas de rêver ; et cette question que je m'adressais alors, je me l'adresse encore aujourd’hui : car, depuis cette époque, jamais un mot ne fut prononcé qui eût trait à la scène inouïe dont il m'avait semblé être le témoin.
“ Cependant le désir ardent, impérieux. irrésistible, de dégager la vérité des nuages parmi lesquels elle s’enveloppait pour moi, nr rendu des forces en me donnant une fiévreuse soif de li-
erté !.…
“ Vingt fois par jour j’entendais, derrière celle des murailles de mOn cachot qui touche à la citerne, des bruits dont je ne pouvais mé rendre compte et qui étaient produits par les valets et les palefreniers venant puiser de l’eau. Je me figurai que s'il m'était possible de creuser le rocher en cet endroit, je parviendrais à m'échap-
r, = me fis une sorte d'outil avec un carcan rouillé que j'avais
LE MEDECIN DES PAUVRES. 261 trouvé sur le sol, et je me mis à l’œuvre. Ce fut un travail igan tesque.…. J'employai, non pas des jours et des mois, mais des années À percer une étroite issue dans ces blocs de granit contre lesquels s’usait le fer.
‘“ Enfin j'atteignis le résultat si longtemps rêvé, si énergiquement poursuivi! J'avais vaincu le granit.
“ Jugez de ce qui se passa en moi, jugez du désespoir qui s’empara de mon âme, quand je vis que l'unique résultat de tous mes efforts et de tous mes travaux avait été de me donner deux cachots au lieu d’un seul !.….
5 Comment ai-je survécu à cette atroce déception ?.. En vérité, je ne le comprends pas! Je puis supposer seulement que Dieu, sachant que la délivrance me viendrait par vous, ne voulait pas ne laisser mourir.
‘“ Voilà l’histoire de ma captivité, capitaine. Et maintenant vous comprenez sans doute quelle place doivent tenir dans mon âme ces deux sentiments: pour vous une reconnaissance sans bornes, pour Antide de Montaigu une haëne immortelle 1...
Tristan de Champ-d’Hivers se tut.
Lacuzon s’absorba dans une profonde et sombre rêverie, et pendant quelques minutes il garda le silence.
—Messire, demanda-t-il enfin, vous était-il possible, dans votre cachot, de vous rendre un compte exact du temps écoulé ?
—Oui, répondit le vieux seigneur. C'était une sorte d'occupation pour moi que de supputer les années, les mois et les jours, et même j'avais trouvé un moyen d'éviter tonte erreur...
—Que faisiez-vous pour cela ?.…
—Chaque semaine j’ajoutais une entaille aux entailles faites précédemment par moi dans le rocher.
—Alors il. vous serait possible de préciser l'epoque à laquelle s'est passée cette scène étrange, rêve ou réalité, d’une femme vi: lentée par le seigneur de l’Aigle?.…
® —Cela me serait possible.
—Faites-le donc, je vous en prie... .
cu de Champ-d’Hivers, après un instant de réflexion, répondit :
de scène a dû se passer dans le courant du mois de mai
—Ah} murmura Lacuzon tout bas, et Eglantine est née au ch4teau de l’Aigle au mois de février 16201... Il est impossible d'en douter, Eglantine est la fille de Blanche de Mirebel et de l'infâme Antide de Montaigu !.…
Le vieux gentilhomme allait demander au capitaine quels étaient les motifs de la question qu’il venait de lui adresser. I] n’en eut pas le temps.