‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 49 sur 66 · RO D A I A OS PR AR AE · texte numérisé non relu

RO D A I A OS PR AR AE

Les cinquante montagnards qui devaient former l’escorte de Lacuzon attendaient, la rapière au côté, les pistolets à la ceinture, le mousquet sur l'épaule.

Parmi eux se trouvait Garbas.

Le ciel était bas et sombre; un brouillard épais rampait sur les montagnes, s’accrochait aux cimes des sapins, ensevelissait dans un linceul de brume la silhouette crénelée et lointaine du château de l’Aigle, et faisait de toute la vallée d’Ilay quelque chose de comparable à un grand fleuve gris et morne.

La petite troupe s'enfonça dans ces lourdes vapeurs, très favorables pour la marche rapide et mystérieuse des montagnards qui ne tardèrent point à s’effacer et à disparaître parmi les brouillards ; depuis le premier jusqu'au dernier.

Les conjectures de Magui s'étaient trouvées justes. Le curé Maruis avait été, en effet, conduit au château de Clairvaux par les Gris qui venaient de s'emparer de lui dans les bois de Charésier. Mais la garde de l’un des memhyes de la grande trinité franccomtoise était une tâche trop lourde et surtout trop compromettante pour le sire de Bauffremont, qui n’avait pas encore levé hautement l’étendard de la trahison.

Aussi, dès le point du pe le curé Marquis fut tiré du cachot dans lequel il avait passé la nuit, on lui lia les mains derrière le dos, on jeta sur sa soutane rouge un long manteau sombre. Les Gris, au nom de vingt ou trente, le placèrent au milieu d’eux et ge remirent en marche,

D’après la direction prise par la troupe qui l'enveloppait, le prisonnier put acquérir la certitude qu’on le conduisait au bas

ays, dans l'intention parfaitement évidente de le livrer aux rançais et aux Suédois.

Marquis se rendait trop bien compte de sa haute importance et du rôle immense et magnifique qu'il venait de jouer dans la

uerre de la conquête, pour ne a savoir qu'il ne devait attendre de ges ennemis ni grâce ni pitié. -

T1 comprenait qu’on ne lui pardonneraïit pas d’avoir organisé :a résistance, d’avoir fait du haut Jura un infranchissable rempart, d’avoir servi avec son génie et avec son bras la cause sainte de la: liberté! 11 comprenait qu’on vengerait sur lui tout le sang Ë versé depuis le commencement de l'invasion, qu’on ne le traiterait point en adversaire, mais en révolté, et que des vengeances personnelles exigeraient son supplice, auquel on donnerait une couleur de représailles!

Marquis savait tout cela, et il marchait avec le calme stoïque d'un héros et d’un martyr au-devant d’une mort qui lui paraissait inévitable. Que lui importait la mort?

N'avait-il pas accompli sa tâche ?.… n’allait-il pas donner joyeu- L=ment la dernière goutte de son sang à son pays auquel ñ avait consacré sa vie ?.. Prêtre et soldat, n'avait-il pas vu souvent la

mort de près?.. Jésus crucifié, d’ailleurs, son maître et son Dieu, ne lui rappelait-il pas que l’échafaud n'est parfois qu’une halte

entre la terre et le ciel

- Et cependant, par instants, une amère tristesse envahissait son âme, un frisson passait sur sa chair; ses lèvres pâles murmuraient les paroles du Christ au mont des Oliviers, dans-la nuit de la passion :

— Seigneur !... Seigneur! éloignez de moi ce calice.

C’est qu’en ces instants il pensait à la joie insolente, au triomphe cruel des Français et des Suédois quand ils allaient voir arriver dans leur camp, prisonnier, enchaîné, vaincu, le vainqueur de la veille, qui, si souvent, les avait fait trembler. |

Ces moments étaient courts. Marquis comprimait bien vite ces révoltes intérieures. le soldat s’effaçait pour laisser la place au

rêtre.

Il fallait se résigner, d’ailleurs, car toute espérance était vaine, toute tentative de fuite était insensée. Les Gris connaissaient bien la valeur de leur capture, ils veillaient sur leur prisonnier mieux qu'un avare n’a jamais veillé ‘sur son or, mieux qu’un jaloux ne veille sur sa maîtresse ou sur sa femme.

Une seule fois, pendant le“trajet, une occasion de délivrance parut se présenter, et cette occasion devint pour le prisonnier l'occasion d’un nouveau péril.

L’escorte, forte ainsi que nous l’avons dit de vingt ou trente hommes, passait en vue du manoir de Verges, appartenant au comte Henri de Verges, véritable Franc-Comtois de sang et de

ur.

Il était en ce moment huit heures du matin.

Le comte envoya un détachement de ses hommes d'armes reconnaître la petite troupe.

Marquis songea, sinon à courir au-devant d'eux, il ne le pou vait pas, mais à leur crier son nom et à les appeler à son aide.

Certes, s'il lui avait été possible d'accomplir ce projet, un combat se fft engagé, la garnison tout entière serait sortie du château et la délivrance du curé n’eût ge été doùteuse.

Les Gris devinèrent la pensée du prisonnier, au moment même où elle se formulait dans son esprit.

L'un d’eux s’approcha de lui, tira son poignard, et lui appuyant sur le bras gauche la pointe acérée de l'arme, il murmura d’une voix basse et pénétrante :

— Si vous dites un mot, si vous pousses un cri, vous êtes mortt

Marquis fit un mouvement involontaire.

Le Gris, soit qu’il se méprît sur le but de ce mouvement, soit qu’il voulût ajouter quelque chose à l’énergique avertissement qu’il venait de donner, le Gris, disons-nôus, appuya la main.

La lame du poignard pénétra de deux pouces x le bras du prôtre et le sang jaillit.

—Vous me faites mal... dit Marquis avec un sourire doux et

Le bourreau, sans doute, eut honte de son infâme brutalité. le poignard sortit des chairs.

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À.e prêtre reprit son caime stoïque, et les hommes d’armes du seigneur de Verges, ne se doutant point qu’on emmenait un prisoanier sous leurs yeux, et peu désireux d'engager un combat sans but, se replièrent vers le château.

La route était redevenue libre.

Les Gris continuèrant à marcher en hâtant le pas. Ils firent, vers onze heures, ::.: courte halte, et quelques minutes avant deux heures de l'après-midi ils arrivèrent au château de Bletterans, où se trouvait installé le quartier général de l’armée fran-

ise.

Cette arinée était campée un peu en deçà et occupait un rayon d’une lieue et demie, du côté de Lons-le-Saulnier, depuis Villevieux jusqu’à Montmorot, dont le château avait été démantelé

ar Henri IV, quarante-trois ans avant l’époque où se passaient

es faits que nous racontons. ne

L’escorte franchit la limite des dernières tentes du camp françgais, et traversa un espace assez vaste, sans faire d’autres rencontres que celles de quelques officiers et de nombreux meseagers d'ordonnance, allant du château au camp et du camp au château.

Mais à mesure que l’escorte se rapprochait du quartier général, des groupes plus nombreux se pressaient autour d'elle, et ces groupes avaient un air de fête et de triomphe.

Il était manifeste que la nouvelle de la captivité du prêtre-sol. dat avait devancé son arrivée.

Le château de Bletterans, stratégiquement parlant, pouvait se considérer comme le chef du bailliage d’Aval.

Situé sur la Sceille, rivière ou plutôt torrent qui prend sa course dans les rochers de Baume, à quatre lieues de 1à, il défendait du côté de la Bresse l’entrée de la Franche-Comté.

Or, comme la Bresse appartenait à la France, les généraux français s'étaient emparés de Bletterans dès le commencement de la guerre, et c'était pour eux une place d’une inappréciable importance, comme centre d'opérations militaires et comme boulevard solide, soit poux appuyer l'attaque, soit pour favoriser la retraite.

Bletterans était un village fortifié plutôt qu’un simple château ; à l'extrémité nord des fortifications s’élevait la citadelle.

Cette citadelle, située au milieu d’une plaine qu'aucune élévation ne dominait, entourée d’ailleurs presque entièrement par les plis et les replis de le rivière rapide et profonde, fortification naturelle plus forte que celles élevées par la main des hommes, avait passé bien longtemps dm imprenable. |

Les Français ne s’en étaient rendus maîtres qu'après des combats longs et acharnés, at le a de la citadelle enfin vaincu ne s’était incliné que dons des flots de sai.g franc-comtois.

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