‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 52 sur 66 · LES DEUX ROBES ROUGES · texte numérisé non relu

LES DEUX ROBES ROUGES

Le personnage vêtu de rouge, qu’on appelait Monseigneur et Son Eminence, et qui se tenait assis tandis qu’autour de lui tout le monde restait debout, fit un geste pour maintenir à leur place les soldats servant de gardiens au curé Marquis, et dit à ce dernier :

—Approchez. :

Marquis s’avança d’un pas ferme et s'arrêta en face de l’homme rouge, devant lequel il se tint immobile et 1’; bras croisés, sans arrogance, mais en même temps sans humilité.

Il n'y avait là, en Apres pi un captif, ni un maître, ni un vaincu, ni un triomphateur ; il y avait en face deux hommes re qui ne pouvaient rien redouter ni rien attendre l’un de

’autre.

Pendant quelques secondes, Son Eminence considéra le curé

Marquis avec une attention profonde.

À travers ses paupièves À demi baissées jaillissait ce regard javestigateut et en quelque sorte magnétique, qui portait sa lueur juan fond des âmes et des consciences 6t rendait la vérité

umineuse dans les profondeurs où elle se cachait.

Lorsque cet examen muet lui eut appris ce qu’il voulait savoir, l'homme rouge rompit le silence et dit, de sa voix lente, qui semblait égrener les paroles une à une:

—C'est vous qui êtes le curé Marquis?

C'est moi.

—C'est vous, continus l’homme rouge, c'est vous qui êtes tout à la fois prêtre et soldat ? C’est vous qui tenez le mousquet et l'épée, de cetta même main qui consacre la sainte hostie ?..

—C'est moi, répondit de nouveau Marquis.

—Prêtre de l'Évangile, avez-vous donc oublié les paroles de l'Evangile: Celui qui | avec l'épée périra par l'épée ?...

—Je n'ai rien oublié; je me suis souvenu. Pour chasser les vendeurs du temple, Jésus prit une corde ; contre la dévastation, l'incendie, l'assassinat, il fallait d’autres armes.

—Vous voyez que Dieu n’était point avec vous, puisque ces armes ont été vaincues.

—Vaincues |! s’écria Marquis avec un fier sourire, qui dit cela ?...

—N'étes-vous pas captif?.…

—Moi, oui... mais qu'importe ?.… Je ne suis pas le seul enfant de la vieille et noble province !...

—Vous étiez du moins un de ses plus fermes défenseurs.

—]l en est d'autres qui me valent et qui valent plus que moil..

. Il en est d’autres qui donneront comme moi leur vie à la cause

de la liberté! Ma tête tombera. Qu'importe? Il n’y aura qu'un homme de moins! La liberté est un arbre fécond qui grandit arrosé de sang l.…. Moi mort, la liberté n’en sera que plus vivante l..

—La liberté ! répéta l’homme rouge, vous parlez de la liberté 1... Vous vous croyez donc libres ?.….

rtes !.…

—Etrange et folle prétention 1...

—En quoi?.…

—Vous repousses la suzeraineté du roi de France! vous êtes vassaux du roi nes ge :

—Vassaux du roi d'Espagne !.. C'est-à-dire que nous reconnaissons Philippe IV pour notre souverain, que nous lui payons un faible impôt. que nous lui envoyons quelques hommes. C'est là un vasselage facile à supporter ! Et cependant le roi d'Espagne ne pourrait exiger de nous autre chose que ce qu'il nous plaît de lui accorder.

—Et pourquoi ne le pourrait-il pas ?..

—Parce que nous avons des droits, des droits incontestables et imprescriptibles, et que nous sommes prêts à donuer pour les défendre la dernière goutte du sang de nos veines...

—Quels sont ces prétendus droits ?..

Savez-vous l’origine du nom de Franche-Comté que porte notre province ?.….

L'homme rouge ne répondit pas.

Marquis reprit après un silence :

__8i vous la connaissez, je vais vous la rappeler ; si vous l’igrorez, je vais vous l'apprendre. À la naissance du fils posthume de Louis le Bègue, Charles le Simple, le prince Boson, allié à plusieurs des membres de la descendance de Charlemagne, se révolta, et se mettant à la tête du puissant parti que les parents et les amis de sa femme Hermengarde lui avaient ménagé, il provoqua une assemblée de seigneurs et d’évêques, et, le 15 octobre de l'an 879, il fut élu roi de Bourgogne.

“ En &87, Boson mourut.

“ Son fils Louis, qui lui succéda, était encore prenne un enfant, quand Rudolphe I:', fils du prince allemand Conrad, s'empara de

“la partie montagneuse située au nord des Etats luissés par Boson

à son héritier.

# Le royaume de Bourgogne fut alors divisé en deux royaumes distincts et indépendants l’un de l’autre.

‘ Le premier prit le nom de Bourgogne Transjurane, le second prit celui de Bourgogne Cigurane.

4 Cette division ne fut point, d’ailleurs, de longve durée.

“ Rudolphe 1I réunit les deux royaumes en un seul, et ceci dura jusqu’à 1126.

“A cette époque, la Bourgogne était gouvernée par Renaud II. Elle avait été, dans l'intervalle, érigée en comté. Renaud IT refusa de reconnaître l'empereur pour son suzerain, et préféra les chances de la guerre aux sujétions du vasselage.

“ La lutte s’engagea, et Renaud, après avoir repoussé toutes les attaques, conserva la libre ere de ses États. Comme il ne relevait de personne et qu'il s’était créé, par sa volonté et par sa force, souverain indépeadant, il reçut le surnom de Franc-Comté, et la prie qu'il avait si bien défendue prit le nom de Franche-

‘“ Nous sommes les descendants en ligne directe des hardis et heureux défenseurs de la Comté-Franche! Nous ne vaudrons pas moins que ne valaient nos pères | Jusqu’au dernier souffle du dernier homme nous garderons intact l'héritage d'indépendance qu'ils

nous ont transmis |...” En disant ce qui précède le curé Marquis s'était animé peu à

Sa voix maintenant résonnait vibrante et sonore comme le clairon des batailles,et, tandis qu'il pouseait son cri de liberté ses regards devenaient étincelants et son visage prenait une radieuse expression de fierté et d'enthousiasme.

homme à la robe rouge l'avait écouté et le regardait avec une sorte d’admiration étonnée.

Voilà donc quel était ce prêtre-soldat qu'on lui avait dépeint jusqu'alors comme un paysan presque brut, malgré son exaltation, comme un grossier et aveugle fanatique l...

Et cet homme était un profond penseur, un savant, un apôtre) I1 marchuit droit au but, sous le drapeau d’une idée grande et sainte. Il avait di oi de la parole, l’éloquence du geste, l'é-

loquence du regard Î.

Le curé Marquis put lire sans peine snr tous les visages l'impres-

sion profonde qu'il venait de produire. .

Il ne voulut pas lui laisser le temps de s'affaiblir, et il reprit : —Oui, la Comté est franche ! elle est libre, elle veut rester libre .… La liberté, depuis cinq cents ans, n'est-elle pas le but unique dé ses efforts, souvent ensanglantés ?.. Avez-vous perdu le souvenir des luttes mémorables des comtes de Bour ogne contre l’inféodation impériale, sous Frédéric Barberousse ?.. Ne vous souvient-il pas que sous FRiDRS le Bel, on força les seigneurs à accepter l’appel au parlement de Dôle contre les sentences.et les arrêts rendus par les baillis seigneuriaux ?.. L'existence du parlement n'est-elle as d’ailleurs la plus irrécusable preuve de notre indépendance ?.…. parlement est notre force morale... c’est notre bonclier. Nous nous abritons derrière lui, et nous le défendrons jusqu’à la mort, daus l'avenir, comme nous l’avons déjà défendu dans le passé |... En 1336, la noblesse voulut lui dicter des lois au lieu d’en recevoir de lui, la noblesse fut voincue. L'autorité judiciaire, pouvoir immuable, l’emporta sur les épée: sorties du fourreau ! Jean de Châlon, dépouillé de ses fiefs et chassé de la Comté-Franche ; Jean

e Granson, étranglé comme traître, voilà de grands et terribles

exemples de la justice parlementaire !.. L

“ Et qui sait si ces exemples ne se renouvelleront pas bientôt ?.. et qui sait si bientôt on ne verra pastomber des têtes dont on aura arraché le masque ! ”

Ces dernières paroles, accompagnées d’un regard chargé de mé-

ris et de menace, arrivèrent, comme la lame aiguë d'un poignard, Sroit au cœur d’Antide.de Montaigu, qui pâlit involontairement sous son masque de veloure. Va

Après un silence d’une seconde, le curé Marquis reprit, en s'adressant à l'homme rouge :

—Faut:il vous rappeler ce que le parlement a fait pour la province ?.. Faut-il vous redire cnmment, à toutes les époques, il a su mériter le dévouement et la reconnaissance du ays?.… Lorsque l’ouverture de la succession de la maison d'Autriche mit entre ses mains le pouvoir politique absolu, ne s'est-il pas servi de sa puissance nour rendre plus heureux le sort des bourgeois et celui des manants ?.. N'a-t-il pas lutté avec une égale vigueur et contre ces monstrueux héritiers des réformateurs et contre le fanatisme intolérable de Philippe IL ?... Le parlement de Dôle n'est-il pas à la fois notre gouvernement, notre loi et notre justice ?.. Ne défend-il pas le peuple contre les gentilshommes ?.. ne défend-il pas les gantilshommes contre les grands seigneurs ?.. Le peuple est-pour lui, la noblesse est pour lui, et toutes ces masses réunies forment un faisceau que nulle force humaine ne saurait briser |.

‘ Nous sommes les vassaux de l'Espagne! disiez- vous il n'ya qu’un instant. Est-ce que nous appartenons à l'Espagne? Est-ce que nous sommes Espagnols ?.… Est-ce que nous avons adopté les mœurs, les coutume:, le langage, les lois de l'Espagne?..

‘Non! non! cent fois non !..

“Nous sommes un peuple à part. Nous sommes un peuple

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fibre! Nous n’obéissons qu’à nos lois. Nous sommes nous-mêmes

les membres du parlement qui nous gouverne !...

“ Le joug prétendu de l'Espagne, dernier vestige d’un prinoi féodal qui s'éteint, n'est qu’un mot, une apparence vaine; la 2 A4 lité de ce joug n'existe pas! Nous briserions la chaîne si nous en sentions les anneaux !

* L'Espagne est loin de nous. Son influence ne peut nous atteindre.

“ La France nous touche ; elle nous aurait bien vite enveloppés dans.ses vastes frontières.

‘ Nous’pouyons accepter la protection d’un roi, nous pouvons l’acheter même par un tribut et par un serment, Mais nous ne voulons pas de maître, et nous n’en subirons jamais...

“ L'Espagne nous défend, Vive l'Espagne !.…

“ La France veut nous asservir. Guerre à la France, et guerre éternelle s’il le faut 1... ”

Le curé Marquis se tut. À

—Et, dit l’homme rouge après un silence, si l'Espagne vous ubandonne, que ferez-vous ?...

—Nous nous défendronsseuls. Nous n’en apellerons qu'à Dieu et à nos épées...

--8i Dieu se retire de vous... et si vos épées sont impuissantes ?..

—Nous trouverons une tombe glorieuse sous le dernier rocher de nos montagnes héroïquement défendues 1... Et la France victurieuse aura conquis, non pas une province, mais un sépulcre, et de toutes parts les ossements blanchis se lèveront pour crier contre elle 1... .

Acceptant avec la résignation d’un chrétien et d’un prêtre le surt qui l’attendait, Marquis, à partir du moment où il avait été fait prisonnier par les Gris, savait bien qu’il ne lui restait aucune espérance de salut.

epuis le commencement de l'invasion, les prisonniers de guerre

avaient été fusillés impitoyablement par les rançais et les Suédois. La terrible sincérité de l’histoire nous force à enregistrer ces actes d'inutile cruauté.

Le passé répondait donc de l'avenir, et le prêtre-soldat savait que son arrêt de mort était prononcé d'avance,

- Cependant, au moment où il franchissait le seuil de la grande

salle du château de Bletterans, il était loin de prévoir quel rôle magnifique le hasard, ou plutôt la volonté de l’homme rouge, lui réservait.

Certes, l’attivude que nous venons de lui voir prendre vis-à-vis de son interlocuteur était le résultat d’une conviction profonde. Chacune des paroles qu'il venait de prononcer s’échappait d’une âme ardente et sincère. Ce qu'il venait de dire il le pensait, et plus d’une fois il avait versé son sarig pour Île soutenir...

Mais peut-être, aussi, aurait-on pu trouver un motif à cette fière attitude... Peut-être, avant de mourir, Marquis voulait-il rendre un dernier service à la cause de sa province, en donnant à ses ennemis une preuve suprême de cotte résistance énergique, inñex-

ible, que rien ne pourrait dompter et qu’ils rencontreraient jusqu'au bout.

Peut-être voulait-il que l’homme rouge en arrivât à se dire : —Ces têtes hautaines ne plieront point, il faudra les abattre toutes !...

Et qu’il reculât d'horreur devant la nécessité de cette effroyable

che.

Toutes ces idées, du reste, gp Aa par lui avec une si fouueuse audace, avaient trouvé de l'écho dans plus d’un cœur, ien qu’elles fussent en oppositition directe avec les intérêts de tous les auditeurs.

Il y avait là des Français, des soldats, des gentilshommes, des hommes, enfin, animés à ce triple titre de cet esprit-chevaleresque

ui semble parfois s'endormir, mais qui ne meurt jamais tout à

ait,

Les nobles élans d'une Ame si grande et si généreuse ne pou: vaient passer inaperçus devant eux. À la surprise succéda le respect, presque la sympathie.

Sans la présence de l’homme rouge, plus d’une main peut-être ec fût téidue vers le prétre-soldat pour saisir et serrer la sienne.

Mais parmi ces Français, ces soldats, ces gentilshommes, il y avait un Fränc-Comtois, il y avait un lâche, il y avait un traître.

Autide de Montaign reniait et vendait sa province, ainsi que Judas Iscariote avait renié et vendu son Dieu !...

Aussi, chrque puis du curé Marquis tombait sur le cœur du seigneur de l’Aigle comme une goutte de plomb fondu. Le misérable sentait son masque se soulever et les implacables lumières de la honte et du déshonneur le fouetter publiquement au visage.

Une rage sourde et d'autant plus violente qu’elle était contenue, déhordait en lui, la sueur ruisselait sur son front. Il aurait voulu r’élancer sur le prêtre, l’étrangler de sa main, ou trancher à la fois d’un coup de poignard sa parole et sa vie.

Mais la présence de l’homme rouge faisait aussi bien obstacle aux manifestations de sa haine qu’à celles de la sympathie des officiers français. Le respect le’ clouait sur place, et sa fiévreuse et impuissante colère était la première épine de cette sanglance couronne que l'avenir devait attacher à son front.

Arrès la dernière réponse du curé Marquis, l’homme rouge, comme écrasé par la grandeur de cet héroïsime qui se manifestait ei simplement baissa sur sa poitrine sa tête brune et pâle, et en-

- dant quelques secondes, sembla s’absorber dans une proivnde réverie.

Marquis, toujours calme, les bras croisés, les joues coloré légèrement par la vivacité de sa parole, le regardait avec un. sorte de sourire...

L'homme à la robe rouge releva lentement la tête, et, posant avec noblesse son coude sur l’accotoir de son haut fauteuil sculpté, appuya sa joue sur sa main et croisa son regard avec le regard da curé Marquis qui ne baïissa point les yeux.

Tous les spectateurs de la scène que nous racontons attendaient avec impatience et avec anxiété les premiers mots qui s’échapperaient de ses lèvres minces et mobiles.

Le curé, lui, semblait moins ému que ces auditeurs désinté-

RQ à Le

ressés, et cependant sa vie était en jeu, et son arrêt, sans doute, allait être prononcé.

L'homme rouge trompa toutes les prévisions. Au lieu de parler en maître et en juge, il voulait discuter encore.

Il dit, d’une voix de plus en plus lente, tandis que son regard, et An le visage du prêtre, semblait y guetter les impressions

ugitives :

—Vous criez guerre éternelle à la France et à son roi, pu que la France vous envelopperait dans la ceinture de ses frontières agrandies et parce que son roi deviendrait pour vous un maître! La politique de Louis XIII devrait cependant vous être une garantie, ce me semble, que vos droits seraient respectés |...

—Une garantie ! répéta le prêtre. En quoi ?.….

—Louis XIII ne suit-il pas, dans son propre royaume, une marche absolument pareille à celle du parlement dans votre province ?

L'homme rouge s’arrêta.

—Je ne vous comprends pas, dit Marquis,

L'homme rouge poursuivit :

—Le parlement de Dôle, ce sont vos propres paroles, protège le euple contre les gentilshommes et les gentilshommes contre les auts seigneurs. uis XIII fait-il donc autre chose en abais-

sant chaque jour l’orgueil de ceux qui se croient encore les grands vassaux de la couronne ? ,

Le curé ne répondit que par un sourire.

—Ne m'avez-vous donc point compris? demanda l’homme rouge.

—Ne parlons pas de Louis XIII, je vous en prie! s’écria Maruis.

. —Pourquoi ?

—Parce que Louis XIII n’existe pas, et vous le savez mieux que moi...

L'hoinme rouge tressaillit. :

—Non, poursuivit le prêtre-soldat, ne parlons pas du roi de France, mais, si vous le voulez, parlons du cardinal-ministre, parlons de Richelieu... Oui, j'en conviens, l’Eminence rouge, achevant l’œuvre commencée de Louis XI, fauche hardiment et infatigablement les trop hautes têtes de la noblesse de France, établissant ainsi un niveau que la couronne seule domine. Le roi de Plessis-les-Tours, l’ami de Tristan l’Hermite et d'Olivier le Daim, marchait tortueusement au but oi; |: poussait son intérêt propre;

il écrasait tout ce qui, s’élevant trop près du trône,lui portait om- :

brage. Les grands tombèrent, et comme en toute chose, le bien est à côté du mal, les petits profitèrent de ces chutes. Les temps sont bien changés depuis lors... Aujourd’hui, Richelieu, grand ministre d’un monarque dont la couronne est une ombre, n’a plus à combattre un duc de Bourgogne insolemment roi dans son propre royaume, mais il a à renverser les trop hautes puissances de la cour. . Lui aussi il établit le niveau de Louis XI ..lui aussi dans cette forêt humaine il abat les hautes cimes, les arbres séculaires, et donnant aux rejetons de l’espace, de l'air, du soleil, illeur permet de vivre et de grandir... Là aussi, la cognée du bûcheron frappe

les grands au profit des petits 1... Mais ce profit tient-11 une place dans les projets, dans les volontés, dans les réves du ministre ? I m'est permis de ne pas le croiro. Louis XI faisait le niveau dans l'intérêt de son trône. Richelieu imite cet exemple dans l'intérêt de son ambition sans bornes et de son immense orgueil 1...

L'homme D, sourit à son tour, sans répondre.

Au moment où Marquis prononçait les mots d'ambition sans bornes el d'immense orgueil, le duc de Longueville, le marquis de Villeroi et le marquis de Feuquières prirent un air menaçant et portèrent la main sur la garde de leur épée.

Le prâtre-soldat se tourna vers eux.

—Eh! messires,-leur dit-il, laissez en paix vos épées... vous êtes de trop bons gentilshommes pour frapper un ennemi qui ne peut se défendre, et vous ne voudriez point d’ailleurs usurper les privilèges du bourreau qui va me prendre dans un instant.

uis il ajouta, en désignant du regard et du geste Antide de Montaigu: Si cependant vous êtes jaloux d’en finir plus vite avec moi, donnez, non pas une épée, mais un couteau à ce seigneur ape LE Le métier de bourreau est di ne d’ lui. nsolent ! s’écria le seigneur de l’Aigle.

—$Silence, murmura à voix basse l'homme rouge en faisant un signe au marquis de Feuquières.

Ce dernier fit signe, à son tour, à un officier placé près dé la porte du fond.

L'officier sortit.

On entendit presque aussitôt une sonnerie de trompettes, et l’on vit entrer un page de quinze à seize ans, joli comme une femme, somptueusement vêtu, précédé de deux clairons et suivi de huit gardes.

Le page portait, sur son bras gauche replié, un coussin de velours écarlate galonné d’or. Une enveloppe entourée d’un ruban de soie rouge et scellée d’un large sceau était posée sur le coussin.

Les clairons et les gardes s’arrétèrent, le page s’avançà seul jusqu’auprès du personnage assis, et, mettant un genou en terre devant lui, il commença :

—Pour...

Mais il n’eut pas ie temps d'achever.

Le curé l’interrompit, et reprenant la phrase qu'il venait de couper il dit d’une voix nette et haute :

—Pour Son Eminence monseigneur le cardinal de Richelieu.

—Quoi! s’écria le cardina: (en effet c'était bien lui), vous saviez ?... s

Marquis s’inclina profondément.

ui, monseigneur, dit il ensuite, —Qui donc vous avait dit ?...

—Personne. Mais, comment aurait-il pu m'être possible de ne as deviner ?.. Le bruit de vetre arrivée ne s’est pas encore répan- Le dans nos montagnes, monseigneur, et cependant, en entrant dans cette saile, je n'ai pas eu un moment de doute. Devant quel

Le que vous les généraux français courberaient-ils la tête aussi as ?.….

LR ER À

‘ D'ailleurs, ajouts le curé avec ironie, ne portez-vous pas un vêtement qui dit bien haut que vous êtes arrivé au rang le plus élevé de la hiérarchie ecclésiastique et qu'au-dessus de vous il n'y « que le pape et Dieu ?..

chelieu, si complètemens maître de lui jusqu'alors, pâlit de colère en ce moment.

—Prôtre ! murmura-t-il, prenez garde 1...

—À quoi, monseigneur ? demanda Marquis.

L’attention profonde accordée au prêtre-soldat par le cardinal, pendant tout l'entretien qui précède, avait un double motif.

Le premier résultait de l’étonnement éprouvé par lui en trouvant un homme supérieur, presque un homme de génie, dans ces sauvages et rudes montagnes.

Le second venait de la vanité même du pus politique, flatté de la justesse du coup d'œil avec laquelle Marquis avait pénétré dans sa pensée et deviné le but véritable de ses ambiticus.

L'incroyable rectitude des jugements du prêtre en avait fait passer la sévérité. Mais voici que Marquis venait ds mettre le doigt sur la plaie saignante, en raillant le haut caractère des dignités religienses dont était revêtu le ministre.

La franchise avait plu d'abord, maintenant elle blessait doujoureusement,

—À quoi faut-il prendre garde, monseigneur ? répéta le prêtre. Qu'ai-je à craindre ? Ne sais-je pas que la mort m'attend et que je ne lui échapperai point ?.. du importe que mon corps lui soit jeté en pâture quelques minutes plus tôt ou plustard ?.. Les grands de ce monde accordent une grâce à celui qui va mourir... je réclame de vous, comme une faveur suprême, le droit de parler jusqu’au bout... Je parlerai brièvement, monseigneur, et je vous jure de ne rien dire qui ne soit vrai.

Le cardinal avait eu le temps de prendre sur lui-même et de dominer son premier mouvement.

—Pariez, répondit-il, plutôt du geste que de la voix,

—Merci, monseigneur... dit le prêtre.

Et il poursuivit :

—La France veut la Franche-Comté 1... mais emploie-t-elle le bon moyen pour conquérir et pour conserver ?.. Esi-ce en accablant une province sous le poids de tous les malheurs, de toutes les misères, de tous les fléaux, qu’on s'y fait des partisans et qu'on s’y ménage des sympathies ?.… Est-ce notre faute, à nous, si les

* noms seuls de Français et de Suédois sont pour la montagne tout

un objet d’épouvanteet d’exécration ?.. Vous. voulez fuire de la Comté une chose à vous, et vous cup le pays par lé fer et par la famine, vous le ruinez par le pillage et l'incendie 1... Ja-

mais, dans leurs barbares invasions des siècles passés, jamais les.

Hung ni les Vandales ne sont a!lés si loin que vous !... Demandez

à vos généraux, monseigneur, de ques façon ils comprennent la uerre… Mais ils ne vous répondront pas !... Eh bien { puisque es voilà devant vous et devant moi, je vais vous dire ce qu'ils

ont fait... et. s'ils l’osent, ils me démentiront !..

Le duc de Longueville et MM. de Villeroi et de Guébriant

firent un pasen avant et voulurent imposer silence à Marquis par un geste impérieux.

—Monseigneur, demanda le prêtre au cardinal, dois-je parler ou dois-jn me taire ?

—Parlez, dit encore Richelieu.

Marquis continua :

—Sont-ils des démons vomis par l'enfer, où sont-ils des hommes, des enfents de Dieu, ces généraux qui comptent la vie des hommes

ur quelque chose de moins que rien ?.. A-t-il un cœur, ce duc d Longueville qui, après avoir triomphé en 1637 de l’héroïque résistance de Poligny, saccage et brûle la ville conquise, et passe

‘ au fil de l’épée tous ses habitants tendant vainement leurs 1iains suppliantes et demandant grâce aux vainqueurs ?..

‘ A-t-il une âme, ce marquis de Villeroi qui, forcé de lever le siège de Salins, et furieux de ce revers, vient s’abattre devant Dôle et fait faucher pendant quinze jours les blés verts sur les bords du Doubs, ce Vllleroi qui rase le château de Vire-Châtel pour se venger de l’héroïsme du colonel César du Saix d’Arnans, brûle les cinq villages de la baronnie, incendie les châteaux de la Villette et de Frétigney, qui contenaient pour plus de vingt mille écus de grains !... Le feu et la famine, voilà les armes de ces il. lustres chefs 1... Qu'ils soient maudits et que l’histoire cloue leurs noms à son pilori 1...

—Au nom du ciel, monseigneur, s’écris Longueville, que Votre Eminence daigne im poser silence à cet homme !..

—A:til menti ? demanda le cardinal, avec dignité.

Le duc ne répondit pas.

—Qu'il continue ! fit Richelieu. ù

—Merci, monseigneur! répéta le prêtre.

Et il reprit :

—Vous vous irritez, messires 1... et cependant je ne dis que la vérité, et je n’ai pas fini de la dire, car je n’ai pas encore retracé les hauts faits de tous !... Vous avez un émule, messires, vous avez un rival! Qu’en pensez-vous, comte de Guébriant, et croyezvous que je vais calomnier votre maître, le duc de Saxe- Weimar, qui déjà s'intitule le roi du Jura et qui n'attend que la fin de la

uerre pour faire de la Comté un royaume à part qu’il disputera £ la France ?..

—Que dites-vous ? demanda vivement le cardinal en se soule- vant à demi, tandis que ses yeux lançaient des éclairs.

11 en a menti, monseigneur ! s’écria Guébriant avec fureur, monseigneur, ne le croyez pas 1...

Le curé Marquis s’avança lentement jusqu'auprès du comte, et,

longeant son regard dans se» yeux avec une étrange expression de puissance et de commandement, il lui dit :

—Répétez donc que j’en ai menti 1...

Guébriant courba la tête et se tut.

-sll y a là, murmura Richelieu, il y a là un mystère que nous éclairoirons plus tard... Maintenant, messire prêtre, articulez vos gricfs outre ie comte de Guébriant ei contre son maître.

:—Ecoutez donc, monseigneur, et soyez sûr que, cette fois. il ne

me criera pas que j'en ai menti] Un soir, le duc et le comte, le maître et le valet, le futur roi du Jura et le colonel, exaspérés par l’héroïque résistance d'une poignée de braves gens qui avaient

‘ juré de mourir plutôt que de se rendre, et désespérant de s'empa-

rer de Salins et de Besançon, :evèrent le siège de Salins et se dirigèrent vers Pontarlier...

‘ La nuit tombait. et l'obscurité, sans doute, amenait la terreur avec elle...

“ Savez-vous comment firent ces hommes pour éclairer leur marche ?.. Néron, jadis, l’empereur infime, faisait allumer dans ses fêtes, torches vivantes | de chrétiens et des esclaves enduits de résine et de poix! Weimar et Guébriant, dépéchèrent en avant des éclaireurs avec l’ordre d’embraser tous les villages ! Cet ordre monstrueux fut exécuté! L’incendie prit de telles proportions que pendant cette horrible nuit, depuis le-fort de Sainte-Anne et

epuis les hauteurs de Nozeroy, on put voir les flammes imnlacables qui dévoraient plus de deux cents hameaux !… Le Suédois et le Français traversèrent la contrée sous cette flambloyante auréole et ils commencèrent leur œuvre d'enfer en brûlant aussi Pontarlier, qui, peu de jours En avait cru se racheter du feu en leur payant une somme énorme. : :ilà ce qu'ils ont fait, monseigneur |...

Le curé Marquis avait prononcé tout ce qui précède d’une voix vibrante et in pue Mais maintenant le souvenir de ces actes monstrueux qu’il retraçait remplissait son Ame d'une douloureuse et irrésistible émotion. Ce fut donc d’une voix tremblante et avoc les yeux pleins de larmes, Le continua :

— Pauvre province, autrefois si belle... voilà ce qu’elle ext devenuel... un amoncellement de ruines fumantes!.… Purtout la dé. vastation. partout la famine. Les défenseurs des villes n'ont pour se nourrir ; Lan le blé insuffisant semé sous les remparts dans un rayon égal à la portée du canon. La terreur a gagné jusqu'aux animaux! Pauvre comté! ton dernier jour est-i! donc venu ?.. Oh ! monseigneur... monseigneur, grâce pour un mâlheureux pays us presque anéantil.… Désormais sa conquête est indigne de vous |...

Richelieu, immobile, l’œil fixé sur le prêtre soldat qui lui par. lait, conservait une physionomie impassible et impénétrahle.

—$i vous considérez comme indigne de nous la conquête d’une province épuiste, pourquoi verser la dernière goutte de sang de votre dernier homme pour conserver cette province ?.. demanda: til enfin.

—Eh ! monseigneur, desfiis doivent-ils donc abandonner leur inère, parce que leur mère est mourante ?..

—Ils doivent chercher à la sauver...

—La sauver, monseigneur?.… Comment ?...

—Æ£n venant enfin à nous... à nous qui sauriôns fermer les blessures que nous avons ouvertes, et rappeler à la vie la province expirante.. Nul autre parti ne s'offre vous, ot rien ne peut vous empêcher d'accepter celui-là... :

—Rien, dites-vous. monseigneur ? s’écria Marquis.

—]ien.

—Et nos serments..

La lèvre supérieure de Richelieu se contracta.

—Vos serments à l'Espagne l.. fit-il avec une ironie mal contenue.

Cette ironie rappela Marquis au sentiment de sa situation et lui rendit cette colère que, depuis quelques instants, l'émotion avait remplacée. : à

ardonnez-moi, monseigneur, dit-il avec un sourire plein d’amertume, j'oubliais qu’il ne fallait point vous parler de Îa religion du serment, à vous qui ne la comprenez pas |... à vous qui ne vous souvenez point du passé, qui oubliez le présent dès qu’il vous est acquis, qui ne ”0yez jamais que l'avenir, et dans l’avenir le but auquel vous tendez, et auquel vous voulez arriver par tous les moyens, quels qu'ils soient !.. mu

* Vous êtes catholique, monseigneur, vous êtes prêtre, vous êtes cardinal, et cependant vous faites des traités avec Gustave, chef de la Confédération germanique et des protestanis d'Allemagne, et vous envoyez à son aide des troupes du roi Très-Chrétien.… C’est de la haute politique, sans doute, qu’une semblable alliance mais cette politique est-elle bien d’accord avec les lois de la cour de Rome à laquelle vous avez juré soumission et obéissance ?..

Richelieu, muet, immobile, attentif, écoutait toujours. Son visage restait impassible, rien ne venait indiquer qu'il eût à soutenir, en ce moment, un combat contre lui-même.

Les généraux ne savaient de quoi ils devaient s'étonner le plus, de l’audace du curé-Marquis ou du calme de Son Eminence

Le prêtre poursuivit : :

—dJe le répète, monseigneur, vous ne voyez que le but, et vous n'avez jamais reculé devant le moyen... Marillac décapité, Montmorency décapité, Chalais décapité, et tant d’autres qui ont payé de leur tête l’impardonnable tort d’avoir entravé votre route, sont des preuves sanglantes de ce que’j’avance. Le salut de l'Etat vous paraît attaché à la conservation de votre pouvoir, et peutêtre avez-vous raison ! Peu à peu, et à mesure que vous vous identifiez de plus ên plus avec votre rôle de souverain, vous dépostes votre maître et votre roi de ses prérogatives les p

ellés !... Aujourd’hui, le RG our de saint Louis et de Henri n’a plus le droit de grâce 1... Louis XIII lui-même, enfin, n’est

ans vos mains qu’un espion qui vous dénonce et qui vous livre vos ennemis,

‘Voilà les moyens que vous employez, monseigneur ; mais, j'en conviens, le but est sublime, et vous l’atteignez parfois !..

ous avez compris qu'il fallait abaisser les grands devant la couronne et réduire la puissence de la maison d'Autriche! C'était une tâche rude et difficile 1... Vous l'avez acceptée, et vous l'avez menée à bien sans autre auxiliaire que votre propre génie, car vous ne pouviez regarder comme appui ce roi Louis XIII dont la faiblesse même devait d’un moment à l’autre, vous faire redeuter une disgrâce.. Vous marchez en avant d’un pas ferme, malgré les obstacies i Les princes du sang s’arment contre vous,

lus I7

vous les brisez et vous é:: « : leurs complices !... Vous foulez sous vos pieds l'incessanie « ;s8ition de la reine-mère, les renaissantes cabales du duc d'Oriéans 1... Vous abattez tout ce qui vous gêne. Si la ronte vous semble trop étroite, vous l'élargissez, et c’est avec des têtes qui tombent que vous en comblez les ornières | Maïs qu'importe ?.… Tout cela, le bien et le mal, est l'œuvre d’un grand homme... Louis XIII, grâce à vous, est le second dans la monarchie, mais, grâce à vous aussi, il est le premier dans l’Kurope. Vous abaissez le roi, vous élevez le règne | ”

Ün imperceptible frémissement des paupières de Richelieu fut le seul témoignage ph prise de l'immense joie que donnaient à Hs orgueil les appréciations si brutalement sincères du curé

arquis.

Ce dernier reprit :

—1l ne me reste que peu de mots à ajouter, monseigneur.….. ces mots résumeront ma pensée en ce qui nous touche plus particulièrement... La guerre que votre ambition ést venue déclarer à notre malheureuse province es une guerre inique et cruelle... Une troupe de loups affamés, lAchés dans une bergerie, y feraient de moins grands ravages que ceux apportés parmi nous par vos soldats et par ceux qui les commandent... Comme Franc-Comtois et comme l’un des chefs de la montagne, je vous hais, monseineur !.. Comme homme, je suis forcé de vous admirer et de vous éclarer grand !...

Marquis se tut.

er pendant un instant, resta silencieux, pensif, la tête

nclinée.

Tous les auditeurs de la longue scène que nous venons de raconter s’étonnaient de ce silence. Le cardinal le rompit enfin.

—Prêtre, dit-il, votre vie est entre mes mains.

—Je le sais, monseigneur, et je sais aussi ce que vous allez en faire, et depuis le moment où je suis devenu prisonnier, mon âme se tient prête à paraître devant Dieu.

—Si je vous laissais vivant et libre, pourtant ?.…

—Vivant et libre ! répéta Marquis.

— Oui. Que diriez-vous ?.…

— Je dirais, monseigneur, que vous avez un but en agissant ainsi et que je veux connaître ce but, car si la grâce faite à moi devait tourner au détriment de la province, je n’accepterais pas.

— Ainsi, vous repousseriez mes offres ?.…

sg à regarda fixement le cardinal.

— Monseigneur, lui dit-il ensuite, je vous reconnais le droit

a m'envoyer au supplice, mais je vous conteste celui de m'insulter..

Richelieu se leva.

—— Prêtre, fit-il, je vous laisse maître de votre sort. Comment roulez-vous être traité ?..

— Comme votre égal, monseigneur.

— Mon égal, répéta Richelieu avec étonnement. ï

— Vous êtes un des rois de France, je suis un des rois de ls

montagne. Nous sommes prêtres tous deux ; vous êtes cardinal, il

est vrai, mais voyes, ne dirait-on pas que nous sommes égaux, ‘ même devant l'Eglise ?... Ma robe est rouge comme la vôtre!

— ‘Et cette robe rouge, s’écria le cardinal, pourquoi la portez. vous ?.… Pourquoi cette parodie coupable du costume des plus hauts dignitaires ecclésiastiques ?.…

— Quand on vous a parlé de moi, monseigneur, ne vous a-t-on jamais parlé de cette robe?

! — On m'a répété de superstitieuses légendes, d’absurdes croyances, auxquelles je ne pouvais ajouter foi...

— On vous a dit, n’est-ce pas, que la robe rouge était un. talisman ?

— Oui.

— Onvous a dit que sur son étoffe écarlate rebondissaient les Le des mousquets et s’ébréchaient les rapières les mieux trempées ?.…

— On m'a dit cela!

— On vous a dit enfin que sous les plis de sa robe rouge, le curé Marquis était invulnérable, et que les montagnards marchaient plus era au combat, certains d’être guidés par un chef que nulle blessure ne pouvait atteindre... Eh bien, tous ces bruits insensés, monseigneur, ce n’est pas moi qui les ai répandus, mais c’est moi qui les, ai laissés s’accréditer.…

— Dans quel but ?.. rue

Marquis, d’un mouvement brusque, saisit un poignard À la ceinture de M. de Feuquières qui se trouvait à côté de lui, et, avec la pointe de cette arme, il fendit dans toutc sa longueur la manche gauche de sa robe. ,

Les Français qui n’avaient compris que le premier des deux mouvements du prêtre-soldat, crurent qu'il en voulait à la vie du cardinal et s’élancèreut pour le retenir.

Mais déjà il avait jeté loin de lui l’arme dont il venait de se servir et il montrait à Richelieu son bras nu.

La biessure faite le matin devant le. château de Verges, par l'infâme brutalité de l’un des Gris, saignait toujours.

— Regardez, monseigneur, dit-il, le sang coule et nul ne le sait. Le sang est pourpre comme le vêtement dont il ne change pas la couleur! Voilà comment le curé Marquis est invulnérable l... voilà le secret de la robe rouge l.…

Le cardinal baissa les yeux, et ses narines mobiles tout à coup dilatées, indiquèrent qu’il venait de recevoir une violente commotion intérieure.

Un cri d’admiration s'était échappé de toutes les poitrines en face de ce mâle courage, de cette stoïque vertu, que rien ne pou-

. Vait ébranler, en présence de cet homme qui, semblable aux héros si vantés des grands siècles de Rome, considérait la douleur comme un vain mot! .

Cet enthousiasme, trop franchement manifesté, dépiut sans doute à Son Eminence dont «8 sourcils épais se plissètent.

Les gentilshrmmes frissonnerent, comme si le vent d’une prochaine disgrâce eût passé sur eux, et ils prirent un air confus et suorne.

Pendant quelques minutes, tous lés visiges exprimèrent la coneternation. Le cardinal était toujours pensif, le cui Marquis toujours impassible. |

ichelieu rompit enfin ce si.ence pesant. ‘

— Messires, dit-il en arrétant successivement sur chacun des officiers son regard circulaire, il faut que justice soit faite. Nous avons devant nous un rebelle, fait prisonnier les armes à la main. Nous allons prononcer contre lui la peine qu'il mérite, mais nous voulons auparavant nous éclairer de vos lumières, et vous demander à tous ce que doit être cette peine... Parlez le premier, duc de

Longueville..

— Votre Eminence me fait l’insigne honneur de me demander

‘mon avis?

— Oui.

— Je n’en ai pas d’autre que celui de Votre Eminence... Je

‘ pourrais me tromper, et Votre Eminence est infaillible...

— Et vous, marquis de Villeroi? : : ©

— Mon opinion est de tout point conforme à celle du duc de Longueville...

— Et vous, marquis de Feuquières ?..

— C'est ma pensée intime et profonde que le duc et le marquis viennent d'exprimer en même temps que la leur.

Le regard du cardinal dut se baisser en ce moment sous celui de Marquis, tant les yeux du prêtre-soldat exprimaient clairement le profond mépris que lui faisait éprouver la bassesse des

“trois seigneurs.

—Il a raison, pensa le ministre, ces hommes n’osent pas même

avoir une opinion devant moi |...

Puis il continua, et s'adressant à Guébriant, il lui dit :

—Et vous, comte, avez-vous un avis?

—Oui, monseigneur.

—Ah! fit Richelieu.

—Votre Eminence, continua Guébriant, me permet-elle de parler avec franchise ?..

4 —Non seulement je vous.le permets, mais encore je vous l'oronne: | .

—Eh bien, monseigneur, je ferais grâce.

—Ah! répéta Richelieu.

A ce mot de grâce, prononcé d’une façon tellement inattendue, les regards des trois gentilshommes se tournèrent avec stupeur vers celui qui venait de faire preuve d’une aussi formidable audace.

Véritablement ils ne pouvaient en croire leurs oreilles, ni se persuader que le comte eût parlé sérieusement.

Un jet' de Samme sembla s'éiancer des trous du masque d’An-

: tide de Montaigu.

: Une sorte de frémissement vague, de murmure d'admiration mal contenue, s’échappa de la petite troupe des gardes du cardinal. Le caractère, le courage, la hardiesse du prêtre-soldat les avaient fascinés. : Ds nr : — Comte de Guébriant, s'écria Marquis, vous servez un mauvais maître, mais vous êtes un ‘ennemi généreux l... Va

Il ne restait plus que le seigneur de l’Aigle à interroger. Richelieu se tourna vers lui et lui demanda :

— Et selon vous, messire, quelle peine mérite le prisonnier ? — La mort, répondit Antide d’une voix gutturale.

— Et quel supplice?

— Celui des manants, la corde. .

— Et après avoir rendu l'arrêt, vous chargeriez-vous de l'axé-

ter?

— S'il le fallait, oui, monseigneur.

Le cardinal détourna les yeux.

L’'infamie du seigneur de Ÿ à ceux-là mêmes qui profitaient de cette infamie.

— Que ce prêtre soit conduit dans la chapelle, reprit Richelieu au bout d’un instant, et qu'il reste libre d'y prier et de s’y préparer à la mort.

— Seigneur mon Dieu; murmura Mérquis en sortant au milieu de ses gardes, j'accepte votre volonté et je la bénis l...

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