‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 53 sur 66 · LES DEUX MOINES · texte numérisé non relu

LES DEUX MOINES

Tandis que se passent, dans la grande salle du château de Bletterans, les événements que nous venons de raconter, tandis que le curé Marquis, prisonnier de Richelieu, triomphe en quelque sorte du grand cardinal par l’ascendant de son héroïsme, transportons-nous sur cette même route par laquelle étaient arrivés, quelques heures auparavant, les Gris qui formaient l’escorte du prisonnier.

Deux hommes, deux moines, suivaient rapidement cette route st se trouvaient déjà à une assez grande distance du village de Beaufort.

Ils portaient l’un et l’autre le simple et sévère costume des bons religieux de l’abbaye de Cuzeau, c'est-à-dire une robe de grosse laine grise, longue et large, dont le capuchon pouvait se rabattre sur la tête et cacher tout le visage.

® La robe était serrée à la taille par une corde tenant lieu de ‘ceinture, et dont les bouts flottants, terminés par un nœud, tombaient jusque sur les pieds qui n’avaient d’autre chaussure que des sandales à fortes semelles.

Chacun des moines tenait à la main un long bâton noueux, fraîchement coupé sans doute dans la haie qui couronnait quelqt.a fossé, ou sur la lisière de l’un des bois qu’ils venaient de traverser.

L'un d'eux était un vieillard.

Autant que permettait d'en juger son capuchon rabattu, 11 avait une de ces têtes magnifiques et vénérabies dont les pinceaux de Michel-Ange et du Dominiquin ont souvent reproduit le type.

Aigle faisait honte et faisait horreur

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réuées:et profondes sitlonnaient son'visage

. Dessxideganombr et témoignaient de toute une vie de jeûnes, de veilles, d’austérités,

de macérations.

Une de ces immenses barbes blanches dont la tradition s’est perdue, une de ces barbes évidemment vierges de tout contact avec les ciseaux ou le rasoir, ruisselait comme un flot d'argent jusqu'au milieu de sa poitrine.

Prcree Lo mèches de cheveux, blancs comme la barbe, s'échappaient du capuchon.

Le second moine avait tout au plus viugt-trois ou vingt-quatre ans. .

La corde qui serrait son froc autour de ses hanches dessinait à merveille la cambrure hardie de sa taille svelte et souple.

Il marchait d'une allure vive et décidée, tête nue, ses cheveux blonds au vent, brandissant par instant son bâton comme une épée au lieu de s'en servir comme d’un point d'appui, ainsi que le faigait son compagnon.

Sans doute (à en juger du moins par le feu de ses regards et par la vivacité de ses mouvements) ce jeune homme était un novice un peu contraint dans sa vocation, et joyeux d'échapper pour

uelques heures à l'existence monotone, à l'ennui régulier, à la froide et rigide sujétion du cloître.

La route était absolument déserte. Depuiaque les bons religieux si différents d'âge et de tournure, avaient quitté Beaufort, ils n’avaient pas fait la-rencontre d’un être vivant. Nous devons ajouter qu'ils n'avaient pas échangé une seule parole.

Quoi de plus simple en apparence que deux moines s'en allant ainsi de compagnie, en plein jour, par les grands chemins ?..

Peut-être regagnaient-ils leur couvent...

Peut-être étuient-ils chargés de faire une quête pour les besoins de leur ordre...

Peut-être#le prieur de leur abbaye leur avait-il donné mission de transporter quelque message, écrit ou verbal, pour un prieur de sa connaissance...

. Rien n'était: plus fréquent, malgré-la guerre, que: de rencontrer ainsi des moines courant la campagne. Le danger de tomber dans une embuscade et d’être pris par l'ennemi se bornait pour eux, en réalité, à fort peu de chose.

Les maraudeurs de tous les partis savaient d'avance qu’ils ne trouveraient dans leur poche qu’une bourse plate, ou plutôt qu’ils ne trouveraient pas de bourse du tout, et leur humble défroque tentait médiocrement les pillards les plus décidés.

Et cependant, si quelque observateur invisible avait suivi les deux religieux, il aurait remarqué tout à coup un fait très minime en apparence, fort important en réulité, et qui eût ouvert insontinent un champ vaste aux conjectures de toutes sortes.

Nos moines, toujours ca et toujours silencieux, arrivèrent à un endroit où la route, depuis quelque temps encaissée, faisait un coude brusque. Rue AT

Asdéox:ouitrois cents pas‘dé:ce'coude, 6f1 voyait des voitures chargées de grains et de fourrages, et une demi-douzaine de grands

bœufs, se dirigeant du côté de Beaufort, sous la garde d’une petite troupe de paysans armés jusqu'aux dents et portant avec une gaucherie manifeste des mousquets rouillés et des rapières du temps, de Charlemagne. ut

Tout aussitôt il se fit un changement subit et bizarre dans la tournure et duns la démarche du vieux moine.

Jusqu’à ce moment il avait tenu la tête haute, et il avait marrhé d'un pas assuré, et sa taille semblait aussi droite que celle de son jeune compagnon.

Dès que les paysans furent en vue, son pas se ralentit, son épine dorsale se courba, ses genoux se ployérent, une sorte de tremblement agita ses membres, il s’appuya sur son long bâton, et il n’avança plus qu'avec peine, en remuant doucement la tête comme font les vieillards parvenus à un âge très avancé.

Tout à l’heure ce pouvait être un homme de soixante à soixante- Ps vigoureux encore et bien conservé malgré ses rides pro-

ondes.

Maintenant c'était un centenaire débile et chancelant.

Le moine avait vieilli de trente ‘ans en une minute...

En vérité ceci tenait du prodige, et cependant le jeune homme ne semblait pas étonné le moins du monde de l'incroyable métamorphose qui venait de s’opérer snus ses yeux.

Paysans et religieux, chacun de son côté, avançaient les uns vers les autres.

Ïls finirent par se rencontrer.

Les paysans se rangèrent sur le bord du chemin, ôtèrent leurs larges chapeaux et sollicitèrent la bénédiction du saint vieillard.

—Je vous bénis de tout mon cœur, mes enfants, leur dit-il d’une voix tremblante et cassée. Je vous bénis au nom du Père, au nom du Fils et au nom du Saint-Esprit... de

—Mon père, demanda l’un des paysans, priez le bon Dieu, s'il vous plaît, de permettre que nous ne rencontrions, d’igi à Beaufort, ni Gris, ni Suédois, ni Français. on

—Je vais réciter mon rosaire à cette intention, mes enfants... et j'espère que le bon Dieu exaucera ma prière...

‘ : Merci, mon père...

—Allez en paix, mes enfants, allez en paix |...

Puis, après ces quelques paroles échangées, les moines et les paysans se mirent en marche en se tournant le dos. Ro

rsqu’ils furent suffisamment éloignés les uns des autres pour s'être complètement perdus de vue, une seconde métamorphose s’opéra dans la personne du vieillard, métamorphose non moins brusque et non moins surprenante que la premiére.

Sa tête baissée se releva, sa taille courbée se redressa, ses jambes chancelantes reprirent leur vigueur primitive, etsa marche ralentie s'accéléra de telle sorte que son compagnon fut obligé de multiplier les enjambées pour ne point se laisser dépasser.

Au bout d’un quart d'heure l'étrange religieux s’arrêta. —Hat-ce que vous ne voyez pas quelque chose tout là-bas, dans le bre ? demanda-t-il. A É —VuL OLA 4

—Des chaumières, n'est-ce pas ?.….

—dJe le crois.

" NE doivent être les premières maisons du village de Sainte- \gnès. :

—Le traverserons-nous ?

—Non, puisque nous pouvons l'éviter.

—Qu'allons-nous faire ?

—Quitter la route et nous lancer à travers champs sur la droite.

—Où cela nous mènera-t-il ?

—$Si mes souvenirs sont exacts, et je crois qu'ils le sont, nous devons trouver d'ici à dix minutes un sentier qui conduit à Condamine.. "

—Allons.… ;

Ils abandonnèrent la route ; et en effet, au bout d’un petit nombre de minutes ils rencontrèrent le sentier dont le vieillard venait de parler.

Ils le suivirent sans prononcer une parole, et, en moins d'un quart d'heure, ils atteignirent Condamine.

Au moment d'entrer dans le village, le vieux moine dépouilla ses allures franches et rapides, et sembla ne pouvoir marcher qu'avec une extrême difficulté en se soutenant d’un côté sur son bâton, et en s'appuyant de l’autre sur le bras du jeune homme.

Ce dernier avait toutes les peines du monde à s'empêcher de sourire en voyant la vénération profonde et les manifestations renpectueuses avec lesquelles les pieux villageois accueillaient cette bizarre comédie.

Le village de Condamine fut traversé sans autres incidents que quelques bénédictions distribuées à droite et à gauche.

Les religieux atteignirent bien vite la frontière de la Franche- Comté et de la Bresse française, et ils la suivirent pendant quelque temps, guidés par la parfaite connaissance du pays que semblait avoir le vieux moine, car aucun sentier frayé ne s'offrait à eux, et ils traversaient une plaine immense et fangeuse, n'ayant d’autres limites apparentes que l'horizon, et présentant à la surface une boue épaisse et gluante dans laquelle ils enfonçaient jusqu’à mi-jembes, ce qui, pour n’avancer que bien lenteinent, exigeait de leur part une Pa are dépense de force.

—Quelle affreuse contrée! [... s'écria tout à coup le jeune homme.

—Vous préférez la montagne, n'est-ce pas ? demanda le vieux moine.

Et vous avez cent fois raison! La montagne est aride et froide, le rocher semble sans cesse y dévorer la terre et la rendre infertile, mais du moins elle a sa sauvage grandeur qui charme les yeux et qui plaît à l’âmel L'air qu'on y respire est pur, on y vit pauvre mais on g vit fort. La Bresse est riche, au contraire, mais triste jusqu’à la mort! Ses plaines fertiles recèlent des marais empoisonnés, le fantôme pâle de la fièvre veille sans cesse au chevet de la couche de ses débiles habitants !..

En ce moment le jeune homme poussa une exelamation de co-

300 LE t DECIN DES PAUVRES.

lère, accompagnée d’un juron nettement accentué, qui s'accordait fort mal avec son vêtement de.retigieux.

Il venait de s’embourber jusque par-dessus les genoux, et il lui.

fallut l’aide du vieillard pour se tirer de ce mauvais pas.

—Ah ça! mais, demanda-t:il alors, il n’y a donc pas une seule route dans ce pays d’enfer ?.….

—Il y en a fort peu, et nous les évitons avec soin. L'armée française est campée tout près d'ici, bientôt nous serons au but. Marchons. marchons… L'heure nous presse...

Le jeune homme poussa un soupir involontaire, et recommença à lutter héroïquement contre la boue, toujours précédé par son

# compagnon.

Bientôt ils atteignirent une petite éminence qu'ils gravirent : alors la silhouette aiguë d’une tour, dominant d’autres bâtiments d’une imposante apparence, sembla saillir de la plaine et leur apparut dans la brume, à l'horizon, de l’autre côté d’un bois de mé-

iocre grandeur. |

Qu'est-ce que cela? demanda le jeune moine.

—C'est Bletterans.

—Et nous y serons...?

—Dans une heure. Jusqu'à ce moment notre voyage a été sin: gulièrement heureux ; on eût dit que les bénédictions rodiguées

r moi le long du chemin retombaient sur nousi il s'agit de

nir avec autant de bonheur que nous avons commencé... Si les renseignements que l’on m’a donnés sont exacts, le bois dans lequel nous allons entrer n'est point occupé par les troupes fran-

aise. Le camp s'étend sur la gauche, depuis Ville-Vieux jusqu'à ontmorot, près de Lons-le-Saulnier.. Je commence à espérer que tout se passera comme je le souhaite.

Les deux moines s’enfoncèrent dans le bois, et le traversèrent sans avoir rencontré une âme.

A sa sortie ils virent devant eux un vaste espace découvert, se déroulant jusqu'aux remparts du château de Bletterans, et coupé seulement par un second bois de peu d’étendue.

Le soleil venait de disparaître à l’horizon, derrière un rideau de vapeurs épaisses qu'il teignait d’une pourpre sanglante

. Le crépuscule allait venir.

En ce moment le beffroi de 1a citadelle sonna cinq heures, Immédiatement après le dernier coup de cloche, il se fit un grand mouvement sur les remparts; on entendit des batteries de tarubours et des sonneries de clairons, et le pont-levis, baissé jusqu'à. lors, se releva.

--0Oh 1! oh! fit le vieux moine, voici qui va mal! Nous :arri vons trop tard |... ’

—Que faire ?...

—Allons toujours... e :

Et il s’'engagea dans l’espace découvert qui s’étendait entre le bois et le château, et que is ver vers la droite, le second peti' bois dont nous venons de parler.

La plaine était déserte.

Au loin se voyaient les vremières tentes du camp français.

Sur les remparts les sentinelles allaient et venaient, et quelques

. soldats lékæwuvtés;e’aceoudant sur les créneaux, regardaient au

loin.

Le vieux moine, le dos plus courbé et les jambes plus vacillantes que jamais, se dirigeait, suivi de son compagnon, vers la grande porte dont le pont-levis venait d’être relevé.

Pour atteindre cette porte, il fallait passer à une portée de mousquet de l’angle du petit bois.

Mais le moyen de craindre que ces quelques bouquets d'arbres, disséminés sur un espace de cent cinquante ou deux cents toises.

. recélassent un péril uelconque ?..

Aussi les moines allaient-ils d’un air tranquille-et comme des gens parfaitement assurés qu'ils n’ont rien à craindre.

Les sentinelles s’arrétaient dans leur marche monotone pour les regarder avec ce sentiment de vague et instinctive curiosité qui pousse à chercher des distractions dans l'incident le plus futile. “Mais voici que, tout à coup, cette curiosité eut une pâture sur laquelle elle ne comptait guère.

ne vingtaine de soldats, portant l'uniforme de l’armée fr:n-

çaise, bondirent hors du petit bois, comme une meute de démons et se ruèrent vers les moines.

Ceux-ci essayèrent de s'enfuir. Mais le plus vieux fut trahi par

- ses forces, et le plus jeune ne voulut pas, sans doute, abandonner

son compagnon.

er soldats enveloppèrent les deux religieux, une lutte s’ensuivit.

Elle ne pouvait être longue.

Le vieillard, renversé, foulé aux pieds, et Dans par le pommeau de vingt rapières, fut laissé pour mort sur la place.

Le jeune homme, écrasé pur le nombre, mulgré sa résistance désespérée, eut les mains attachées derrière le dos et fut poussé brutaiement en avant du côté du bois.

Il refusa de marcher.

Plusieurs soldats le soulevèrent alors, et faisant avec leurs bras et leurs épées une sorte de civière sur laquelle il fut placé, ils disparurent avec lui dans les taillis.

XXIIT LA UANTINIÈRE

La soène que nous vendns de raconter s'était passée en mo: dé quatre ou cinq minutes, et déjà, cependant, les deux tiers des hommes formant ld garnison du château étaient accourus sur le rempart, stupéfaits de l’audace inouïe de cette scène de violence, de cet acte dc brigandage effréné, accompli ainsi en plein jour, à quelques centaines de pas à peine des murailles d’une citadelle et sous les yeux des sentiuelles épouvantées.

Chacun dfiétit son ot, «haoun exprimait son opir ‘on à propos du fait étrange dont il venait d'être témoin.

— Voilà de pauvres diables de capucins bien mal accommodés |... s'écriait l'un.

—Le vieux à l’air maïiade, répondait l’autre.

—Qué pemvent-ilg vouloir faire du jeune, les bandits... et pourquoi done l'ent-ils emporté de cette façon, | et poings liés ?..

—Veulent-il# Pay hasard obtenir de lui, le pistottet sur la gorge, l’absolution pleine #4 éfitière de leurs péchés ?

—Ce ne peut être pour le voler, car tout le monde sait que les ca quand ils voyagent, n’ont pas môme un écu dans leur

—À quel corps de l’armée appartiennent ces détrousseurs ?.. —J’ai cru reconnaître l’uniforme du régiment de Longueville...

à Na à moi, je suis certain d’avoir reconnu celui du régiment de

onti..

—Ah ! le régiment de Conti... les plus Lit pillards de l'armée !.. de vrais bandits! Ça doit être ça |...

—Que va dire leur colonel quand il apprendra la chose 1... sig foi, je ne voudrais pas être dans la peau de ces gredins

—Surtout aujourd’hui...

—Pourquoi surtout aujourd'hui ?...

—Parce que le cardinal est ici, et que le cardinal, étant cardinal, est prêtre, et que les moines étant prêtres, il doit soutenir les moin”, gs qu’il ne pardonnera pas de les avoir détroussés et as- SAS81108 !.…

—C'est, ma foi, vrai ce que tu dis là...

Ce qui m'étonne, moi, c'est qu’il se soit trouvé une embuscade de plus de vingt hommes dans le petit bois, où personne de nous a’avait vu entrer seulement un chat !...

—Babh ! ils sont venus par le grand bois qui est en arrière : rien n’est plus facile que de se glisser d’un arbre à l’autre sans qu'on e’en doute...

Eu ce moment, un nouveau pme arriva sur les remparts et se méêla aux groupes des soldats. ;

Ce nouveau personnage était une vieille femme; personnalité re curieuse, à laquelle il est utile de consacrer ici quelques

ignes.

Elle avait soïix:ute-cinq ou soixante-six ans, elle était petite lutôt que grande, et grasse plutôt que maigre, avec un visa ourgeonné et un nez bulbeux qui, l’un et l’autre, atteitelent le

culte fervent de la dive bouteille.

Elle était veuve, elle avait un fils dont nous parierons dans un instant. Tout le monde la connaissait sous le nom de la mère Fint, et depuis un temps immémorial elle exerçni‘ les fonctions de portière et de cantinière du château de Bletterans.

‘Les années se succédant, elle avait fini, comme dirait un:hom-

me de loi, par fasre nc ile de l'immeuble.

Les événements qu ‘asiant de s'accomplir dans la province, la guerre, les combat: le: : *.::, les “hangements de maître, rien

n'avait pu lui faire déserter le poste dans lequel elle avait passé toute sa vie et où elle comptait bien mourir, Fidèle à ses habitudes et à sa demeure, À peu près comme l'es-

" @argot l’est À sa coquille, .elle demeurait étrangère à tout senti-

ment de patriotisme, à toute conviction politique ; elle versait à boire aux Pan et aux Suédois,aussi volontiers qu'aux Francs- Comtois, et elle formulait fréquemment (en manière d'aphorisme) que l’eau-de-vie et le genièvre devaient couler pour tout lemonde...

ur tous ceux du moins, ajoutait-elle, qui pouvaient payer la

oisson consommée |...

Cet éclectisme de principes, bientôt connu des soldats des diverres armes, devait protéger la mère Fint contre toute catastronhe, et ls protégea en effet,

Son logement, situé dans l'épaisseur même du rempart, non loin du pont-levis, était composé de deux pièces, l’une, chambre à coucher, l’autre, cabaret.

RE cabaret avait une porte toujours ouverte sur l’esplanade du château.

La chambre à coucher prenait jour, par une petite fenêtre garnie de barreaux de fer, sur la campagne, au-dessus d’une poterne opt Leg dans le soubassement de la muraille et communiquant avec les fossés.

La chambre à coucher, avons-nous besoin de le dire après avoir tracé un croquis de la mère Fint ? était inviolable.

Le cabaret constituait un terrain neutre, et sur ses bancs de bois brut venaient successivement s'asseoir les soldats de tous les partis, parfaitement certains d’être aussi bien accueillis les uns que

es autres. ‘

Lorsque les vaincus d’hier devenaient les vainqueurs d’aujour. d’hui, et rentraient triomphants dans les murs d’où ils avaient été chassés la veille, la mère Fint les recevait avec une cordialité parfaite, et elle ne s’occupait de la couleur du drapeau qui flottait sur la plus haute tour. étendard de France aux fleurs de lis d’or, ou drapeau de la Comté en deuil, que pour être toujours exactement de l'opinion du dernier occupant.

Cette versatilité, si merveilleuse et si peu dissimulée, lui avait valu, chose rare !... la confiance et l’estime des partis opposés.

ous avons dit que la mère Fint avait un fils et que nous repar. lerions de ce fils.

On le nommait le grand Nicolas.

Nicolas, qui devait son surnom de grand non pas au développement de ‘on intelligence, mais À celui de sa taille, était un garçon de trente ans, beaucoup plus simple d'esprit que certains enfants à peine arrivés à l’âge de raison.

Boire, manger, dormir, telles étaient les trois principales occupations de sa vie, dont tout le bonheur se résumait en l’assouvissementde ces trois passions, l'ivrognerie, la gloutonnerie, la paresse.

En dehors de ce qui touchait de près ou de loin, à la bouteille, à la gamelle ou à la possibilité d'étendre sur un lit plus ou moins dur ses jongs membres dégingandée, Nicolas n'atait pins unc idée et ne ressentait pas un dés «

,On.ne pouvait affirmer, pependant, qu’illfût de fout point idiot, ni même complètement inutile.

Il aidait sa mère, tant bien que mai, dans le service de la can. tine, et il s’acquittait, à la satisfaction générale, des fonctions de porte-clefs, emploi dans lequel il aurait été bien difficile de le remplacer, car, au milieu des changements continuels de garnison avec des gouverneurs tantôt francs-comtois, tantôt français, Nicolas seul pouvait dire, du premier coup et avec certitude, à quelle porte allait telle clef.

Aux détails qui précèdent sur la cantinière et sur son fils, nous devons ajouter que la mère Fint était une femme pieuse et qu'elle professait le respect le plus profond et le dévouement le plus absolu pour tout homme revétu de la soutane de prêtre ou du froc à capuchon du moine.

Rejoignons-là maintenant, s'il vous plaît, au moment de sa brusque apparition sur les remparts où elle avait été attirée par le bruit des éclats de voix et le murmure confus des conversations turbulentes.

— Eh bien? eh bien? demanda-t-elleen se frayant avec les coudes un passage au milieu des groupes, qu'y a-t-il, et que regardez-vous donc ?.…

— Voyez... répondit un soldat en étendant la main vers l’un der points de la plaine.

— Où? quoi? Je ne vois rien.

— Tenez, là, à quatre ou cinq cents pas, dans la direction de ce gros arbre.

— Ah! ah i j'y suis, fit la mère Fint ; il y a quelque chose par terre, mais qu'est-ce que c’est ?

— C'est un pauvre diable que des maraudeurs viennent d'assummer...

— Ah! les brigands! s'écria la vieille femme.

Puis, regardant mieux, elle ajouta :

— Mais, sainte Vierge Marie {.. Dieu me pardonne !... on dirait presque que c’est un moine!

— Eh] c’est un moine en effet, la.:mère.

— Un moïinel... est-ce bien possiblé ?... Mon doux Jésus... un moine !… un serviteur du bon Dieu !... Ah! les mécréants, ah! les damnés |.

Et, se faisant comme une sorte de Le etes avec ses deux mains, la veille femme, dont le corps tremblait d'émotion, attacha ses regards sur le corps inanimé du religieux, tout en continuant ses lamentations, ses exclamations et ses malédictions.

Au bout de quelques minutes d’attention, elle murmura:

— Ah! mais... ah ! mais... ai-je la berlue ?.….

— Que voyez-vous donc, la mère ? demandèrant les soldats.

— Il n'est pas mort!

— Comment! il n’est pas mort?

— Pas plus que vous et moil... et que le bon Dieu en soit béni !.. Tenez! regardez! il vient de faire un mouvement...

L'attention des:.80]dats, un, instant Mistraite,.se ranima-tout .

aussitôt.

an dr

—Par ma toi, c’est vrai ! fit l’un deux, il remue !... En effet, le moine, toujours étendu sur le sol, agitait très visiblement l’un de ses bras. k —Quand je vous le disais ! s’écria la mère Fint triomphante. —]l peut se vanter, par np d’avoir l’âme fièrement chevillée dans le corps !... répondit l'interlocuteur de la vieille ; il a a ri de coups de rapière qu’il n’en faudrait pour tuer un uf !..

—Eh ! répliqua vivement la digne cantinière, c'est peut-être un miracle !... un vrai miracle du bon Dieu 1... Pour qui donc en fe-

rait-il, je vous le demande, s’il n’en faisait pas pour un saint re-

ligieux ?.… :

Le moine se souleva à demi, porta ses mains à son front et jeta tout autour de lui un regard plein de détresse.

—Doux Jésus. balbutia la vieille, doux Jésus !.… ses yeux 8e sont tournés de notre côté !.. 2

Et elle se mit à crier de toute la force de ses poumons :

— Par ici. par ici, mon père !... il y a d’honnêtes gens qui vous veulent du bien.

L'endroit où se trouvait le moine était trop éloigné du rempart pour que la voix de la mère Fint pû: arriver jusque-là.

Sans doute, cependant, un son vague frappa les oreilles du moribond, car il rassembla toutes ses forces pour s’agenouiller, et il étendit ses bras dans la direction de la citadelle avec un geste suppliant, mais presque aussitôt, l'épuisement s‘empara de lui dé nouveau et il retomba inanimé.

—ÏI1 nous a fait signe !.… reprit la vieille femme avec une si grande animation que son visage, naturellement ooloré, s’empour-

ra de façon à faire craindre qu’une attaque d'apoplexie ne fût imwinente ; il nous appelle à son aide 1... Nous serions pires que des païens et des loups-garous si nous le laissions mourir làbas f... Il faut le secourir...

--Le secourir ! répéta un soldat, et comment ?.….

--Comment ? cria la mère Fint, ne peut-on l’apporter ici ?...

--Et le moyen desortir du château ? Il est plus de cinq heures, les portes sont fermées et le pont-levis est relevé.

--Qu'importe ?.. Si nous l’abandonnions, nous serions dignes d’éire pendus dans ce monde, et rôtis dans l’autre...

iæ moine avait repris connaissance, il se trafnait maintenant,

eus les mains et sur les genoux, vers les fossés du château. ‘ 4

Vous êtes embarrassés pour des riens | reprit la vieille femme. Leu portes sont fermées !... qu’on les ouvre, le pont est levé! qu'on le baisse ! Ça n’est pas plus difficile que ça Fr

—Vraiment !.… Et la permission du gouverneur de la place, l'avez-vous ?.…

—Il la donnera.

—Dans tous les cas, ce n’est pas moi qui me cnarge d'aller la

: Jui demander...

—Ft pourquoi donc ?.. Il me semble que, quand il s’agit de la vie d’un saint homine, on peut se remuer !..

—Jriez-vous, vous, ia mère Len

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LE MEDECIN DES PAUVRES, —Oui, j'irais. “T —Eh bien ! allez-y donc !.. SAR —C'est ce que je vais faire...

Et la vieille femme se disposait en effet à descendre le talus des remparts pour gagner l'intérieur de la citadelle, quand le soldat l’arrêta en lui disant :

— Ne vous dérangez pas. le voici.

Les groupes s’écartèrent avec respect, le silence s’établit et le gouverneur s’avança parmi les soldats. ee

Il avait le visage farouche et le sourcil froncé, il s’appuyait en marchant sur une hante canne à pomme d'or, car une blessure qu'il avait reque à la ouissé gauche, au siège de Dôle, le faisait encore souffrir.

—Que veut dire ceci ? demanda-t-il d’un ton rude, pourquoi ces rassemblements et pourquoi ce bruit ?... .

La cantinière (et, d'après l’ébauche que nous avons tracée de son caractère, on doit le comprendre sans peine) s'était mise, non seulement avec les soldats, mais encore avec les chefs, sur un pied de familiarité que tout le monde acceptait. .

—Messire, répondivellé hardiment, il y a 1à, dans la plaine, un bon religieux que les maraudeurs ont abandonné, le croyant mort... il se traîne vers les fossés...

Le gouverneur s’approcha des créneaux et regarda.

Le moine était assez rappoché maintenant pour qu’on pât l'entendre murmurer d’une voix entrecoupée :

—Au nom du Dieu vivant, ayez pitié de moi | :

—Messire, continua la vieille femme d’un ton suppliant, on nepeut pas le laisser mourir sans secours, n’est-ce pas ?..

Cest très malheureux, répondit le gouverneur, mais je n'y puis rien.

—Vous y pouvez beaucoup, au contraire l.… vous y pouvez tout !.. Ordonnez d’abaisser le pont-levis, et d’aller chercher lesaint homme...

—]m possible |... ,

—Comment ! impossible ?.. pourquoi impossible ?... C’est un chrétien, messire !... c’est un moine |...

—Et quand ce serait le pape, je n’y pourrais pas davantage... Son Eminence monseigneur le cardinal de Richelieu est le seul maftre partout où il se trouve. Or il a enjoint, d'une façon absolue et sans restriction, de ne plus abaisser le pont-levis après: ‘cinq heures et de ne laisser entrer personne au château :

—KEh bien, messire, il faut prévenir Son Eminence qu’il 4 a. tout près de nous un prêtre ou gémit et qui se meurt... Il se. hâtera de donner un contre-ordre...

—$Son Eminence est enfermée dans son appartement et ne reçoit. personne en ce moment.

—Pas même vous, messire ?...

.—Pas même moi.

—Le moine semblait cruellement souffrir. On l'entendait râlercomme un agonisani, ii se tordait ies mains et ii baibutiait :

—$Sauvez-moi |...

.La vieille femme se meurtrissait le front.

ue gouverneur, fort ému, au fond, de ce douloureux spectacle, mais n’osant enfreindre laconsigne donnée par le ministre, se disposait à s'éloigner en répétant:

—Oui, certes, c'est triste. très triste 1... Mais, encore une fois, je ny puis rien |...

Déjà il avait fait queiques pas.

—J'ai une idée l.… s’écria tout à coup la mère Fint avec l'accent de la joie et dn triomphe. J'ai une idée...

Le pos s'arrêta, et il attendit que la cantinière formulât son s4nce.

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