‹ Le Médecin des pauvres [microforme]Chapitre 54 sur 66 · PÉRIPÉTIE · texte numérisé non relu

PÉRIPÉTIE

La cantinière, augurant bien de l'attention que le gouverneur semblait disposé à lui accorder, reprit vivement :

—Vous comprenez, messire, que lorsqu'on a comme moi depuis as ans l'avantage d’abreuver la garnison de la citadelle de Bletterans, on sait ce que s’est qu’une consigne, et on connaît le respect dû à la chose. Mais si la consigne vous défend de faire ouvrir les portes et baisser les ponts, j'imagine cependant qu’elle ne vous oblige pas à être cruel et sans pitié. ‘

. Sans doute, murmura le gouverneur, qui ne devinait point où la mère Fint voulait en venir.

—Bref, poursuivit-elle, vous seriez bien aise, n'est-ce pas, messire, de sauver ce pauvre moine sans violer la consigne

—Avez-vous un moyen ? :

—Oui, j'en ai un. Et c’est justement 1à mon idée.

—Voyons un peu...

La curiosité l’emporta sur le respect, et les soldats, qui s'étaient écartés d’abord, se massèrent de nouveau autour du gouverneur, afin d’être à portée d'entendre le projet de la cantinière.

—Vous savez, messire, dit cette dernière, vous savez que j'ai un mulet, et que, lorsque je vais à Lons-le-Saulnier chercher des provisions, je lui mets deux grands paniers sur le dos.

—Je sais cela, mais je ne devine pas quel rapport...

* Vous allez voir. Qui donc empêche d’attacher une corde à

l’un de ces paniers, de‘le descéndre dans le fossé avec cette corde et de le remonter ensuite, quand le bon moine se sera installé dedans? Vous comprenez cela, messire?

Qui.

—De cette façon, la consigne est satisfaite, la charité aussi, —Je ne dis pas non, répliqua le gouverneur.

—Ainsi, vous permettez ?... He —Je ne dis pas oui. Si o religieux était un moine de quelqu'un des couvents dela montagne. de l'abbaye de Saint-Claude, par «æemple?... un ami du capitaine JLacuzon ?...

—Un Cuanais ! s'écria la mère Fint, oh ! que nenni, messire !.… C’est un ami des Français,.au contraire ; c'est un moine de l’ab- Laye de Cuzeau.…

—Comment le savez-vous ?

—Æt son costume donc, messire?... Est-ce que vous ne voyez as son costume ?.. Robe grise, ceinture de corde et pieds nus. ur a que les bons moines de Cuzeau qui scient habillés comme

cela...

—J'avoue, répondit le gouverneur avec un sourire, j'avoue que je me connais mieux en uniforme qu’en froc.….

—Enfin, messire, consentez-vous ?.…

—Oui, mais à une condition.

— Laquelle?

—C’est que le religieux ne sortira pas de votre logement, qu’il ne se montrera point dans la citadelle, et qu’il se remettra en route dès demain matin.

— Tout ça sera fait, messire..…. soyez tranquille et rapportez vous en à moi.

Après avoir accordé la permission si impatiemment attendue, le gouverneur s’éloigna lentement ens’appuyant sur sa longue canne,

La cantinière se mit à crier tout du haut de sa tête :

— Nicolas !...hé 1 Nicolas!

Au bout de quelques secondes, le grand Nicolas sortit du logis de sa mère.

Il étirait ses longs membres et il re frottait les yeux avec ses poings fermés. A coup sûr l’honnête garçon venait d’être réveillé trop brusquement, et, tout en marchant, il dormait encore.

— Va me chercher un des grands paniers du mulet, lui dit la mère Fint, tu apporteras en même temps une corde à puits et un paquet de petites cordes... Dépêche-toi; si tu reviens vite, je te donnerai un verre d’eau-de-vie.

Surexcité par cette promesse, le grand Nicolas déploya une activité digne des plus grands éloges, et cinq minutes ne g’étaient pas écoulées, que déjà il reparaissait avec les objets demandés.

.… Les soldats se mirent aussitôt à l’œuvre, sous la direction de la vieille femme.

Ils commencèrent par attacher une petite corde à chacun des angles du panier. Ces quatre cordes furent réunies et fixées à l’extrémité du câble. On laissa glisser ensuite la machine tout entière au bas du rempart.

Le moine avait trouvé moyen de descendre le talus du fossé, mais là, sans duute, ses forces épuisées venaient de le trahir. Il restait üumobile, étendu sur la terre gelée, ne donnant plus signe de vie.

— Saint homme, lui cria la mère Fint, mon bon père... voici que nous venons à votre aide. Le panier de mon mulet vous attend. il est tout à fait commode et semble fait exprès. Prenez votre courage à deux mains, mon bon père et entrez dedans.

Le moine ne parut point entendre, et ne bougea non plus qu’un caillou. .

Seigneur mon Dieu, balbutia la cantinière, aurait-il déjà rendu l'âme !... Ah! mon doux Jésus, quel malheur !.…

: Puis, ne pouvant se résigner à perdre tout espoir, elle recommença à s'adresser au religieux et à faire appel À son courage.

Cet appel fut enfin entendu. Le moine revint à lui-mêmeencore une fois.YIl se traîna jusqu’auprès du panier dans lequel il monta tout en poussant force gémissements.

— Que Dieu soit loué! s’écria la cantinière, le saint homme est maintenant hors d'affaire... Allons, vous autres, hissez-moi ça doucement et sas secousses. Je promets du genièvre à tout D monde... :

On voit que quand l'exaltation religieuse s’emparait de la digne femme, ses sages principes d'économie domestique étaient oubliés incontinent.

Le contenant et le contenu, c’est-à-dire le panier et le moine, arrivèrent sains et saufs du sommet du rempart.

Ce fut alors à qui s’empresserait auprès du vieillard presque miraculeusement sauvé. Mais ses plaintes et ses gérmissements redoublèrent, et il supplia ses libérateurs de ne le point toucher, car, disait-il, il avait tous les membres rompus... et, de la nuque du cou à la plante des pieds, son corps n’était qu’une contusion douloureuse.

—$Soyez calme, saint homme !... lui dit la mère Fint en écartant tout le monde, on vous soignera mieux qu’un roi; et c'est moi qui m'en charge 1... Deux de ces braves gens vont vous prendre, et ils vous porteront dans mn chambre avec autant de précautions.et de respect qu’en montre le prêtre qui tient le saint sacrement sous le dais, à la procession de la Fête-Dieu 1...

C’est ce qui eut lieu en effet, et, au bout de quelques secondes, le moine reposait sur le lit de la vieille femme, dans la chambre eitr ’e derrière la cantine et dont l'unique fenétre prenait joursur les tossés, presque au-dessus de la poterne,

entrevue avec le curé

blable.

Il ne nous semble point embarrassant

tude, exceptionnelle sans doute

Maïquis paraît-elle étrange et invraisem-

de prouver que cette atti

le devait être dans une semblable circonstance.

Un homme ordinaire peut et doit s’irriter de s'entendre dira face à face de cruelles vérités. Si cet home a le pouvoir en main et qu'il n'y ait dans son âme ni générosité ni grandeur, la ven:

geance ne se fe

explosion de la colère.

ais à la hauteur où Richelieu se trouvait placé, pouvait-il - être atteint par l'ironie sanglante de quelques-unes des paroles de

Marquis ?..

D'ailleurs, habitué rue si 1

que des courtisans hum lets, et n’osant mê

chelieu 8e sentait

rampantes.

me pas expr tains que cette opinion fût conforme à la pensée du maître, las de ces plates adulations et de ces flatterien

les, soumis,

, n’en avait pas moins été ce qu’el

ra pas attendre et suivra de bien près la première

ongtemps à ne voir autour de lui

© tremblants comme des vaimer ieur opinion avant d’être cer-

Ri-

Il avait ressenti une sorte de satisfaction intime et profonde en

rencontrant sur son chemin une Pa ferme et qui ne craignaït point de

prit

Et d’ailleurs, ements du prêtre en avait fait pardonner la hardiesse impru-

ente.

Il était dix heures du soir au moment où le cardinal, ayant pris un parti décisi

nous le répétons,

s’absorber pendant

tion.

Le ciel sombre et ch

eurter le sien.

ence indépendante, un es-

la merveilleuse justesse des ju-

quitta le fauteuil dans lequel il venait de e longues heures en une profonde médita-

argé depuis le matin était devenu pluvieux

à la tombée de la nuit, le vent du nord-ouest soufflait avec violence, et ses rafales impétueuses chasszient les gouttes d’eau contre les hautes fenêtres et faisaient trembler les petits carreaux dans leurs alvéoles d’étain.

Le curé Marquis, nous le savons, avait été mis en chapelle par les ordres du cardinal.

Après l'avoir conduit jusque dans le sanctuaire, les soldats 8’étaient retirés pour garder extérieurement les issues, laissant le

prêtre seul.

Lu chapelle n

d'argent sus La lueur

ndue à la voûte.

avait fait joe

daient lestén

bres, et, lors tant de lumière pâle et b

e cette lampe, imperceptible aussi s'était agrandie peu à peu, à

’était éclairée que par le lumignon d’une lampe

longtemps qu'il mesure que descentr la nuit fut close, un cercle tremblo-

afarde se dessina sur le marbre des

dalles, mettant çà et là une douteuse étincelle sur les ornements de l’autel et sur les cadres sculptés ‘les tableaux.

Marquis avait ployé le avait prié aver la Puis, s'étant en et, les regards tourn

foi du c

enou d

‘abord en face du tabernacle ; il rétien et la ferveur du prêtre.

fn relové, il avait croisé ses bras sur sa poitrine,

és vers une image de Jésus crucifié, il s'était

abandonné à ces pensées, tout à la fois tristes et corisolantes, qui viennent assaillir l’âme du juste qui va mourir ; dans sa réverie suprême, il ne s’apercevait pas que les heures s’écoulaient.

epuis la chambre à coucher du cardinal, un étroit couloir conduisait à la chapelle.

—Richelieu n’avertit personne. Il prit nne lampe qui brûlait sur la cheminée et il s’eng seul dans le couloir.

Un soldat français faisait faction près de la porte de la chapelle.

—Vous pouvez vous retirer, dit le cardinal à ce soldat, votre présence est inutile ici désormais.

Le garde obéit avec promptitude et le cardinal ouvrit la porte,

Marquis, complètement absorbé en lui-même, ne s’aperçut pas qu'iln était plus seul.

Richelieu s’avança jusqu'auprès de lui et lui toucha doucement l'épaule. le prêtre se retourna... son visage n’exprima ni trouble ni surprise.

I] s’inclina cependant ; mais ce salut fut un hommage qu'il rendait à la pourpre romaine dont le ministre était revêtu et non point au ministre lui-même.

; Ra lui demanda le cardinal, à quoi donc pensez-vous ainsi ?...

—Je pense, monseigneur, répondit Marquis avec calme, je pense que jusqu’à ce jour je vous ai considéré comme un ennemi cruel, que je vous ai maudit à cause du mal que-vous faisiez à tout ce que j’aime, et que cependant, à cette heure suprême, toute la baine a disparu de mon âme et je vous pardonne du fond du

cœur...

—Kt d'où viennent cette résignation et cette manruétude ?

—Regardez, monseigneur..

Et la maiu de Marquis désignait le Christ.

Il poursuivit :

— Regardez !... le fils de Dieu meurt sur une croix infâme et par. donne a ses bourreaux !... je lui ai demandé la force d’imiter le grand exemple qu'il nous a donné... Il paraît que ma prière a été entendue, car je vais mourir, et je vous le répète, il n'y a plus d’amertume en moi …

— Vous ne craignez donc pas la mort ?..

—Comment la craindrais-je ?.… Soldat, je l'ai vue souvent de

: bien près ; homme, je sais que le terme de la vie est incertain et

que la mort est toujours là, guettant sa proie comme un vautour ; prêtre, j'ai combattu chez les autres les terreurs et les défaillances qu'elle amène à sa suite... Vous voyez que je ne puis craindre celle que je connais si bien !... Que vos bourreaux viennent, monseigneur, je suis prêt...

—Les bourreaux ne viendront pas, répliqua lentement Richelieu.

—Que voulez-vous dire ?

—Les hommes tels que vous, curé Marquis, réhabiliteraient l’6chafaud et enncbliraient legibet.. pour eux le supplice serait une aüréole de plus 1.Je vous trouve assez grand, je ne veux pas vous grandir encore !.… Vous vivrez.

—Moi, monseigneur !... s’écria le prêtre.

—J'espère, ajouta Richelieu en souriant, que vous ne refuseres point d'accepter la vie... et de l’accepter de moi...

Le curé secoua la tête.

—Monseigneur, répondit-il, j'ai peur qu’il ne me faille acheter ma tête à un prix trop élevé pour être acceptable l...

—Eh |! qui vou le de rachat ?.… qui vous parle de conditions imposées ?.. Je ne vous vends pas la vie, curé Marquis, je vous la donne.

—Je vous entends, monseigneur, mais je vous comprends si peu que j'ai peine à vous croire.

Les lèvres du cardinal eurent un sourire amer.

—Ah ! s'écria-t-il, je comprends, moi !.. vous ne pouvez ajouter foi à la clémence de Richelieu |...

__—Monseigneur ! répondit Marquis l’histoire dira que Richelieu fut un grand ministre, mais elle n’ajoutera pas qu’il fut un ministre clément.

—£Æh bien, en ce qui vous concerne du moins, l'histoire aura tort !.. Je vous fais grâce sans conditions. J'ai besoin d’un ennemi tel que vous... Moins disputée, la conquête de la Franche- Comté serait moins glorieuse, et, quoi que vous en ayez dit, je vous répète que la province que vous défendez doit bientôt appartenir à la France.

—Jamais | dit Marquis avec énergie.

—Jamais.. répéta Richelieu. Le croyez-vous véritablement ?

Le À pts allait répondre.

Mais soudain il s'arrêta et saisit le bras du ministre en murmu.

rant :

—Silence |...

Un coup de sifflet long et vibrant, venait de traverser l’espace.

—Qu'est-ce donc ?.… demanda Richelieu, étonné du mouvement du curé Marquis, et surtout de la subite altération de son visage impassible jusque-là.

Mais le prêtre ne répondit pas.

La tête penchée en # vant, le regard fixe, la lèvre agitée par une sorte de tremblement, attentif au moindre bruit, il attendait.

Un second coup de sifflet se fit entendre.

/ —Deux |! s'écria-t-il. b

En même Lo sa physionomie s'illumina d’une lueur souets avait dans les yeux l'éclair, sur la bouche le sourire du triomphe.

Une réelle et profonde épouvante commençait à se méler à la stupeur du cardinal, qui demanda d’une voix agitée :

— Maisencore une fois, qu’est-ce donc, et quesignifie tout cela ?

— Silence! répéta Marquis. Attendez...

Un troisième sifflement retentit, plus vibrant, plus prolongé que les deux premiers.

Marquis lâcha le bras de Richelieu, et éleva ses deux mains jointes vers l’image de Jésus crucifié.

— Seigneur mon Dieu s’écria-t-il, vous m'avez accordé plus que je ne vous demandais !. Soyez béni! soyez bénil.… L'effioi et l'anxiété de Richelieu augmentaient de seconde en

eter

ndi- , je

[8 si

joulieu aura

en-

, je

ent ?

. petit pot de terre brune, placé sur les cen

seconde. Quoiqu'il fût brave comme un soldat (et il avait donné plus d'une preuve de cette bravoure), il pâligsait d’une façon visisible et un tremblement nerveux s’emparait de lui. |

L'approche d’un péril mystérieux et inconnu agit invinciblement, À gs sur les cœurs les plus forts et sur les Ames les mieux trempées.

Av olème sifflement succéda un coup de mousquet.

Puis une immense clameur s'éleva de toutes parts et envelopps le château.

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