LE BON MOINE
La chambre dans iaquelle la mère Fint avait installé le vieux moine était étroite et basse, avec une voûte au lieu de plafond. Son, ameublement consistait en un grand lit enveloppé dans des rideaux de serge rouge, en un bahut de bois de neyer, et en deux 14 ou trois escabeaux. “
Deux planches de sapin, ajustées le long de la muraille, aupportaient de nombreux et brillants ustensiles de cuisine trop encombrants pour trouver place dans la cantine proprement dite.
Depuis le moment où, quelques heures av: aravant, les deux à soldats avaient étendu le moribond sur le lit, il avait paru dormir 10 d’un profond sommeil et la mère Fint s'était sentie rassurée par 73 le bruit de sa respiration égale et calme.
La retraite battue par les tambours et sonnée par les clairons avait fait rentrer tous les hommes d’armes dans Îes casernes. Les sentinelles seules continuaient leur ronde sur les remparts, en s’enveloppant de leur mieux dans leurs amples manteaux, pour se garantir contre la pluie glaciale chassée par des bourrasques impétueuses. 1
a mère Fint et le grand Nicolas étaient assis l’un à côté de ‘3 V’autre dans la première pièce, auprès d’un reste de feu qui se consumait dans la cheminée.
L’œil endormi, les bras ballants, la bouche ouverte et le nez en l'air, le grand Nicolas ne pensait absolument à rien, nous prenons sur nous de l’affirmer.
La cantinière s’absorbait dans les soins gens prodiguait à un
res chaudes et conte- D nant un breuvage qu’elle comptait administrer au religieux au ‘à moment de son réveil. : ; :
Ce breuvage, dont il n’était point possible de révoquer en doute les propriétés quasi miraculeuses, se composait de vin du J ura, fortement sucré et assaisonné de diverses épices, telles que muscade, cannelle et clous de girofle.
Ce remède souverain, qui s’appelierait aujourd’hui tout siraple ment un bischof, était considér par la mère Fint comme la plus parfaite et la plus complète expression de la panacée universelle.
Le grand Nicoias partageait volontiers cette opinion, etil aurait consenti de grand cœur à se rendre malade, pourvu qu’un semblable remède lui fût administré à hautes doses.
La vieille emme venait deremuer, pour la vingtième fois,le contenu de son petit pot avec une cuiller de bois, quand il lui sembla entendre un léger bruit dans la chambre à coucher.
Elle y courut.
Le moine venait de s’éveiller. Il avait quitté la position horizontale et s'était assis sur le lit.
— Digne femme, murmura-t-il d’une voix presque éteinte, c’est vous sans doute qui avez eu compassion de moi... c'est vous qui m'avez sauvé et recueilli...
— J'ai fait ce que j'ai pu, mon bon pi
— Ceci vous sera payé au centuple dans l’autre mondel...
— Comment vous trouvez-vous maintenant, saint religieux ?
— Mieux... beaucoup mieux... Jesouffre encore de mes meurtrissures, mais il me semble que les forces me reviennent.
— Attendez, mon bon père, je vais vous guérir tout à fait.
— Et de quelle façon ?.….
— Vous allez voir.
La mère Fint retourna dans la cantine, elle versa dans un gobelet d’étain le contenu du petit pot, et elle présenta le gobelet au moine, en lui disant:
— Buvez, saint homme!..
— Qu'est-ce que cela ?..
— C'est la vie et c'est la santé... Buvez.
Le vin épicé répandait une odeur suave et pénétrante,
Le moine n’hésita pas, et vida le gobelet d’un trait
— Eh bien ? demanda la vieille femme.
— Ah! vous aviez raison !... c’est la vie... il me semble que je renais… il me semble qu’un nouveau sang coule dans mes veines...
— Je savais bien !... s’écria la cantinière avec une expression de triomphe.
— Je crois que je pourrais me tenir debout et marcher... pour. suivit le moine.
sn Vraiment Le ;
— Toutes mes douleurs ont disparu...
— Que Dieu soit béni...
— Si j’essayais ?
FSsag es saint homme, rien n’empêche!... vons vous recoucherez Après.
Le moine quitta le lit, non sans peine, et fit quelques pas en chancelant.
— Voulez-vous vous appuyer sur mon bras, lui dit la mère Fint, et venir un instant vous asseoir au coin du feu ?
— Quelle heure est-il?
— Neuf heures et demie.
— Eh bien, allons.
Le religieux et la cantinière gagnèrent lentement la première
èce.
Aussitôt qu'il avait (té seul le grand Nicolas s’était endormi.
urait En mère le réveilla brusquement afin de lui prendre son escabcau u'an et de le donner au moine. ;
Le pauvre garçon s'en alla se rendormir dans un coin. Le moine 02° s'assit à sa place, mais non sans pousser force gémissements st mbla force roupirs.
P — Vous souffrez donc encore, bon père ? lui demanda la vieille emme, « hori- à — Oui, plus que je ne le croyais tout à l'heure... Je s:ns que , tout mon corps est brisé. ; c'est — Ah s'écria la mère Fint, dans un transport d’indignation s qui rétrospective, ah ! les mécréants.. traiter ainsi un saint homme | As 4 vénérable serviteur de Dieul.. Qu'ils soient maudits et dam ps ; — Ne maudissons personne, digne femme !.. interrompit le x? | moine : d’ailleurs ce n'est pas moi qu'il-faut plaindre... JOur- — Et qui donc?
— Le pauvre jeune frère qui nb re lire un novice de k ee vingt ans à peine que ces hommes égarés ont entraîué avec eux
pour l’assassiner...
La mère Fint cacha son visage dans ses deux mains. s un -— L’assassiner!... répéta-t-elle, un novicel.. Est-ce Dieu possibelet | blel.….. 1 —Hélas ! ce n’est que trop certain !... 4 — Mais, dites-moi, vénérable religieux, pourquoi donc ces misé- à rables vous ont-ils traités ainsi! Pourquoi vous arrêter et vous égorger?... Ah! si vous aviez été des intendants de grands seigreurs, ou des sollecteurs de dîimes, j'aurais compris çal.. mais
vous ?.….
—C'est que, digne femme, ces criminels (à qui Dieu veuille ac- ‘à ue je corder le repentir !) savaient sans doute que nous avions aujour- 2 DES: + d’hui sur nous plus d’or que n’en ont jamais les collecteurs de 4 on de dtmes et les intendants de grands seigneurs. E - La mère Fint ouvrit largement ses petits yeux étonnés, : 1 pour: —Plus d'orl…. répéta-t-elle, et comment ?... ee
—Nous sommes des moines de Cuzeau; peut-être mon costume vous l’a-t-il appris déjà... k
—Oui, bon père. 1
—Je suis le trésorier du couvent, et j'allais, aveo un novice, 1 porter à l'abbaye de Vaux-sur-Poligny une somme que nous de- d
uche- vons au prieur. 4 —Une grosse. somme ? ù as en —Dix mille livres. 3 La mère Fint frappa l’une contre l’autre ses grosses mains. à mère —Dix mille livres!… répéta-t-elle. Ah! Seigneur mon Dieu! 3
bonne sainte Vierge Marie !.… doux Jésus! dix mille livres |... —Hélas, ouil digne femme, tout autant |... Mon compagnon en porn la moitié dans un sac depeau attaché sous sa robe.. j'avais e reste dans ma besace... mière —Et ils ont tout pris?
-Iis l'ont cru du moins...
— Est-ce qu'ils se trompaient, bon père?
—Oui, et voici comment. Quand ils se sont jetés sur moi pour m'arracher ma besace, j'ai voulu la défendre; elle s'est ouverte dans la lutte, et une bonne partie de ce qu’elle contenait s’en est Mens ‘25e
—Et ils ne l’ont pas vu ?.…
—Non,.
—Vous en êtes sûr, saint homme? Oh! parfaitement sûr... D plutôt...
vieux moine fouilla dans la poche de sa robe et il en tira”
une dizaine de pièces d’or qu'il mit dans la main de la mère Fint.
Tenez, reprit-il, j'ai ramassé ceci sur le 80], quand je suis sorti de mon premier évanouissement ; prenez cet or, gardez-le, je vous le donne...
La cantinière po une exclamation joyeuse qui réveilla en sursaut le grand Nicolas.
—Vous me donnez cela. murmura-t-elle ensuite avec une sorte de délire, vous me le donnez à moi... pour moi ?.…
—Oui, digne femme, et c’est la preuve qu’une bonne action reste rarement sans récompense, et que souvent cette récompense ne se fait pas longtemps attendre...
La mère Fint courut enfermer dans le bahut les pièces d’or que le moine venait de lui donner.
Puis elle revint auprès de la cheminée, et elle resta pendant un instant silencieuse, absorbée dans ses réflexions.
Enfin elle reprit, avec le sourire et le regard enflammé de la cupidité qui s’allumait en elle :
—Et vous dites, saint homme, qu’il est tombé beaucoup. d’or de votre besace ?..
-—Oui, beaucoup.
—Pius que vous n’en avez ramassé ?..
—Dix fois plus!
—Dix fois plus! répéta-t-elle, une fortune l..
—Les pièces d'or jonchaient le sol, poursuivit le moine, elles ie rite dans la terre humide, elles disparaissaient dans les
erbes. -
—Mais on le trouvera, cet or ?.….
—Sans doute.
—On l’emportera...
—Ah! celui qui, demain passera par là le premier, fera une riche récolte !...
—Mais, bon père, celui-là sera peut-être un mauvais chrétien qui consacrera tant d'argent à un mauvais usage...
—Cela est bien à craindre, en effet.
—Ne vaudrait-il pas mieux que quelque personne pieuss et de bonne vie profitat de cette richesse ?...
—Oui, certes, cela vaudrait mieux.
—Et si cette personne pieuse, c'était moi ?….
—Ah! digne femme, je le souhaiterais de tout mon cœur, et, dans ce bonheur qui vous arriverait, je verrais le doigt de Dieu.
—Eh bien, saint homme, cela est possible...
—Tant mieux! oh! tant mieux. Mais comment ?...
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une tien
t de
, et,
—Etes-vous disposé à m'aider, bon pure ?
—De tout mon pouvoir.
—Alors ce n’est pas demain matin qu'il faut ramasser cet or.
—Et quand donc ?..
C'est cette nuit, c'est tout de suite...
—Mais par quel moyen sortir du château ?.. Vous ne pourrez jamais en venir à bout...
—Je n'ai qu'à vouloir, au contraire pour pouvoir.
Le moire regarda la mère Fint d’un air étonné.
—Oui, répéta la vieille femme, je n’ai qu’à vouloir... Il y a une poterne à vingt pas d'ici.
—Elle est fermée, sans doute ?
—QOui, mais mon fils est porte-clefs.
Pen ne dis pas non. Seulement, c'est vous exposer à un grand nger..
—Lequel ?
—$i le gouverneur spgere ?
—Comment saurait-il ?.. La nuit est noire, il pleut, tout le monde dort. les sentinelles ne verront rien...
—$Songez donc que le cardinal de Richelieu est dans le château.
Oui, mais il est enfermé dans son appartement où personne ne peut pénétrer. Soyez sûr qu’il pense à dormir plus qu’à toute autre chose, et il doit en avoir bien besoin pour se reposer, surtout aujourd’hui.
—Pourquoi surtout aujourd’hui ?
—Parce qu’il a passé toute la nuit à juger l'homme à la roberouge.
—Quel est cet homme ?..
—Un des chefs de la montagne... un prêtre qui s'appelle le curé Marquis... Vous en avez entendu parier ?
Etrent. ,
—C'est, comme vous le savez, le compagnon de Lacuzon et de Varroz..
—Et j'hoagine que l'exécution a suivi de près le jugement et que le curé Marquis est, à cette heure, dans l’autre monde.
—Non. J1 paraît qu'on ne l’exécutera que demain matin.
—Ah !.. demain.
—Oui. Monseigneur le cardinal l’a fait mettre en chapelle pour lui donner le temps de se repentir de ses péchés et de demander pardon à Dieu... C’est un si bon chrétien que monsei-
eur le cardinal. Enfin vous voyez, saint homme, qu’il n’y a véritablement aucun danger, et que le moment est bien choisi pour-ramasser l'or.
Tout cela se peut, cependant...
—Ce serait offenser Dieu, interrompit la mère Fint, que de laisser une telle somme tomber aux mains d’un débauché qui la disaiperait en toutes sortes de fâcheux usages.
—$Sans doute... sans doute...
—Nous porterions la faute de tous les péchés ! N'est-ce pas votre avis, bon père ?...
—QOui.. oui. vous avez raison. et: du moment que vous consentez à vous exposer...
—Je m'exposerais à tout, plutôt que d'abandonner cet argent... —Au fond, je vous approuve... vous en ferez de bonnes œuvres. —Beaucoup de bonnes œuvres ! Vous servirez de guide à Ni-
colas, n'est-ce pas ?
—C'est-à-dire que je lui indiquerai bien exactement l'endroit ©ù je suis tombé, car je ne puis souger à me traîner jusque-là... je n’en viendrais jamais à bout...
—Cela suffira. On le croit bête, mon pauvre Nicolas, mais je suis bien sûre, moi, qu’il saura trouver,
La vieille femme se leva, et, d’une main tremblante d'émotion et de convoitise, elle alluma une lanterne et la referma avec soin.
—Nicolas ! cria-t-elle ensuite, hé! Nicolas.
Le grand garçon se réveilla tant bien que mal, puis. tout en bâillant, et en se froisant les yeux, il demanda.
—Eh bien ! mère, qu'est-ce que vous voulez ?.…
La vieille femme ouvrit le bahut et lui montra les pièces d’or en disant :
—$ais-tu ce que c’est que ça ?..
en c'est de l'argent.
—C'est de L'or, et l'or vaut dix fois plus d’argent que Ponant . —Alors, pour une pièce comme celle-là. on a beaucoup d'eau-
de-vie ?.….
—Oui, beaucoup.
—Combien de verres r…
—Au moins deux cents.
L'œi] de Nicolas étincela.
—Donnez-moi une de ces pièces qui valent tant d’eau-de-vie.. fitil en tendant la main.
—Oui, tu en auràs une, mais il faut la gagner...
—Comment ?..
—Où est la clef de la poterne ?...
Nicolas pie un trousseau suspendu à la muraille ; dans ce trousseau il désigna une clef et il dit:
—La voilà.
—C'est bien. Viens avec nous.
—Et j'aurai la pièce ?.…
—Oui.
—Mais, fit alors le vieux moine, ne faudrait-il pasattendre que
. la nuit soit plus avancée ?...
—]Inutile, saint homme... dix heures vont sonner... il fait noir somme dans un four... d’ailleurs, entendez-vous la.pluie ?.…. —Puisque vous le voulez, allons. Seulement, j'ignore si je pourrai marcher.
—Appuyez-vous sur moi, bon père...
La vieille femme, le moine et le grand Nicolas sortiront de la cantine et côtoyèrent le rempart. © La mère Fint soutenait les pas chancelants du religieux. Nicolas portait la lanterne et le trousseau de clefs. on Le vent mugissaii, ia pluie tombait à torrenis, Îes sentineiies p dans leure guérites, veillaient fort mal à la sûreté de la vlace.
nt, Au‘
Aa bout d'une vingtaine de pas, no8 trois personnages atteignirent l'escalier qui conduisait à la poterne.
’ Cette poterne s’ouvrait à huit ou dix pieds au-dessus du sol des OSS68,
—{] va nous falloir une échelle, dit la mère Fint, il yenaune tout justement contre le mur du petit pavillon qu’on est en train de reparer, près de la chapelle. Nicolas, cours la chercher...
Le grand garçon a ré dans les ténèbres, et revint au bout d’uu instant, traînant l'échelle demandée.
—Descends le premier, reprit la vieille femme, ouvre la poterne et laisse glisser l'échelle.
Nicolas obéit.
On entendit la clef grincer dans la serrure et les gonds crier. ,
La poterne s’ouvrit. L’échelle glissa le long de la muraille et toucha le sol,
—Maintenant, bon père, dit.la mère Fint au moine, expliquezlui bien, je vous en prie, ce qu'il faut qu’il fasse.
Puis elle ajouta, en s'adressant à son fils :
— Nicolas, écoute le saint homme, et retiens ses moindres paroes...
—Mon enfant, murmura le religieux, vous allez descendre avec la lanterne et vous traverserez le fossé... Quand vous serez de l’autre côté, vous ferez trois cent cinquante pas, en allant tout droit devant vous... vous décrirez un grand cercle que vous parcourrez dans tous les sens, en ayant bien soin de tenir la lumière de votre lanterne tout pou de terre... A force de chercher, vous verrez quelque chose briller dans l’herbe; vous vous arrêterez alors, vous ramasserez toutes les pièces d’or (et il y en a beaucoup) ; lorsque vos poches seront pleines et que vous ne verrez plus rien, vous reviendrez...
—Tu as compris ? demanda la mère Fint.
—Oui, répondit Nicolas.
—Alors, va vite.
Le grand garçon fit un pas, puis s'arrêta.
—Comme ça, il y en a beaucoup?.:, dit-il d’un air réfléchi.
—Æ£h, oui Je à on ce n’est pas une pièce qu'il faudra me donner... c’est
eux !…
—Bien... bien... tu les auras, va vite...
Nicolas se précipita le long de l'échelle, et, tandis qu'il descen+, dait, on l’entendait murmurer en se parlant à lui-même :
—Cela me fera quatre cents verres d’eau-de-vie.
I] eut bientôt franchi lerevers du fossé, et l’on put voir, de l’autre côté du glacis, la lueur pâle de la lanterne éclairant sa marche dans la direction indiquée par le religieux.
Ce dernier demeura seul auprès de ia mère Fint. Il s'était assis eur la plus basse marche de l’escalier, et sa main gauche s'appuyait sur l’un des montants de l'échelle.
La vieille femme se penchait en dehors de la poterne afin de mieux suivre du regard les pas rapides de son fils.
Nicolas était déjà bien loin.
320 LE MEDECIN DES PAUVRES Soudain, au milieu des grandes plaintes du vent et du mur
mure monotone et continu d la pluie, retentit, derrière la mère
Fint, un coup de sifflet formidable et qui ne semblait point s'éapper du gosier d’un homme.
La vicille femme se retourna tremblante.
—Bon père, s’écria-t-elle, mon Dieu, que faites-vous ?..
er e fais, digne femme, ce que vous faites vous-même. J'a tends...
—Mais ce sifflement terrible ?...
—Je rai rien entendu.
La cantinière chancela de stupeur.
—Impossible !... murrura-t-elle, et je crois...
Elle n’acheva pas.
Un second coup de sifflet, pareil au premier, lui coupa brusquemue la parole, mais ce coup de sifflet venait du bas de la muraïlà
—Mon père... mon père... balbutia-t-elle, cette fois avez-vous entendu ?..
—Rien, ma fille, répondit de nouveau le moine
’ai peur.
—De quoi donc, digne femme ?.….
—1l se passe des choses étranges...
—Je ne vous comprends pas.
Un troisième sifflement succéda aux deux premiers.
Il semblait retentir au pied de l'échelle.
—Ah1 cria la cantinière, nous sommes perdus... fuyons...
Et elle voulut s’élancer pour gravir les marches roides de l’escalier, mais le moine, debout devant elle, l’arrêta brusquerhent.
—Tais-toi, femme! lui dit-il d’une voix basse et vibrante, taistoi 1... C’est la justice de Dieu qui montel..
L'une de ses mains avait saisi le bras de la vieille et le conte: nait comme dans un étau de fer.
jambes de la malheureuse ployèrent sous elle ; elle tomba assise sur une des marches de l'escalier.
Un homme parut alors sur le haut de l'échelle et se dessina dans l'encadrement formé par la poterne, puis deux, puis dix, puis d’autres encore...
Dans les ténèbres, on voyait briller vaguement les poignées des épées et les crosses des pistolets.
— Passez | disait le moine à chacun de ces hommes, passez |...
Tout à coup, sur les remparts, retentit ce cri :
— Aux armes!
En même temps on entendit la détonation d’un mousquet.
Une clameur immense s'éleva aussitôt de toutes parts indiquant clairement que le château était enveloppé d’ennemis.
Le moine alors lâcha le bras de la vieille femme, et, redressant sa haute taille, il arracha la barbe postiche qui lui couvrait une partie du visage, et jeta loin de lui son froc et sa ceinture de corde.
— Cemaradesi cria-t-ii d'une voix retentissante, en avant (
La cantinière anéantie balbutia : — Fitié... au nom du ciel, ayez pitié de moi...
at-
. Le faux moine se retourna vers elle.
— Femme, lui dit-il, rentrez chez vous.et ne craignez rien; il ne sera fait aucun mal, ni à vous, ni à votre fils. je vous en donne ma parole |...
— Votre parole... mais qui donc êtes-vous ?...
— Je suis le capitaine Lacuzon !..
£t Jean-Claude Prost bondit dans l'escalier, tandis qe la cantinière, présent le succès du hardi coup de main des monta-
guess et fidèle À ses habitudes de brusque revirement, s’écriait u haut de sa tête :
Vive Lacuzon L.. vivent les Cuanais !.….
L'OTAG3
Nous avons laissé le cardinal et le prêtre dans la chapelle du
Ateau au moment où le troisième coup de sifflet venait de reete, “e où Marquis, élevant vers le crucifix ses mains jointes, 8 !
— Seigneur mon Dieu, vous m'avez accordé plus que je ne vous demandais 1... Soyez béni 1... Soyez béni [...
— Que se passe-t-il? murmura Richelieu halelant, que signifient ces clameurs étranges ?..
—Monseigneur, org Marquis, élevez, vous aussi, votre âme, et remerciez le Dieu tout-puissant qui tient dans sa main la vie des rois et des ministres comme celle des pâtres et des mendiants, et qui vient de sauver la vôtre !.….
—Que voulez-vous dire? demanda le cardinal.
—Je veux dire, monsei eur, que si Dieu ne vous avait inspiré la volonté de me faire ce, si vous aviez ce soir ordonné mon supplice, il ne vous resterait maintenant que quelques minutes à vivre...
—Vous êtes insensé ! s’écria le cardinal.
—Non, monseigneur car, au moment oùje vous parle, ce n’est pas le tout-puissant ministre du roi de France qui commande au château de Bletterans.
—Et qui donc ?..
—C’est le capitaine Lacuzon.
Les sourcils épais de Richelieu se rejoignirent, son front se
plissa, tout son visage prit une expression menaçante.
—Lacuzon ioil...dit-il. Oh! malheur ! malheur à lui !..
Et il voulut se diriger vers l’une des portes de la chapelle.
Marquis l’arrêta.
—Malheur à vous plutôt, monseigneur, si vous surtez |. répliua-t-ill Ne me quittez Pas, monseigneur, car je auis votre
de... n6 me quittez pas, en vérité je vous le dis, ou vous êtes perdu !..
—Perdu l:répéta Richelieu. Allons: donc 1... la garnison du
château est nombreuse.
—Qu'importe !..
—Elle est vaillante !.… elle résistera 1...
—On ne résiste pas à Lacuzon, monseigneur..
Richelieu allait répondre.
Mais les dernières paroles de Marquis reçurent une confirmation éclatante et soudaine.
Les clameurs s'étaient rapprochées et à ces clameurs se mêlait un cliquetis d’armes.
Des voix enfiévrées répétaient le cri de guerre montagnard :
cuzon !.. Lacuzon !.. et de longs gémissements répondaient à ce cri.
Les portes de la chapelle s’ouvrirent violemment, les vitraux volèrent en éclats, et par toutes les ouvertures, se ruèrent les soldats des corps francs, guidés par Läcuzon.
—Ah ! s’écria ce dernier en s’élançant vers Marquis et en saisissant ses mains qu’il serra avec transport, c’est vous, mon père enfin c’est vous !.. Je vous retrouve et je vais vous venger [...
Puis, tout à coup, il recula en murmurant :
—Le cardinal !...
Il venait d’apercevoir Richelieu à côté du curé Marquis.
Le moment était suprême et la vie du ministre ne tenait littéralement qu’à un fil.
Les montaguards, surexcités par le combat, animés par une attente de vien des heures, par une lente et mortelle inquiétude, eb aussi par la foudroyante et complète réussite du plus dangereux de tons les projets, les montagnards, disons-nous, trouvant en face d'eux celui qu'ils devaient, à bon droit, considérer comme leur plus mor! ennemi, celui dont la mort finirait la guerre ut coup, pouvaient se laisser entraîner à quelque extrémité terribie |
Maquis le comprenait bien, et Richelieu ne le comprenait pas moins que lui.
Cepeadani le cardinal avait conservé on plutôt repris en face du péril imminent toute la-fierté de son. attitude, et rien dans sa physionomie no décelait le trouble ou l’effroi.
Éntouré par les LE og l'épée à la main, il avait l'air aussi calme qu’au milieu de ses gardes aux uniformes éblouissants.
Avec sa profonde expérience de tous ces hommes parmi les-
vels il vivait depuis si Jongteraps, le curé Marquis jugea qu'il fallait profiter, pour sauver Richelieu, de ce premier moment de sur re et d’hésitation. Dans un instant, peut-être serait-il trop tar ‘ êéee *
—Jean-Claude, dit-il d’une voix forte, et vous tous, mes amis, mes enfants, vous vous êtes dévoués pour moi. vous m'avez sauvé... vous me ramènerez triomphant dans nos montagnes d'où je suis parti prisonnier l... Je comptais sur vous... je vous attendais. je savais bien que vous feriez votre devoir... je vous con: naiseais trop pour en douter... Maintenant, écoutez bien 0e que
j'ai à vous dire et souvenez-vous qué-t'est non seulement un 4 vos chefs, mais encore un ministre de Dieu qui parle...
du
Marquis étendit sa rain au-dessus de la tête de Richelieu, et reprit avec une solenni ma ep :
—Monseigneur le cardinal de Richelieu, premier ministre de Louis XIII, roi de France, moi, Pierre Marquis, au. nom de l'armée franc-contoise dont je suis l’un des chefs, je vous fais grâce, et je vous donne ma parole de prêtre et de soldat que pas un cheveu ne tombera de votre tête !
n frémissement de surprise courut dans les rangs des mon- —Mon père !.. s’écria Lacuzon, scngez-vous bien 4 ce que vous dites !... Epargner Richelieu, mais c'est éterniser la guerre ! Nous épargne-t-il donc, lui ?.. N’est-il pas notre mortel et implacable ennemi ? N’est-il pas le fléau terrible de la province décimée ?.. —J’étais au pouvoir du cardinal de Richelieu, répondit le prêtre, il n'avait, pour faire tomberma tête, qu'à prononcerunmot, chacun l’applaudissait d'avance, et le seigneur au masque noir demanda tout haut, pour moi la corde et le gibet !.… C’est alors que Richelieu est venu me trouver et qu'il m'a dit: Vous vivres, et je ne vous vends point la vie, je vous La donne. Condamnerez-vous maintenant celui qui m’a généreusement épargné, et payerez-vous avec du sang ma dette de reconnaissance ?.…. Ce serait honteux pour moil ce serait honteux s'our vous, ce serait déshonorant pour la noble province 1...
— C’est vrai | répondit Lacuzon avec une expression de profond
regret.
uis il ajouta, en s’adressant à Richelieu .
— Monseigneur le cardinal, vous avez fait grâce de la vie au suré Marquis. Lecuré Marquis vous fait grâce de la vie: il ne vous doit plus rien.
— Ilest écrit, monseigneur, fit à son tour le di due il sst écrit là-haut que vous mourrez tout-puisssant |...
— Quoil s’écria Richelieu, vous me laissez libre sans conditions ?..
— Oui, monseigneur. Il ne sera pas dit que nous aurons été vaincus par vous rs une lutte de générosité 1...
Le cardinal tendit au prie sa main presque royale.
— Vous êtes d’invincibles ennemis | murmura-t-il, je ne l'avais
jamais mieux compris qu'en ce momeut !..
— Monseigneur, reprit Marquis, il faut que je vous adresse une
question.
— Quelle qu’elle soit j'y répondrai — Le gentilhomme au masque noir est-il encore au château.
— Non, il ny est plus. Il en est parti à la tombée de la nuit avec le comte de Guébriant.
Lacuzon fit un pe de colère. À
—Ahl sire de Montaigu ! murm ura-t-il, patience... patience 1... Vous nous verrez au château de l’Aiglel.. :
— Ainsi, demanda vivement Marquis, Antide de Montaigu?
— Est l'homme au masque noir, répondit le capitaine : Magui le &avait bien, et Raoui ne se trom pait past: * |
—Et tu as la preuve de ce que tu dis?
Re us
Oui, et j'ai entendu l'infâme gentilhomme promettre au sire de Guébriant de nous attirer, Varroz et moi, dans un piège, afin de nous livrer ensuite à la France et de finir ainsi d’un seu cup la guerre de l'indépendance franc-comtoise...
—Le misérable 1... murmura Marquis.
. —Oui, bien misérable en effet! répéta Richelieu de sa voix lente et basse, et bien méprisé par ceux-là mêmes dont il était l’instrument.. Certes, d’ailleurs, a déceuverte du secret du Mas-
ue noir est l'avantage le plus signalé que vous ayez remporté
epuis le commencement £e la guerre. Le seigneur de |’ igle cesse d’être dangereux pour vous, maintenant que son masque est tombé, et nousne comptions que sur lui, il faut bien queje l'avoue, pour nous assurer la possession de la province que vous défendez avec tant d’héroïsme | L'hiver approche, la cam agne est terininée, et si jai quelque crédit dans les conseils de Sa ajesté le roi Louis XIIL, elle ne recommencera pas! Nos troupes vont rentrer en
France; vous avez vaincu Richelieu |. Pour le faire, il fallait
des hommes tels que vous.
—Peut-être, monseigneur, repartit Marquis avec l'expression d'un orgueil légitime, peut-être l’histoire, un jour, nous fera-t-elle un titre de gloire, non pas d'ävoir vaincu Richelieu, mais de lui avoir résisté... Il nous reste maintenant à remplir un devoir terrible, devant l'exécution duquel nous ne faiblirons point |... Dans les rangs des défenseurs de !a Comté-Franche, il s’est trouvé un traître. Plus ce traître était haut placé, plus il faudra que sa punition soit formidable, afin d'arrêter par la terreur ceux qui voudraient trahir encore !.… Dans quelques jours Antide de Montaigu rendra compte de ses crimes au parlement de Dôle.. Dans quelques jours le château de l’Aigle aura disparu, cé sur ses ruines, on sèmera dusel.. Les lois féodales, quand elles frappent dans sa personne et dans ses biens un chevaiier félon, permettent de laisser debout une des tours du manoir démoli, afin que le nom d’une vieille race ne périsse pas tout entier. Nous, nous irons
plus loin que la loi vengeresse |... Le nom de Montaigu s’étein-
ra di, la tour de l’Aiguille tombera en même temps que ses . sœurs |...
—Et ce sera justicel.. dit Richelieu, entraîné malgré lui à confesser la vérité.
Le curé Marquis reprit, mais en s'adressant aux soldats des corps francs qui l’entouraient :
—Nous allons quitter le château, et, comme nous ne rencontrerons pas de résistance pour notre retraite, songez que tout acte de violence serait un crime |...
En ce moment Garbas entra dans la chapelle.
—Capitaine, dit-il, vous ne savez pas ce qui se passe ?
—Que se passe-t-il ? demanda Lacuzon.
—Des troupes françaises et suédoises, venant de trois directiona Jifférentes, marchent sur lechâteau et se rapprochent rapidement, Dans moins d’un quart d'heure la citadelle sera enveloppée...
—{Ces troupes sont-elles nombreuses ?...
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sa voix ‘il était [lu Mas- | rté l’Aigle que est 'avoue, éfendez ininée, i Louis trer en fallait
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—Nos éclaireurse, qui viennent d'apporter cette nouvelle, éva: luent chacun des corps d'armée à cinq mil'c Hommes...
—Bien. Où est messire Raoul ?..
—Il occupe la principale entrée du château. Il a disposé des postes partout, tout le monde est sur ses gardes...
—Bien, répéta Lacuzon.
Puis, après avoir réfléchi pendant un instant, il demanda:
—A-t-on fait des prisonniers ?..
—Oui, capitaine.
—Parmi eux, se trouve-t-il des officiers d'importance ?
—Un seul, capitaine.
— Lequel ? ,
—Le marquis de Feuquières.
—Monseigneur, dit le curé Marquis au cardinal, que sont donc devenus MM. de el à et de Villeroi ?..
— Ils ont quitté lechâteau en même temps que le comte de Guébriant et le seigneur de l’Aigle.
Fo io reprit Lacuzon, fait amener ici le marquis de Feuquières.
Le trompette sortit.
—Monseigneur le cardinal, poursuivit le capitaine, les trou qui viennent à votre aide se sont trop hâtées, et, dans votre propre intérêt, je le regrette.
—Que voulez-vous dire, capitaine ?...
e veux dire, monseigneur, que vous êtes notre seul otage, et que, pour que nous soyons en sûreté ici puisque la retraite nous est coupée, il faut que vous restiez notre prisonnier...
ee M fit un geste, et il s’apprétait à interrompre Laouson ; ernier ne lui donna pas le temps.
—Mon père, s'écria-t-il, songez que je réponds de la vie de cinq cents hommes qui m’accompagnent |... Songez qu’une minute de faiblesse ou d'imprudence peut nous perdre et les perdre avec nous!... Vous êtes sous l'empire d’un sentiment de générosité cheyaleresque que je dois respecter, mais auquel je ne puis obéir! D'ailleurs, vous ne quitterez point n Eminence, et nul péril ne saurait l’atteindre à côté de vous... Noussommes des soldats, nous ne sommes pas des assassins.
—Capitaine Lacuzon, dit Richelieu, je n’ai point de crainte: je sais d'avance que vous ne ferez rien que d’honorable et de juste et que je suis en sûreté.
—Æ£t vous avez raison, monseigneur...
—Garbas rentra dans la chapelle, amenant avec lui le marquis
‘ de Feuquières.
—Monseigneur, reprit le capitaine, voulez-vous donner à M. de Feuquières [a mission de faire camper autour du château, dans la position où elles se trouvent, les troupes qui viennent à votre secours. Il est indispensable que cet ordre arrive avant que nous soyons attaqués...
—Vous avez entendu, général ? demanda le ministre
—Oui, monseigneur, 11
—Eh bien, allez. Vous voyez bien qu’en ce moment ce n'est pas moi qui commande ici...
—Général, ajouta Lacnzon, vous plairait-il, après avoir accompli le message dont vous êtes chargé, de revenir au château ? Il est vraisemblable que Son Eminence aura besoin de vos services...
—Je reviendrai, répondit le Français. :
—Pourquoi, demanda Marquis après le départ de M. de Feuquières, pourquoi fais-tu camper les troupes autour du château au lieu de les renvoyer dans leurs quartiers ?.. Est-ce que nous ne partirons point cette nuit?
—Non.
—Pourquoi cela? +
—Je ne veux pas que notre retraite ait l'air d’une fuite... Nous quitterous Bletterans au grand jour, et nos sua cents hommes pas triomphants au milieu des quinze mille Français qui eur présenteront les armes |...
—Mais n'est-ce pas courir au-devant du danger ?..
—Le danger n’existera pas.
—Quel est ton projet?.…
—Vous le connaîtrez quand le moment de l'exécution sera venu. .
Marquis n’insista pas. Ne
—Monseigneur, reprit Lacuzon en s'adressant au cardina!, rien ne vous empêche de regagner votre appartement et d'y prendre le repos dont vous devez avoir grand besoin... J'aurai l'honneur, si vous le permettez, de vous servir cette nuit de valet de chambre. —J'accepte le repos, messire, répondit Richelieu avec un sourire un peu forcé, mais je refuse vos services... Une main vaillante comme la vôtre ne peut descendre à des soins vulgaires. ;
Le ministre rentra dans sa chambre à coucher, et sejeta sur son lit, plutôt afin de se donner les apparences du calme profond qui peut-être n’était pas dans son âme, que pour y chercher le sommeil qu’il avait la certitude de n’y point trouver.
—Lacuzon, Pied-de-Fer et Garbas se placèrent aux trois issues de la chambre, ne voulant point confier à d’autres qu’à euxmêmes la mission de veiller sur l’illustre prisonnier.
Les troupes françaises avaient obéi religieusement à l'ordre transmis par le marquis de Feuquières, et ce dernier, fidèle à sa promesse, était rentré dans le château.
Le reste de la nuit se passa dans la tra quillité la plus absolue, on eût dit que le château de Bletterans n'avait pas changé de maîtres.
Enfin le jour parut.
Le Le. pt courut aux remparts, après avoir remis à Marchesue e soin momentané de veiller à sa place à la porte du car-
inal.
Les trois corps de l’armée ennemie campaient dans la plaine et M ru au nord, au sud et à l’ouest, un immense espace de terrain.
Lacuzon jeta un coup d'œil sur sa petite troupe, réunie au milieu de l’espianade. Comparativement aux forces ennemies, les cinq cents montagnards étaient une goutte d’eau dans la mer l..
Le capitaine sourit avec une indéfinissable expression, et l'éclair du t.iompke flambloya dans son regard.
—Ah! murmura-t-il, ce sera beau... @, jamais semblable spectacle n’aura été donné au mondel... :
Puis il regagni. le château et frappa à la porte de Richelieu.
Le cardinal était déjà debout et s’entretenait de l'air le plus tranquille avec le curé Marquis et avec M. de Feuquières.
—ÉEh bien! capitaine, demanda-t-il, eh bien, que venez-vous nous annoncer ?...
—Monseigneur, répondit Lacuzon, le moment du départ est venu... et je regrette d’avoir à vous apprendre qu’il faut que Votre Eminence soit notre bouclier pour la retraite comme elle a été. notre bouclier pour l'attaque.
er di capitaine, et je subirai la loi du plus fort. Dura lez
—I] faut, monseigneur, poursuivit le jeune chef, il faut que le marquis de Feuquières retourne de votre part porter de nouveaux ordres à l’armée française ; il faut que cette armée se range sur deux lignes, depuis Bletterans jusqu’à Montmorot, en laissant, eutre ces lignes un espace libre de cinq cents pas... Nous passerons au milieu de vos soldats, monseigneur, nous ÿ passerons la tête haute et le cœur tranquille, car vous serez avec nous, car j'aurai l'honneur Me votre bras sur le mien, gt nul Fran-
is, en voyant marcher ainsi, l’un à côté de l'sutre, le ministre
u roi de France et le sh montagnard, n'aura seulement la pensée de tirer son épée du fourreau.
En écoutant parler Lacuzon, le cardinal avait pâli, et le frémis. sement involontaire de ses paupières et de ses es décelait une terrible angoisse intérieure. C'est qu’en effet son immense orgueil recevait une blessure profonde et douloureuse.
Vous exiges beaucoup, capitaine !... dit-il enfin; mais il faut obéir! Aux siècles de Rome, une voix fatidique a crié deux mots étes nellement vrais: Væ victis !... malheur aux vainous |...
—Monseigneur, repyit le jeune homme, aussitôt que nous aurons franchi les dernières Îgnes de l’armée française, vous serez libre.
ui m'en répond ?...
--Ma parole, monseigneur, 1 s’écria fièrement Lacuzon. —Allez, monsieur de Feuquières, dit le cardinal ; répétes aux officiers les paroles que vous venes d'entendre, et que les officiers
les répètent aux soldats...
Au bout de moins d’une heure, les ordres de Richelieu ou pour arler d’une manière plus conforme à la vérité, lea ordres de as avaient ét6 exécutés de point en point, et l’armée ennemie, elonnée sur deux lignes, formait une immense avenue dont l'extrémité disparaissait derrière les brumes de l’horizon. Bien des edge da À qu des cris d’indignation s'étaient élevés dans n
les rangs des au moment où s'était répandue la nouvelle de l'existence du chef montagnard.
—Mais il fallait courber Ja tête et 56 tairei Ainsi que l'avait dit ministre lui-même, il fallait subir ls loi du plus fort! et Riche-
lieu cantif mettait la force aux mains de cette poignée d’'homines qui semblaient captifs eux-mêmes au milieu d’une armée.
Le marquis de Feuquières revint annoncer que tout était prêt.
—Monseigneur,‘dit Lacuzon, j'attends vos ordres...
Un sourire amer vint aux lèvres de Richelieu,
—Mes ordres... répéia-t-il.
Puis il ajouta:
e —Partons !.….. $
Au bout de quelques instants, le porte de la citadelles'ouvrait, le RRRIt s'abaissait et laissait sortir la petite troupe de montagnards.
‘abord venait une ayant-garde de cent hommes, commandée par Raoul de Champ-d'Hivers et précédée par Garbas dont le clairon sonnait une fanfare triomphante.
Trois cents hommes suivaient l’avant-garde et formaient en quelque sorte j’escorte de Richelieu, qui marchait entre Lacuzon ct Marquis, tous deux la tête nue.
Cent autres montagnards, sous les ordres de Pied-de-Fer for-
: maient la marche et servaient d’arrière-garde.
Les Français, immobiles, silencieux, l'arme aux bras, baissaient 1a tête d’un air morne, ou jetaient sur les partisans des regards chargés de haine. Eux aussi ressentaient douloureusement le contre coup de l’humiliation imposée à leur chef suprême.
Parfois un involontaire frémissement d’indignation courait dans leurs rangs comme un vent d'orage ; mais les officiers im
“aient silence aussitôt, et l’on n’entendait plus de le pas cadencé des montagnards triomphants et le clairon de Garbas qui sonnait sans relâche sa fanfare victorieuse.
Ainsi que nous avons entendu Lacuzon se le dire à lui-même, jamais aussi étrange spectacle n'avait été donné au monde!
Enfin on atteignit l'endroit où se terminait la double haie des troupes françaises.
Richelieu s’arréta.
—Suis-je libre ? demanda-t-il.
—Bientôt, monseigneur, répondit Lacuzon, cependant pas encore.
Vous êtes trop habile homme de guerre pour ne pas savoir que nous ne pouvons nous croire en sûreté que lorsque la poursuite sera devenue impossible...
—En même temps le capitaine donna l’ordre à Marche-à-Terre
! de se détacher et d’aller prévenir l’un des officiers français qu’il pores suivre les montagnards avec cinquante hommes afin que e cardinal ne se trouvât pas seul au retour.
Puis la troupe se remit en marche.
Au bout d’une demi-heure, on était aux portes de Lons-le-Saul. nier.
Lacuzon ne voulut point traverser la ville. Il fit tourner à droite, et les montagnards atteignirent bientôt l'entrée des gorges de Bévigny.
—Monseigneur, dit alors le capitaine au cardinal, ici, nous défons toute poursuite; vous êtes libre, Monseigneur, et voici voire escorte qui vous attend...
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Saulroite,
Bévi- 18 dévoire
—Mons'igneur, dit à son tour le ouré Marquis, permettez-moi d’espérer que nous ne nous reverrons jamais !.…..
—Qui sait ?... murmura Richelieu.
Et après avoir répondu par un mouvement de tête empreint 4 d’une dignité toute royale aux saluts respectueux du prêtre et du Re capituine Lacuzon, il retourna sur ses pas et il rejoignit les cin- n. quante Français qui l’attendaient, Son Eminence monseigneur le caydinal de Richelieu avait hâte de se sentir véritablement et 4 complètement libre... j 4
— Vive la Comté !.. crièrent d’une voix unanime tous les mon- K: tagnards quand le ministre fut hors de vue... 3
uis ils se remirent rapidement en marche dans la direction n des premiers plateaux du Jura. ;