UN COUP DE FEU
Quand les héros triomphants de cette nouvelle retraite des dix mille eurent atteint les premiers plateaux du Jura, l'ordre de la marche subit À om = modifications, et les montagnards ne s'astreignirent plus à former trois pelotons distincts.
Les pelotons de l'avant-garde et de l’arrière-garde se rapprochèrent et se confondirent avec le corps principal, et Lacuzon, au lieu de snarcher au centre, à côté ducuré Marquis, prit la tête dela colonne en compagnie de ce dernier, de Pied-de-Fer et de Garbas.
Alors seulement le capitaine put raconter au prêtre tous les détails de la merveilleuse expédition qu'il avait dep et menée à bien pour sa délivrance, et malgré la gravité de la situation le sourire vint plus d’une fois aux lèvres de Marquis, tandis que Lacuzon lui peignait avec verve la garnison tout entière si complètement abusée par les deux faux moines tombant dans une fausse embuscade.
La crédulité parfaite et l’'heureuse vd mr de la digne cantinière furent considérées par lui comme de véritables bienfaits de la Providence, et il remercia Dieu d’avoir réalisé en sa faveur la parole des livres saints: Ils ont des yeux et ils ne voient pas!.….
Après avoir écouté ce récit, le prêtre interrogea Lacuzon au sujet des événements accomplis au château de l’Aigle, et c’est à peïne s’il put contenir l’ardente expression des sentiments qui le dominaient en apprenant que le père de Raoul et la mère d’Eglantine étaient vivants tous deux, et tous deux victimes depuis tant d'années de la féroce soif de vengeance d’Antide de Montaigu.
—Ah! murmura-t-il comme emporté malgré lui, je suis prêtre du Dieu de miséricorde et de pardon, et cependant il me faut bien crier vengeance! Vengeance done contre vous, seigneur de l'Aigle !... au nom des malheüreux opprimés par vous |... au nom du pays vendu par vous... au nom de nos frères trahis par vous !...
—Oui, vengeance!.… répéta Lacuzon, vengeance éclatante et for. midable, afin que le châtiment soit à la hauteur de l'infamiel... Te pris un parti, Jean-Claude ? demanda Marquis. ui.
—Quel est-il ?.
—Il faut que demain le château de l'Aigle ait cessé d'exister 1... Il faut qu'Eglantine et sa mère soient au milieu de nous, et qu’Antide de Montaigu, prisonnier, aille rendre compte de ses crimes au parlement de Dôle, qui lui réservera le bûher des traîtres et le gibet des assassins !.…
—Quand attaquerons-nous le château ?
—Cette nuit même.
—Y trouverons-nous le traître !
—J’en doute, car si Richelieu nous a dit la vérité, il se dirige vers Besançon avec le comte de Guébriant. Mais peu importe, que le manoir disparaisse d’abord, ensuite, si bien que se cache le misérable gentilhomme, nous saurons le retrouver, et, s’il le faut, nous mettrons sa tête à prix |...
Les montagnards et leurs chefs suivaient en ce moment une vallée peine et sinueuse dont l’un des versants était ombragé par un bois de sapins très épais.
Cette vallée abontissait, deux lieues plus loin, au val de la chartreuse de Bonlieu.
—Garbas! dit Lacuzor
pitaine ?... —N'avons-nous pas quelque fermier qui soit de nos amis Vie —Oui, capitaine, nous avons François Drouhin, dont l'un des
fils sert dans les c francs, et qui a sa ferme sur la hauteur à un quart de lieue d'ici. . :
—François Drouhin at-il des chevaux ?,
—Qui capitaine; à ma connaissance, il en a trois...
—Eh bien, grimpe la côte et cours à la ferme...
—Oui, capitaine.
—Tu demanderas un cheval, tu l’enfourcheras, et tu iras au rapide galop, et par le chemin le plus direct, jusqu'à la grande cascade : là tu continueras ton chemin à pied, et, aussitôt arrivé au trou des Gangônes, tu raconteras ë tu le prieras de venir m'attendre avec les hommes dont il dispose, auprès du Saut-Girard.….
i, Capitaine. Est-ce tout ?..
—C'est tout.
Garbas s’élança comme un chamois sur l’escarpement boisé, et bondissant de rocher en rocher, il en eut bientôt atteint le sommet.
Là il s’arrêta, et, se dessinant comme une statue sur le ciel clair, il plongea un regard sur la vallée dans laquelle la petite troupe s’avançait rapidement ainsi qu'un long serpent aux anneaux tachetés de noir et de gris,
Mais soudain, son attitude et son geste exprimèrent un profond effroi, il fit uu porte-voix avec ses deux mains, et il cris d'une voix retentissante qui, bien qu’affaiblie par la distense Diveint au fond de ia vaiiée:
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LE MEDECIN DES PAUVRES. ÿ31
—Capitssue 1. prenez garde à vous 1...
Lacuzon leva vivement la tête, pour chercher quel genre de péril pouvait le menacer.
En même temps, et comme si les paroles du trompette avaient été un signal, un petit nuage de fumée blanche s’éleva parmi les sapins, la détonation d’un mousquet se fit entendre, et le chapeau du capitaine tomba percé d’une balle.
—Bien visé! murmura Lacuzon ; 8i je n'avais pas fait un mouvement, c’est la tête qui serait percée et non le chapeau.
Cependant Garbas avait saisi ses pistolets et fait feu des deux coups à la fois sur l'ennemi invisible, mais l'expression manifeste de colère avec laquelle il remit ses armes À sa ceinture, indiqua clairement qu’il avait manqué son but.
se servit de nouveau de ses mains comme porte-voix, et ces mots arrivèrent à Lacuzon.
—Le Masque noir |...
Quelques montaguards gravirent aussitôt, avec une rapidité prodigieuse, le versant dela vallée, et fouillèrent le bois de sapins, arbre par arbre et rocher par rocher, mais toutes leurs recherches furent inutiles.
—Capitaine, prenez garde à vous! répéta Garbas depuis la hauteur.
Et, après avoir jeté ces paroles, il disparut pour aller s'acquitter u message dont le capitaine l'avait chargé.
—Sur ma foi... dit Lacuzon en riant, quand les montagnards découragés furent revenus les uns après les autres, je commence à croire conime nos Le er que le seigneur de l’Aigle pourrait bien être un peu le diable!.….
Et il se mit à chanter à demi-voix le premier couplet d’une sorte de ballade dont le Masque noir était le héros,
Qui passe ainsi d la nuit sombre, Tantôt sur le sommet du mont, Tantôt dans Le val rempli d'ombre ?
Est-ce un homme ou bien un démon ?...
Dans le tourbillon qui l’emporte, Quand au loin résonne le fer, De son cheva! plus noir qu’enfer.
Vous qui ne dormez pas, fermez bien votre porte! tilhomme en son manoir Et manant dans sa chaumière, Murmurent une prière En pâlissant quand on | le soir Du Masque noir{!
— Mais de quelle façon, homme ou diable, at-il pu nous échapter tout à l'heure? Franchement je ne le comprends guère.
—Garbas nous le dira sans doute... répondit le curé Marquis.
—Dans tous les cas, poursuivit Lacuzon, il est au moins étr:n.
ge qu’Antide de Montaigu, qui devrait être en ce moment sur la route de Besançon, soit ici.
—Kien n'est moins étrange. Cette vallée est presque son chemin Pour retourner au château de l’Aigle. .
C'est vrai, seulemensie suis étonné qu'il y retourne si vite.
—Peut-être se doute-t-il de ce qui le.menace...
—Je n'en crois rien. Il ignore que le secret du Masque noir n’en est plus un pour nous...
—Enfin que veux-tu, Jean-Claude ?.. Attendons, puisque nous ne pouvons faire autrement. L'avenir seul nous garde la clef de toutes ces énigmes...
Lacuzon replaça sur sa tête son chapeau que la balle du Masque noir avait troué, et la petite troupe, arrêtée un instant par l’incident que nous venons de mettre sous les yeux de.nos lecteurs, is sa marche rapide.
* Expliquons sans tarder ce que Lacuzon et le curé Marquis ne pouvaient comprendre, c’est-à-dire la présence d’Antide de Montaigu sur le chemin que suivaient les Montagnards.
Ainsi que le cardinal l’avait di: aux chefs, le seigneur de l’Ai. gle était sorti du château un peu avant la-fermetüre des portes, avec le comte de Guéb: . 1tet MM. de Longueville et de Villeroi.
: Il se trouvait encore sans le camp des Français au moment du hardi coup de main, couronné d’un si prodigieux succès, qui mettait Richelieu au pouvoir du capitaine et du prêtre.
Au lieu de se diriger sur Bletterans avec les troupes françaises, il avait immédiatement repris le chemin du château de l’Aigle, à cheval et suivi seulement de deux serviteurs sur lequel il pouvait absolument compter,
Il ignorait que le capitaine Lacuzon eût découvert le secret terrible depuis si longtemps caché, le secret du Masque noir, muis
: Îlcraignait vaguementque le cardinal, prisonnier des montagnards, ne se décidât à acheter sa liberté en révélant à Lacuzon et à Marquis quel était le plus terrible ennemi des libertés franc-comtoises.
Si cette hypothèse se réalisait, Antide de Montaigu verrait immédiatement la province entière se soulever contre lui, les corps francs lui donneraient la chasse comme à une bête fauve, et le traqueraient ainei qu’on traque un Lu enragé.
Contre de tels événements. sinon probables, du moins possibles, Antide de Montaigu se dit qu’il ne trouverait de recours que
derrière les bonnes et solides murailles de ga forteresse imprenable.
Cependant il avait du temps devant lui, et iltenait à être promptement instruit des résultats de l’attaque dirigée contre Bletterans par les troupes françaises. Il laissa donc en arrière un troisième serviteur, avec l’ordre de venir le rejoindre au point du jour, dans un endroit désigné à l'avance et voisin des petits plateaux du Jura. Ce valet rendit à Antide Momtaigu un compte fidèle des faits accomplis pendant le reste de la nuit. Il lui dit l’attaque arrêtée par l’ordre même du cardinal ; il lui dit la retraite des montagnards, emmenant Richelieu dans leurs rangs ; il lui apprit enfin quel était le chemin suivi par la petite troups qui se dirigeait vers la haute montagne.
C'est alors qu’Antide de Montaigu conçut le projet de se placer en embuscade, à micôte de la vailée que nous connaissons, ét de se débarrasser, par un heureux coup de mousquet, du plus dangereux de sesennemis.
Eee
Il choisit.son poste avec une grande habileté. Entièrement masjué par les rochers et par les sapins, il pouvait ajuster Lacuzon tout à son aise, et regagner ensuite, sans être à découvert un seul instant, le sommet du platenu où ses valets l’attendaient avec les chevaux, ce qui permettait de défier toute recherche et toute poursuite des montagnards.
La présence de Garbas, dans les circonstances que nous avons dites précédemment, compromit la réussite de ce plan. Troublé par le cri d'alarme du trompette, Antide de Montaigu, dont le coup d'œil était juste et la main sûre au point de lui permettre d’abattre d’un coup de feu un aigle perdu dans l’espace, ne visa pus avec assez de promptitude et de sang-froid pour envoyer sa
alle droit au but. -
Nous savons cependant qu’elle ne s’en écarta que de bienpeu de chose.
Après avoir manqué son coup, et essuyé le double feu du trompette, le seigneur de l’Aigle, qui par prudence, avait attaché son ie La sur son visage avant de se mettre en embuscade, gagna rapidement l'endroit que Garbas ne pouvait voir et où l’attendaient ses chevaux et ses gens.
-Îlse mit en selle, piqua des deux, et se dirigea à franc étrier vers la route étroite, mais suffisamment frayée, qui conduisait à Ménétrux-en-Joux, et par conséquent au château de l’Aigle.
Nous ne tarderons guère à le retrouver.