AU CHATEAU DE L’AIGLE
Lacuzon, en envoyant Garbas au trou des Gangônes, avait calculé que, si grande que fût la apres deson messager, le colonel Varroz et Tristan de Caamp-d'Hivers, ne pourraient arriver au Saut-Girard que plus d’une heure après le moment où lui-même, avec le curé Maruuis et les montagnards, y serait parvenu.
Sa surprise fut donc complète et profonde quand il vit que Varroz, au lieu de se faire attendre, était arrivé ie premier.
—Voici qui tient du miracle, colonel! s’écria-t-il: Garbas a donc emprunté les ailes du vent pour aller vous prévenir ?..
—Garbas n’est pas venu jusqu’au trou des Gangônes, répondit
. Varroz, il nous a trouvés ici...
—Mais comment se fait-il ?...
—Nous étions avertis.
—Avertis... répéta Lacuzon, par qui?
—Par moi, capitaine, dit Magui en se montrant tout à coup.
Puis elle ajouta:
— Hier, j'avais suivi de loin les montaguards jusqu'au bois où ils se sont mis en embuscade, près de Bletterans, et quand j'ai eu la certitude que vous étiez maître du château et de: la personne
du cardinal, je ane suis inise en route pour venir apporter au colo-
nel ct à monseigneur Tristan la nouvelle de votre succès. Le bon
Dieu m'a donné des forces. J'ai marché toute la nuit sans m’ar-
rêter, abrégeant ma route par des sentiers que je connais, et enfin
jesuis arrivée au trou des angônes presque au point du jour ; je
vous laisse à penser, capitaine, avec quelle Joe j'ai été accueillie. Cuzon serra dans ses mains, les mains de la vieille femme.
—Âlors, reprit Varroz, comme c'était mon chemin de passer au
Saut-Girard pour revenir au trou des Gangônes, et comme d’ail-
leurs il nous semblait vraisemblable que tu viendrais tenter sans
retard l'attaque du château de l’Aigle, nous sommes venus t’atten-
dre ici. Le message dont Garbas était chargé pour moi nous a
prouvé que nos conjectures étaient justes.
. —Merci de m'avoir deviné, colonel, répondit Lacuzon.
—Je croyais avoir une nouvelle à te donner, continua Varroz, mais ji su par Garbas que tu étais instruit avant nous. —De quoi, colonel ?...
. Du retour d'Antide de Montaigu.
.—En effet, dit le capitaine en sourianteten montrant à Varroz Je trou fait par la balle dans son chapeau, le Masque noir a pris soin de me donner de sa propre main une preuve de sa présence ; mais j’espère bien ne pas demeurer en reste de politesse avec luil... Maintenant, colonel, parlons de choses sérieuses...
— Du siège du château, n’est-ce pas !
—QOui.
—Que décides tu ?
—C’est ce que nous allons voir tout à l'heure... Le seigneur de l'Aigle a-t-il beaucoup de monde avec lui ?..
— Oui, car outre les hommes de la garnison, une bande de deux cent cinquante Gris est arrivée ce matin
-—Vous en êtes sûr ?.…
—Parfaitement sûr. Après ton départ, j'avais donné à quatre de nos montagnards, vêtus en paysans, la mission de surveiller la citadelle et de venir nous rendre com pte du moindre mouvement inaccoutumé !...
— L'arrivée ds cette bande de Gris prouve jusqu'à l'évidence qu’Antide de Montaigu est sur ges dard .… Un renfort de. deux cent cinquante hommes, dans une citadelle aussi formidablement défendue par la nature que le château de l’Aigle, équivaut à plus de deux mille hommes en rase campagne.
—C'est exact,
‘ — Il devient indispensable de réunir is meilleure rartie de nos vrces,
—Ce sera un returd.
— Peu important. Nousallons expédier à l'instant des messagers dans toutes les directions. Ce soir, nous aurons autour de nous douze ou quinze cents hommes.
—Sera-ce suffisant ?
—Je l'espère! Douze cents montagnards valent plus que trois mille Gris où Huédois.
—Et nous attaquarons ?
A la nuit tombante ; il] faut que hommes, épuisés par les fatigues d prenüre un peu de repos.
les renforts arrivent et que nos hier et de cette nuit, puissent
es ord tagnards se dispersèrent dans les cam
n campement provisoire fut alors installé auprès du Saut- Girard. a
— Des feux furent allumés pour préparer les vivres apporté; du trou des Gangônes par les hommes dutolonel. On plaça des sentinelies afin i ès un repas rapide, les montagnards s’enveloppèrent dans leurs manteaux, s’étendirent sous l'abri des rochers et des sapi
goûter un repos bien nécessaire pour i aouvelles,
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La nuit tombait.
renfo: .ttendus étaient arrivés successivement.
Quinze centsemonts : ::: # environsetrouvaientréunis dansle vallon d’Ila Tous, de: : :28 trois chefs jusqu’au dernier soldat, était ani. més d’une profonde ardeur de haine et de vengeance.
Tous comprenaient qu'il ne s’agissait point ic’ d’une de ces vulgaires attaques, d’un de ces combats su’: lesquels l'habitude les aveit blasés, mais qu’un grand acte d2 justice allait s’accom-
plir, et ceux qui succomberaient dans ia lutte mourraient, non
pas viciimes du hasard des batailles, mais martyrs d’une sainte cause,
* Le curé Marquis avait fession de ses soldats et à Les ahsoudre, comm
des lèvres et de la main, une absolution et une bé prêmer à tous ces hommes pressés autour de lui et d peut-être, allaient mourir, uis Lacuzon cria.
—En avant! .
troupe s’élança silencieusement.
Il était nuit close depuis plus d’une heure au moment où les montagnards, dont la présence ne se trahissait enveloppèrent le château, dont jes masses sombres se détachaient
peine sur le ciel faiblement éclairé pe 1 derrière les
ont beaucoup
‘les créneaux.et se heurtant aux angles des tours, et 1e grondement affaibli des torrents lointains.
Alors, près de l'entrée du premier pont-levis, un clairon sonna lentement une lugubre fanfare, dont tous les échos des vieux murs répétèrent les notes menaçantes.
Ensuite, après un silence, vne voix s’éleva dans la nuit.
: Et voici ce que disait cette voix :
—À toi, Antide de Montaigu, comte et seigneur de l’Aigle, et ‘A0Mmme au masque noir, le curé Pierre Marquis, le colonel Jean vs et le capitaine Lacuzon, tous les trois chefs de la montagne … Ë - “ Antide de Montaigu, comte et seigneur de l’Aigle, trois fois traître et trois fois parjure, tu as vendu la Comté-Franche à la France et tu as conspiré la perte de ses défenseurs en jurant de les perdre par des pi ges infâmes et par l'assassinat. En attendant ‘arrêt du parlément qui te cond: mnera à mourir du supplice des assassins et des traîtres, nous chefs de 1n montagne, nous te- déclarons félon et hors la loi, Nous ordonnons que ton château soit détruit per le fer et par le feu, sans en excepter la plus haute tour.
La voix se tut. à
. Le clairon de Garbas fit retentir uñe nouvelle fanfare, plus
lugubre, plus menaçante encore que la première.
uand la dernière note se fut éteinte, la voix bien connue d'Antide de Montaigu se fit entendre sur le rempart, avec une intonation vibrante et railleuse, et ré liqua ces mots insultants :
—AÀ vous qui vous donnez Île titre de chefs de la montagne, à toi, Pierre Marquis, mauvais per et mauvais soldat, à toi, Jean Varro:, vieux soudard édent » dogue hargneux qui ne peut plus mordre, à toi, Lacuzon, chef d’une poignée de bandits rebelles : moi, le seigneur de l’Aigle, moi, l'homme au masque noir, je réponds que je vous défie, et que je vous ferai pendre tous trois au sommet de la tour de l’Aiguille 1... ‘
“ J'ai ditl.….
Un morne silence accueillit cette terrible réponse, mais ce siience ne dura que la dixième partie (l’une minute.
—Feu! cria Antide de Montaigu, feu sur les manants qui osent venir attaquer l'aigle dans son aire!
Aussitôt un serpent de feu sembla courir sur les murailles du château ; les échos des vallées répétèrent la terrible détonation de trois cents coups de mousquets tirés à la fois, et Lacuzon et Garbas, qui se trouvaient auprès du pont-levis, furent enveloppés dans un ouragan de flamme et de fumée.
Paz un hasard presque miraculeux, les balles, jaillissant de toutes 8, se croisèrent autour d'eux sans les toucher.
-—A l'assaut! dit alors le capitaine d’une voix éclatante, en
nt
et De »
brandiseant la hach gnards!
A moi, mes monta-
e- qu'il tenait à la main.
Quittons pour un instant les gpriégennte et les asriégés, les chefs de la montagne et le seigneur de |’ igle, retournons de quelques pas en arrière, et rejoignons Kglantin
8 que nous avons abandonnée au moment où le fantôme blanc l’emportait évanouie entre ses
0Fas comme un avare emporte son trésor Au prologue de ce livre, nous avons pénétré avec le médecin jes pauvres dans la tour de l’Aiguille,
ait recouvrir de tapisseries les murailles le plafond, les embrasu la cheminée, et jusqu'au Jancher, afin qu’auc es recherches de Pierre Prost, si jamais mière au milieu des ténèbres épaissies à dessein autour de lui,
per la naissance d'Eglentine dans les voiles d’un impénétrable mystà
Ystère, et rendre impossible, dans l'avenir, tout rapprochement entre
Mais le hasard ou la Providence en avai
; seulement les tortures phygue captivité avaient flétri ndant jes qui jadis avait fa'à Hivers. , Pâleur uniforme et) livide, marbré de tons bleuâtres autour des Yeux qui semblaient agrandis, et dont le regard, autrefois si doux, offrait maintenant une expression étrange et parfois égarée.
malheureuse femme n'avait à po perdu cette chevelure splendide dont les tresses innombrables tombaient jadis jusqu’ ses talons, ainsi qu’un manteau de velours sombre. Seulement, ces cheveux maguifiques, tout en COnservani ‘zur scveuse énais: eur, étaient devenus d'üno bianchen: de neige et ruisselaient
comme des fils d'argent sur ses épaules et sur sa poitrine amaigrie.
’espéce de igneur de
it été conquise en quelque sorte par Blanche de Mirebel, cinq ou six ans a près l’époque à laquelle sa captivité avait commencé. +
À la suite d’une maladie assez longue et pendant laquelle le délire s'était emparé d'elle à plus d’une reprise, la. pauvre‘femme avait eu l’idée de feindre une folie douce et continuelle, un apparent dérangement.des facultés intellectuelles, qui sans la pousser à des accès de violence ou même de démence, ne lui laissait ni ie souvenir de son nom, ni la mémoire dece qu’elle avait été et dece qu’elle avait souffert.
Elle faisait flotter ses cheveux, elle s’enveloppait dans les draps de son lit comme dans un voile long et flottant, et elle marchait ainsi, pendant des heures entières, dans la chambre qui lui servait de prison, tout en ré étant d'une yoix lente, basse, continue,
+ les couplets de quelques ballades populaires avec lesquelles on * avait bercé son enfance.
Antide de Montaigu, convaincu que cett,
simulé, désireux d’ailleurs d'augmenter, pa sibles, l’atmosphère de terrour vague qui ñ jons du château de l’Aigle, se dit que
de sa cap
lle n’avait pas la liberté, mais au moins l'air et le soleil nelui manquaient plus,