‹ Le médecin du corps et de l'âmeChapitre 10 sur 81 · DE L’AME HUMAINE · texte numérisé non relu

DE L’AME HUMAINE

L’Ame est une substance simple, indivisible. Elle n’a et ne peut avoir qu’une seule forme, , se manifestant par la pensée.

Le corps de l’homme, qui paraît être le chefd’œuvre de la nature, n’est point comparable à sa pensée. Il est certain qu’il y a des corps qui ne pensent pas : on n’attribue aucune connaissance à la pierre, au bois, aux métaux, qui

sont néanmoins des corps. Il est même si naturel de croire que la matière ne peut penser, que tous les hommes sans prévention ne peuvent s’empêcher de rire quand on leur soutient que les bêtes ne sont que de pures machines, parce qu’ils ne sauraient concevoir que de pures machines puissent avoir les eonnais- ;ahces qu’ils prétendent apercevoir dans les aêtes. Ils trouvent que c'est faire des jeux d’en- Tants qui parlent avec leur poupée, que de vouloir donner quelque connaissance à de pures machines.

! De là vient que les anciens, qui ne connaissaient rien de réel qui ne fût un corps , voulaient néanmoins que l’âme de l’homme fût d’un cinquième élément, ou d’une espèce de quintescence sans nom, inconnue ici-bas, indivisible et immuable, toute céleste et toute divine, parce qu’ils ne pouvaient concevoir que la matière terrestre des quatre cléments pût penser et se connaître elle-même.

Mais supposons tout ce qu'on voudra, et ne Contestons contre aucune secte de philosophes, voici une alternative que nul philosophe ne veut éviter. Ou la matière peut devenir pen-

santé sans y rien ajouter, ou bien la matière ne saurait penser, et ce qui pense en nous est i un être distingué d'elle, et qui lui est uni.

Si la matière peut devenir pensante sans y rien ajouter, il l'aut au moins avouer que toute matière n’est point pensante, et que la matière même qui pense aujourd'hui ne pensait point il y a cinquante ans. Par exemple, la matière du corps d’un jeune homme ne pensait point dix ans avant sa naissance ; il faudra donc dire que la matière peut acquérir la pensée par un certain arrangement et par un mouvement de ses | parties. Qui est-ce qui a su trouver avec tant de justesse cette proportion , cet arrangement , ce mouvement, en tel sens, et point en un autre ; ce mouvement à un tel degré, au-dessus et au-dessous duquel la matière ne penserait arnais ? Qui est-ce qui a. donné toutes ces modifications si justes et si précises à une matière informe, pour en former le corps d’un enfant, et pour le rendre peu à peu raisonnable?

Si, au contraire, on dit que la matière ne peut être pensante sans y rien ajouter, et qu’il faut un autre être qui s’unisse à elle , je de-

mande quel sera cet autre être qui pense, pendant que la matière à laquelle il est uni ne fait que se mouvoir. Voilà deux natures bien dissemblables. Nous ne connaissons l’une que par des ligures et des mouvements locaux ; nous ne connaissons l’autre que par des perceptions et par des raisonnements. L’une ne donne point l’idée de l’autre , et leurs idées n’ont rien de : commun.

De l’union de l'âme et du corps.

D’où vient que des êtres si dissemblables sont si intimement unis ensemble dans l’homme? D'où vient que les mouvements du corps donnent si promptement et si inl'ailliblement certaines pensées à l'àme? D’où vient que les pensées de l’àme donnent si promptement et si infailliblement certains mouvements au corps? i D'où vient cette société si régulière de soixantedix ou quatre-vingts ans sans aucune interruption? D’où vient que cet assemblage de deux êtres et de deux opérations si différentes fait i un composé si juste, que tant de gens sont tentés de croire que c'est un tout simple et in divisible ?

Quelle main a pu lier ces deux extrémités ? Elles ne se sont point liées d’elles-mêmes ; la matière n’a pu faire un pacte avec l’esprit; car elle n’a par elle-même ni pensée ni volonté pour faire des conditions. D'un autre côté, l’esprit ne se souvient point d’avoir fait un pacte avec la matière , et il ne pourrait être assujetti à ce pacte s'il l’avait oublié. S’il avait résolu librement et par lui-même de s’assujettir à la matière, il ne s’y assujettirait que quand il s’en souviendrait et quand il lui plairait. Cependant il est certain qu’il dépend malgré lui du corps et qu’il ne peut s’en délivrer, à moins qu’il ne détruise les organes du corps par une mort violente.

D’ailleurs, quand même l’esprit se serait assujetti volontairement à la matière, il ne s’en suivrait pas que la matière fût mutuellement assujettie à l’esprit. L’esprit aurait, à la vérité, certaines pensées quand le corps aurait certains mouvements; mais le corps ne serait point déterminé à avoir à son tour certains mouvements, dès que l’esprit aurait certaines pensées.

Or, il est certain que cette dépendance est

réciproque. Rien n’est plus absolu que l’empire de l'esprit sur le corps. L’esprit veut, et tous les membres du corps se remuent à l’instant, comme s’ils étaient entraînés par les plus puissantes machines. D’un autre côté, rien n’est plus manifeste que le pouvoir du corps sur l'esprit. Le corps se meut, et à l’instant l’esprit est forcé de penser avec plaisir ou avec douleur à certains objets. Quelle main également puissante sur ces deux natures si diverses a pu leur imposer ce joug , et les tenir captives dans une société si exacte et si inviolable? Dira-t-on que c’est le hasard? Si on le dit, entendra-t-on ce qu’on dira, et le pourrat-on faire entendre aux autres ? Le hasard a-t-il accroché, par un concours d’atomes, les parties du corps avec l’esprit ? Si l’esprit peut s’accrocher à des parties du corps, il faut qu’il ait des parties lui-même, et par conséquent qu’il soit un vrai corps , auquel cas nous retombons dans la première réponse déjà réfutée. Si, au contraire, l'esprit n’a point de parties, rien ne peut l’accrocher avec celles du corps, et le hasard n’a pas de quoi les attacher ensemble.

Enfin, l’alternative revient toujours, et elle

est décisive. Si l’esprit et le corps ne sont qu’un tout composé de matière, d'où vient que cette matière, qui ne pensait pas hier, a commencé à penser aujourd’hui? qui est-ce qui lui a donné ce qu’elle n’avait pas, et qui est incomparablement plus noble qu’elle quand elle est sans pensée? Celui qui donne la pensée ne l’a t-il pas lui-méme, et comment la donnera-t-il sans l’avoir? Supposons même que la pensée résulte d’une certaine configuration, d’un certain arrangement et d’un certain degré de mouvement en un certain sens, de toutes les parties de la matière, quel ouvrier a su trouver toutes ces combinaisons si justes et si précises pour faire une machine pensante! Si au contraire l’esprit et le corps sont deux natures différentes, quelle puissance supérieure a pu les attacher ensemble sans que l’esprit y ait aucune part, ni qu’il sache comment cette union s’est faite? Qui est-ce qui commande ainsi, avec cet empire suprême, aux esprits et aux corps, pour les tenir dans une correspondance et dans une espèce de police si incompréhensible?

Remarquons que l’empire de notre esprit sur notre corps est souverain dans son étendue bor-

née, puisque notre simple volonté, sans effort et sans préparation, fait mouvoir tout à coup immédiatement tous les membres de notre corps selon les règles de la mécanique. Comme l’Écriture nous représente Dieu, qui dit après ' la création de l’univers : « Que la lumière soit, » et elle fut; de même la seule parole intérieure de notre âme, sans effort et sans préparation, fait ce qu’elle dit. Nous disons en nousmêmes, par cette parole si intérieure, si simple et si momentanée: «Que notre corps se meuve,» et il se meut. A celte simple et intime volonté, toutes les parties de notre corps travaillent; déjà tous les nerfs sont tendus, tous les ressorts se hâtent de concourir ensemble, et toute la machine obéit comme si chacun de ses organes les plus secrets entendait une voix souveraine et toute-puissante. Voilà sans doute la puissance la plus simple et la plus efficace qu’on puisse concevoir. Il n’y en a aucun exemple dans tous les cires que nous connaissons. C’est précisément celle que les hommes persuadés de la Divinité, lui attribuent dans tout l'univers.

L’attribuerons-nous à notre faible esprit, ou

plutôt â la puissance qu’il a sur notre corps, qui est si différente de lui ? Croirons-nous que notre volonté a cet empire suprême par son propre fonds, qui est si faible et si imparfait? Mais d'où vient que, parmi tant de corps, elle n’a ce pouvoir que sur un seul? nul autre corps ne se remue selon ses désirs. Qui lui a donné sur un seul corps ce qu’elle n’a sur aucun autre? Osera-t-on encore revenir à nous alléguer le hasard ?

Cette puissance, qui est si souveraine, est en même temps aveugle. Le paysan le plus ignorant sait aussi bien mouvoir son corps que le philosophe le mieux instruit de l’anatomie. L’esprit du paysan commande à ses nerfs, à ses muscles et à ses tendons, qu’il ne connaît pas et dont il n’a jamais oui parler; sans pouvoir les distinguer et sans savoir où ils sont, il les trouve ; il s’adresse précisément à ceux dont il a besoin, et il ne prend point les uns pour les autres.

Un danseur de corde ne fait que vouloir, et à l’instant les esprits coulent avec impétuosité, tantôt dans certains nerfs, et tantôt dans d’auj res ; tous ses nerfs se tendent ou se relâchent g

propos. Demandez-lui quels sont ceux qu’il a mis en mouvement et par où il a commencé à les ébranler, il ne comprend pas même ce que vous voulez lui dire ; il ignore profondément ce qu'il a fait dans tous les ressorts intérieurs de sa machine.

Le joueur de luth, qui connaît parfaitement toutes les cordes de son instrument, qui les voit de ses yeux, les louche l’une après l’autre de ses doigts, s’y méprend; mais l’ànie, qui gouverne la machine du corps humain , en meut tous les ressorts à propos sans les voir, sans les discerner, sans en savoir ni la figure, ni la situation, ni la force; et elle ne s’y mécompte point. Quel prodige! notre esprit commande à ce qu’il ne connaît pas et qu’il ne peut voir, à ce qu’il ne connaît point et qui est incapable de connaissance; et il est infailliblement obéi. Que d'aveuglement! que de puissance !

L’aveuglement est de l’homme; mais la puissance, de qui est-elle’? à qui l’attribueronsnous, si ce n’est à celui qui voit ce que l'homme ne voit pas, et qui fait en lui ce qui le surfasse T Mon àme a beau voujojr remuer les

corps qui l'environnent, qu elle connaît trèsdistinctement, aucun ne se remue ; elle n’a aucun pouvoir pour ébranler le moindre atome par sa volonté; il n’y a qu’un seul corps que quelque puissance supérieure doit lui avoir rendu propre. A l’égard de ce corps, elle n’a qu a vouloir, et tous les ressorts de cette machine, qui lui sont inconnus, se meuvent à propos de concert pour lui obéir.

Saint Augustin, qui a fait ces réflexions, les a parfaitement exprimées : « Les parties internes de nos corps, dit-il, ne peuvent être vivantes que par nos âmes; mais nos âmes les animent bien plus facilement qu’elles ne peuvent les connaître. . . L’âme ne connaît point le corps qui lui est soumis. . . Elle ne sait point pourquoi elle ne met les nerfs en mouvement que quand il lui plaît, et pourquoi, au contraire, la pulsation des veines est sans interruption, quand elle ne le voudrait pas. Elle ignore quelle est la première partie du corps qu’elle remue immédiatement, pour mouvoir par celle-là toutes les autres... Elle ne sait point pourquoi elle sent malgré elle, et ne meut les membres que quand ’’ U”’ plaît. C’est elle qm

fait ces choses dans le corps. D’où vient qu’elle ne sait ni ce qu’elle fait, ni comment elle le fait?... Ceux qui s’instruisent de l’anatomie, dit encore ce père, apprennent d’autrui ce qui se passe en eux et qui est fait par eux-mêmes. Pourquoi, dit-il, n’ai-je aucun besoin de leçon pour savoir ce qu’il y a dans le ciel, à une prodigieuse distance de moi, un soleil et des étoiles, et pourquoi ai-je besoin d’un maître pour apprendre par où commence le mouvement?...

Quand je remue le doigt, je iiesais comment se fait ce que je fais moi-même au dedans de moi. Nous sommes trop élevés à l’égard de nous-mêmes et nous ne saurions nous comprendre. » En effet, nous ne saurions trop admirer cet empire absolu de l’âme sur des organes corporels qu’elle ne connaît pas, et l’usage continuel qu'elle en fait sans les discerner. Cet empire se montre principalement par rapport aux images tracées dans notre cerveau. Nous connaissons tous les corps de l’univers qui ont frappé nos sens depuis un grand nombre d’années, nous qvons des images distinctes qui nous les représentent, en sorte que nous croyons les voir lors même qu’ils ne sont plus. Notre cerveau est

comme un cabinet de peintures, dont tous les tableaux se remueraientetserangeraientau gré du maître de la maison. Les peintres, parleur art, n’atteignent jamais qu’à une ressemblance imparfaite. Pour les portraits que j’ai dans la tête, ils sont si fidèles, que c’est en les consultant que j’aperçois tous les défauts de ceux des peintres, et que je les corrige, en moi-même.

Ces images, plus ressemblantes que les chefsd’œuvre de l’art des peintres, se gravent-elles dans ma tête sans aucun art? Est-ce un livre dont tous les caractères se soient rangés d’euxmémes? S’ily a de l’art, il ne vient pas de moi ; car je trouve au dedans de moi ce recueil d’images, sans avoir jamais pensé ni à les graver, ni à les mettre en ordre; mais encore toutes ces images se présentent et se retirent comme il me plait, sans faire aucune confusion; je les rappelle, elles viennent; je les renvoie, elles se renfoncent je ne sais où; elles s’assemblent ou se séparent, comme je le veux. Je ne sais où elles demeurent, ni ce qu’elles sont; cependant je les trouve toujours prêles.

L’agitation de tant d’images anciennes et nouvelles qui se réveillent, qui se joignent, qui

se séparent, ne trouble point un certain ordre qu’elles ont. Si quelques-unes ne se présentent pas au premier ordre, du moins je suis assuré qu’elles ne sont pas loin ; il faut qu’elles soient cachées dans certains recoins enfoncés. Je ne les ignore point comme les choses que je n’ai jamais connues ; au contraire, je sais confusément ce que je cherche. Si quelque autre image se présente à la place de celle que j’ai appelée, je la renvoie sans hésiter, en lui disant : « Ce n'est pas vous dont j’ai besoin. » Mais où sont donc les objets à demi oubliés? Ils sont présents au dedans de moi, puisque je les cherche et que je les y trouve. Enfin, comment y sont-ils, puisque je les cherche longtemps en vain ? où vont-ils ?

« Je ne sais plus, dit saint Augustin, ce que j'étais, lorsque je pensais à ce que je n’ai pu retrouver... Je ne sais, continue ce père, comment il arrive que je sois ainsi soustrait à moimëmc et privé de moi, ni comment est-ce que je suis ensuite comme rapporté et rendu à moimême. Je suis comme un autre homme, et transporté ailleurs, quand je cherche et que je ne trouve pas ce que j’avais confié à ma mé-

moire. Alors nous ne pouvons arriver jusqu'à nous; nous sommes comme si nous étions des étrangers éloignés de nous ; nous n’v arrivons que quand nous trouvons ce que nous cherchons. Mais où est-ce que nous cherchons, si ce n’est au dedans de nous, et qu’est-ce que nous cherchons, si ce n’est nous-mêmes? »

Une telle profondeur nous étonne. Nous nous souvenons distinctement d’avoir connu ce que nous ne connaissons plus ; nous nous souvenons de notre oubli même ; nous nous rappelons les portraits de chaque personne en chaque tige de la vie où nous l’avons vue autrefois. La même personne repasse plusieurs fois dans notre tête ; d’abord nous la voyons enfant, puis jeune, et enfin âgée. Nous plaçons des rides sur le même ■visage où nous voyons d’un autre côté les grâces tendres de l’enfance; nous joignons ce qui n’est plus avec ce qui est encore, sans confondre ses extrémités. Nous conservons un je ne sais quoi qui est tour à tour toutes les choses que nous avons connues depuis que nous sommes au monde; de ce trésor inconnu sortent tous les parfums, toutes les harmonies, tous les goûts, tous les degrés de

lumière, toutes les couleurs et toutes les nuances; enfin toutes les figures qui ont passé par nos sens et qu'ils ont confiées à notre cerveau.

Nous renouvelons, quand il nous plaît, la joie que nous avons ressentie il y a trente ans ; elle revient, mais quelquefois ce n’est plus elle-même; elle parait sans nous réjouir : nous nous souvenons d’avoir été bien aise, et nous ne le sommes point actuellement dans notre souvenir. D’un autre côté, nous renouvelons d’anciennes douleurs; elles sont présentes, car nous les apercevons distinctement telles qu’elles ont été dans leur temps ; rien ne nous échappe de leur amertume et de la vivacité de leurs sentiments: mais elles ne sont plus elles-mêmes, elles ne nous troublent plus, elles sont émoussées. Nous voyons toute leur rigueur sans la ressentir, ou si nous la ressentons, ce n’est que par représentation, et cette représentation d’une peine autrefois cuisante n’est plus qu’un jeu. L’image des douleurs passées nous réjouit ; il en est de même des plaisirs. Un cœur vertueux s'afflige en se rappelant le souvenir de ses plaisirs déréglés; ils sont présents; car ils se montrent avec tout ce

qu’ils ont de plus doux et de plus flatteur ; mais ils ne sont plus eux-mêmes, et de telles joies ne reviennent que pour allliger.

Voilà donc deux merveilles également incompréhensibles : l’une, que notre cerveau soit une espèce de livre où il y a un nombre presque infini d’images et de caractères rangés avec un ordre que nous n avons point fait, et que le hasard n’a pu faire, car nous n’avons jamais eu la moindre pensée ni d’écrire rien dans notre cerveau, ni d’y donner aucun ordre aux images et aux caractères que nous y traçons; nous ne songeons qu’à voir les objets lorsqu’ils frappaient nos sens. Le hasard n’a pu non plus faire un si merveilleux livre; tout l’art meme des hommes est trop imparfait pour atteindre jamais à une si haute perfection. Quelle main a donc pu le composer?

La seconde merveille que nous trouvons dans notre cerveau est de voir que notre esprit lise avec tant de facilité tout ce qu’il lui plaît dans ce livre intérieur; il lit des caractères qu’il ne connaît point. Jamais nous n’avons vu les traces empreintes dans notre cerveau; et la substance de notre cerveau elle-même, qui

est comme le papier du livre, nous est entièrement connue; tous ces caractères innombrables se transposent, et puis reprennent leur rang pour nous obéir. Nous avons une puissance comme divine sur un ouvrage que nous ne connaissons point et qui est incapable de connaissance; ce qui n’entend rien entend notre pensée et l’exécute dans le moment. La pensée de l’homme n’a aucun empire sur les corps; nous le vojons en parcourant toute la nature. Il n’y a qu’un seul corps que notre simple volonté remue , comme si elle était une divinité, et elle en remue tous les ressorts les plus subtils sans les connaître. Qui est-ce qui l’a unie à ce corps et lui a donné tant d’empire sur lui?

Quelques anatomistes inconséquents ont nié l'ame, parce qu’ils ne l’ont jamais rencontrée, disent- ils, dans leurs dissections ; mais ont-ils saisi quelque part la pensée sur les débris de la dépouille mortelle des cadavres soumis à l’investigation du scalpel? et cependant ose- Iraient-ils en nier l’existence précédente? Que Êe philosophe matérialiste y songe bien ; si la fcubstance qui pense en nous était de la même

nature que Je corps, elle n’échapperait pas à l’observation anatomique de l’opérateur physiologiste.

C’est dans l'inlini que notre esprit connait le fini ; qui dit un homme malade, dit un homme qui n’a pas la santé. On ne conçoit la maladie, qui n’est qu'une privation de la santé, qu’en se représentant la santé même comme un bien réel dont cet homme est privé. On ne conçoit les ténèbres, qui ne sont rien de positif, qu’en niant, et par conséquent en reconnaissant la lumière du jour. On ne conçoit le fini que par l'idée de l’infini, auquel on attribue une borne, comme on ne pourrait concevoir la maladie, si on n’avait pas une idée de I la sanlé. D’où vient cette idée de l’infini en i nous?

O que l’esprit de l’homme est grand! s’écrie I Fénelon; il porte en lui de quoi s’étonner et se surpasser infiniment lui-même; ses idées -i sont universelles, éternelles, immuables!

Ce même esprit qui voit sans cesse l'infini, et dans la règle de l’inlini toutes les choses finies, ignore aussi à l’infini tous les objets qui l’environnent : il s’ignore profondément lui—

même; il marche comme à talons dans un abîme de ténèbres; il ne sait ce qu’il est, ni comment il est attaché à un corps, ni comment il a tant d'empire sur tous les ressorts de ce corps, qu'il ne connaît point. Il ignore ses propres pensées et ses propres volontés : il ne sait avec certitude ni ce qu’il croit, ni ce qu’il veut. Souvent il s’imagine croire et vouloir ce qu’il n’a ni cru ni voulu. Il se trompe; et ce qu’il a de meilleur, c’est de le reconnaître. 11 joint à l’erreur des pensées le déréglement de la volonté; il est réduit à gémir dans l’expérience de sa corruption.

Voilà l’esprit de l’homme, faible, incertain,! borné, plein d'erreurs. Qui est-ce qui a mis l’idée de l’infini, c’est-à-dire du parfait, dans un sujet si borné et si rempli d’imperfections ? Se l’est- il donnée lui-même, cette idée si haute et si pure, cette idée qui est elle-même une espèce d’infini en représentation? Quel être infini distingué de lui a pu lui donner ce qui est si disproportionné avec ce qui est renfermé dans quelque borne? Supposons que l’esprit de l’homme est comme un miroir où les images de tous les corps voisins viennent s’imprimer ;

quel être a pu mettre en nous l’image de l’infini, si l’infini ne fut jamais? Qui peut mettre dans un miroir l’image d’un objet chimérique, qui n’est point, et qui n’a jamais été vis-à-vis de la glace de ce miroir'? Cette image de l’infini n’est point un amas confus d’objets finis, que l’esprit prenne mal à propos pour un infini véritable : c’est le vrai infini dont nous avons la pensée. Nous le connaissons si bien, que nous le distinguons précisément de tout ce qu’il n’est pas, et que nulle sublimité ne peut nous mettre aucun objet en sa place. Nous le connaissons si bien, que nous rejetons de lui toute propriété qui marque la moindre borne. Enfin nous le connaissons si bien, que c’ést en lui seul que nous connaissons tout le reste, comme on connaît la nuit par le jour, et la maladie par la santé.

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