‹ Le médecin du corps et de l'âmeChapitre 9 sur 81 · DU CORPS HUMAIN A L’ÉTAT DU CADAVRE · texte numérisé non relu

DU CORPS HUMAIN A L’ÉTAT DU CADAVRE

Le corps humain, séparé de l’animation incompréhensible, mais certaine qui lui donne la vie, le mouvement et l'action, s’appelle cadavre, en latin ca-da-ver, de la première syllabe de trois mots, dont le sens signifie chair destinée aux vers (caro data vermibus). De- . puis que l’homme a pu, dans l’intérêt de ses semblables vivants, disputer aux vers la dépouille mortelle de ses semblables privés de vie, son admirable organisme intérieur est devenu l’objet des plus profondes investigations scientifiques , comme tous les points de sa surface externe avaient été précédemment ~Tôbjet des plus belles descriptions de la part des poètes ou des peintres. Ainsi les imperceptibles profondeurs de notre organisme , comme les touches carminées de sa surface ont proclamé aux yeux de tout investigateur impartial le sceau que l’ouvrier empreint sur son ouvrage, et la main divine, qui semble avoir pris plaisir à faire un chef-d’œuye, d’une vile matière, avec de la boue. Une parole a fait de la chair , Vcrbum caro factum est.

Jetons les yeux sur ce corps, où les os soutiennent les chairs qui les enveloppent ; les nerfs en font toute la force, et les muscles ou les nerfs s’entrelacent, en s’enflant ou en s’allongeant, font les mouvements les plus justes et les plus réguliers. Les os sont brisés de distance en distance; ils ont des jointures, ou ils s’emboitent les uns dans les autres, et ils sont liés par des aponévroses et par des tendons. Cicéron admire avec raison le bel artifice qui lie ces os et les fait arc-bouter à l’instar d’une machine mécanique des plus régulières. Qu’y a-t-il de plus souple pour tous les mouvements? Mais qu’y a-t-il de plus ferme et de plus durable que le phosphate calcaire

dont ils sont composés.

Après qu’un corps est mort et, que ses parties sont séparées par la corruption, on voit encore ses jointures et ses liaisons qui ne peuvent qu'à peine se détruire. Cette machine est droite ou repliée, souple ou roide, comme on veut. Du cerveau, qui est la source de tous les nerfs, partent les impulsions de l’intelligence et du mouvement, et suivent leurs conduits spéciaux par une infinité de ramifications. Les

anciens anatomistes donnaient à ces impulsions nerveuses le nom d’esprits vitaux. Leur subtilité empêche qu’on puisse les voir; mais ils sont si réels et d’une action si forte, qu’ils font tous les mouvements de la machine et toute sa force; en un instant ils sont envoyés jusqu’à l’extrémité des membres : tantôt ils coulent doucement et avec uniformité; tantôt ils ont, selon les besoins, une impétuosité irrégulière, et ils varient à l’infini les postures, les gestes et les actions du corps.

La chair est couverte en certains endroits d’une peau tendre et délicate pour l'ornement du corps. Si cette peau, qui rend l’objet si agréable et d’un si doux coloris était enlevée, le même objet serait bideux et ferait horreur. En d’autres endroits, la peau est plus dure, plus épaisse pour résister aux fatigues. A la plante des pieds, par exemple, elle est bien moins délicate qu’au visage ; celle du derrière de la tête l’est bien plus que celle du devant. Cette peau est percée partout comme un crible; mais les trous, qu’on nomme porcs, sont imperceptibles. Quoique la sueur et la transpiration s’exhalent par ces pores, le sang

ne s’échappe jamais par là. Celte peau a toute la délicatesse qu’il faut pour être transparente et donner au visage un aspect doux et gracieux. Si la peau était moins serrée et moins unie, le visage paraîtrait sanglant et écorché. Qui a su tempérer et mélanger ces couleurs, pour faire une si belle carnation, que les peintres admirent et n’imitent jamais qu’imparfaitement?

On trouve dans le corps humain des rameaux innombrables : les uns portent le sang du centre aux extrémités, et se nomment artères; les autres le rapportent des extrémités au centre, et se nomment veines. Par ces divers rameaux coule le sang, liqueur douce, onctueuse, et propre, par celte onction, à tenir liés ensemble les divers éléments dont il se compose, qu'on appelle fibrine , albumine et cruor. Ce sang est le liquide le plus abondant du corps ; il l’arrose, comme les fontaineset les rivières arrosent la terre. Après s’être filtré dans les chairs, il revient à la source plus lent et moins parfait ; mais il se renouvelle et se subtilise dans celte source, pour circulerde nouveau sans fin. :

La disposition et L'arrangement des membres des corps humains n’est pas moins admirable. Les jambes et les cuisses sont des grands os, emboîtés les uns surles autres, et liés pardes nerfs; ce sont deux pièces de colonnes égales et régulières qui s’élèvent pour soutenir tout l’édifice ; mais ces colonnes se plient, et la rotule du genou est. un os d’une figure h peu près ronde, qui est mis tout exprès dans la jointure pour la remplir, en la défendant, quand les os se replient pour fléchir le genou. Chaque colonne a son piédestal qui est composé de pièces rapportées, et si bien jointes ensemble, qu’elles peuvent se tenir roides ou se plier selon le besoin. Le piédestal tourne, quand on le veut, sous la colonne. Dans ce pied, on ne voit que nerfs, que tendons, que muscles, que petits os étroitement liés selon les règles de la mécanique la plus exacte, ayant des leviers et des joints d’ap- - pui très-précis. Afin que cette partie soit ensemble plus souple et plus ferme, selon les divers besoins, les doigts mêmes des pieds, avec leurs articles et leurs ongles, servent à tâter le terrain sur lequel on marche, à s’appuyer avec plus d’adresse et d’agilité, à gardermieux l’équilibredu

corps, à se hausser ou à sc pencher. Les pieds s'étendent en avant pour empêcher que le corps ne tombe de ce eôlé-lù quand il se penche ou qu’il se plie.

Le corps de l’édifice est proportionné à la hauteur des colonnes : il contient toutes les parties qui sont nécessaires à la vie, et qui par conséquent doivent être placées au centre, et renfermées dans le lieu le plus sur. Deux rangs de côtes assez serrées sortent de l’épine du dos, comme les branches d’un arbre naissent du tronc, forment une espèce de cercle pour cacher et tenir à l’abri ces parties si nobles et si délicates; mais comme les côtes ne pourraient fermer entièrement ce centre du corps humain sans empêcher la dilatation de l’estomac et des entrailles, elles n’achèvent de former le cercle que jusqu’à un certain endroit, au-dessous duquel elles laissent un vide, afin que le dedans puisse s’élargir avec facilité pour la respiration et pour la nourriture.

Pour l’épine du dos, on ne voit rien dans tous les ouvrages des hommes qui soit travaillé avec un tel art: elle serait trop roidcet trop fragile, si elle n’était faite que d’un seul os ; en ce cas

SI

les hommes ne pourraient jamaissc plier. L’auteur de celle machine a remédié à cet inconvénient en formant des vertèbres qui, s’emboîtant les unes dans les autres, font un tout de pièces rapportées, qui a plus de force qu’un tout d'une seule pièce Ce composé est tantôt souple et tantôt roidc : il se redresse et se replie en un moment, comme on le veut . Toutes ces vertèbres ont dans le milieu une ouverture qui sert pour faire passer un allongement de la substance du cerveau jusqu’aux extrémités du corps, pour y transmettre ses déterminations.

Qui n’admirera la nature des os ? Ils son t trèsdurs, et la corruption même de tout le reste du corps ne les altère en rien. Cependant ils sont pleins de trous innombrables qui les rendent plus légers, et ils sont même, dans le milieu, pleins de moelle qui doit les nourrir. Ils sont percés précisément dans les endroits où doivent passer les ligaments qui les attachent les uns aux autres. I)c plus, leurs extrémités sont plus grosses que le milieu, et font comme deux tètes à demi rondes pour faire tourner plus facilement un os avec un autre, afin que le tout puisse se replier sans peine.

Dans l’enceinte des rôles sont placés avec ordre tous les grands organes, tels que ceux qui servent à faire respirer l’homme, ceux qui digèrent les aliments et ceux qui font un sang nouveau. La respiration est nécessaire pour tempérer la chaleur interne causée par le bouillonnement du sang et par le cours impétueux des humeurs. L’air est comme un aliment dont l'animal se nourrit, et par le moyen duquel il se renouvelle dans tous les moments de sa vie.

Lg digestion n’est pas moins nécessaire pour préparer les aliments susceptibles d’étre changés en sang. Le sang est une liqueur propre à s’insinuer partout, et à s'épaissir en chair dans les extrémités, pour ré parer dans touslesmembres ce qu’ils perdent sans cesse par la transpiration et par la dissipation des humeurs. Les poumons sont comme de grandes enveloppes qui, étant spongieuses, se dilatent et se compriment facilement; et comme ils prennent et rendent sans cesse beaucoup d’air, ils forment une espèce de soufflet en mouvement continuel.

L’estomac a un dissolvant qui cause la faim, et qui avertit l'homme du besoin de manger. Ce dissolvant, qui picote l’estomac, lui prépare

par ce malaise un plaisir très-vil', lorsqu’il est apaisé par les aliments. Alors l’homme se remplitdélieieusement d’une matière étrangère qui lui ferait horreur s’il la pouvait voir dés qu’elle est introduite dans son estomac, et qui lui déplaît même quand il la voit étant déjà rassasié. L’estomac est fait comme une poche. Là, les aliments, changés par une prompte onction, se confondent tous en une liqueur douce, qui devient ensuite une espèce de lait nommé chyle, et qui, parvenant enfin au coeur, y reçoit la vivacité et la couleur du sang. Mais pendant que le suc le plus pur des aliments passe de l’estomac dans les canaux destinés à faire le chyle et le sang, les parties grossières de ces mêmes aliments sont séparées, comme le son l’est delà fleur de farine par un tamis, et elles sont rejetées en bas, pour en délivrer le corps pur les issues les plus cachées et les plus reculées des organes des sens, de peur qu’ils n’en soient incommodés. Ainsi les merveilles de cette machine sont si grandes, qu’on en trouve d’inépuisables, même dans les fonctions les plus humiliantes, que l’on n’oserait expliquer en détail.

Dans l’enceinte des côtes sont placés avec ordre tous les grands organes, tels que ceux qui servent à faire respirer l’homme, ceux qui digèrent les aliments et ceux qui font un sang nouveau. La respiration est nécessaire pour tempérer la chaleur interne causée par le bouillonnement du sang et par le cours impétueux des humeurs. L’air est comme un aliment dont l’animal se nourrit, et par le moyen duquel il se renouvelle dans tous les moments de sa vie.

La digestion n'est pas moins nécessaire pour préparer les aliments susceptibles d’élre changés en sang. Le sang est une liqueur propre à s’insinuer partout, et à s'épaissir en chair dans les extrémités, pour réparer dans tous les membres ce qu’ils perdent sans cesse par la transpiration et par la dissipation des humeurs. Les poumons sont comme de grandes enveloppes qui, étant spongieuses, se dilatent et se compriment facilement; et comme ils prennent et rendent sans cesse beaucoup d’air, ils forment uneespècc desoulllel en mouvement continuel.

L’estomac a un dissolvant qui cause la faim, et qui avertit l'homme du besoin de manger. Ce dissolvant, qui picote l'estomac, lui prépare

par ce malaise un plaisir très-vif, lorsqu’il est apaisé parles aliments. Alors l’homme se remplitdélicieusement d’une matière étrangère qui lui ferait horreur s’il la pouvait voir dés qu’elle est introduite dans son estomac, et qui lui déplaît même quand il la voit étant déjà rassasié. L'estomac est fait comme une poche. Là, les aliments, changés par une prompte onction, se confondent tous en une liqueur douce, qui devient ensuite une espèce de lait nommé chyle, et qui, parvenant enfin au coeur, y reçoit la vivacité et la couleur du sang. Mais pendant que le suc le plus pur des aliments passe de l’estomac dans les canaux destinés à faire le chyle et le sang, les parties grossières de ces mêmes aliments sont séparées, comme le son l’est delà fleur de farine par un tamis, et elles sont rejetées en bas, pour en délivrer le corps par les issues les plus cachées et les plus reculées des organes des sens, de peur qu’ils n’en soient incommodés. Ainsi les merveilles de cette machine sont si grandes, qu’on en trouve d’inépuisables, même dans les fonctions les plus humiliantes, que l’on n’oserait expliquer en détail.

trouver soudainement l’équilibre dans tous ses contrastes.

Au-dessus du corps s’élève le cou, ferme, flexible, selon qu’on le veut. Est-il question de porter un pesant fardeau sur la tête, le cou devient roidc comme s’il n’était que d’un seul os. Faut-il pencher ou tourner la tête, le cou se plie en tous sens , comme si on en démontait tous les os. Ce cou , médiocrement élevé audessus des épaules, porte sans peine la tête, qui régne sur tout le corps. Si elle était moins grosse, elle n’aurait aucune proportion avec le reste de la machine; si elle était plus grosse, outre qu’elle serait disproportionnée et difforme , sa pesanteur accablerait le cou , et elle courrait risque de faire tomber l’homme du côté où elle pencherait un peu trop.

Cette tête, fortifiée de tous côtés par des os très-épais et très-durs , pour mieux conserver le précieux trésor qu’elle renferme, s’emboîte dans les vertèbres du cou, et a une communication très-prompte avec toutes les autres parties du corps : elle, contient le cerveau, dont la substance humide, molle et spongieuse, est composée de fils tendres et entrelacés. C'est là

le centre des merveilles dont nous parlerons

! dans la suite. Le crâne se trouve percé régulièrement avec une proportion et une symétrie I exacte, pour les deux yeux, pour les deux orcil- | les, pour la bouche et pour le nez. Il y a des I nerfs destinés aux sensations qui s’exercent I dans la plupart de ces conduits. Ceux du nez I passent par un os cribieux, pour faire arriver I les odeurs jusqu’au cerveau.

Parmi les organes de ces sensations, les prin- I cipaux sont doubles , pour conserver dans un j côté ce qui pourrait manquer dans l’autre par I quelque accident. Ces deux organes d’une même I sensation sont mis en symétrie, sur le devant I ou sur les côtés, afin que l’homme en puisse I faire un plus facile usage, ou à droite, ou à I gauche, ou vis-à-vis de lui, c’est-à-dire vers I l’endroit où ses jointures dirigent sa marche et toutes ses actions. D’ailleurs la flexibilité du I cou fait que tous les organes se tournent en un instant de quelque côté qu’il veut.

Tout le derrière de la tête, qui est le moins I en état de se défendre, est le plus épais : il est I orné de cheveux, qui servent en même temps I à fortifier la télé contre les injures de l’air;

mais les cheveux viennent sur le devant pour ! l accompagner le visage et lui donner de la grâce.

Le visage est le côté de la tête qu’on nomme le devant , et où les principales sensations sont f rassemblées avec un ordre et une proportion I qui le rendent, très-beau, à moins que quelque ! accident n’altère un ouvrage si régulier. Les t deux yeux sont égaux, placés vers le milieu et i aux deux côtés de la tète, afin qu’ils puissent 1 1 découvrir sans peine de loin , à droite et à gauche, tous les objets étrangers, et qu'ils puissent veiller commodément pour la sûreté : de toutes les parties du corps. L’exacte symé- j < trie avec laquelle ils sont placés fait l’orne- L ment du visage. Celui qui les a faits va j i

allumé je ne sais quelle flamme céleste, à I laquelle rien ne ressemble dans tout le reste de la nature. Ces yeux sont des espèces de miroirs , où se peignent tour à tour , et sans confusion , dans le fond de la rétine , tous les objets du monde entier, afin que ce qui pense dans l’homme puisse les voir dans ces miroirs.

Mais quoique nous apercevions tous les objets par un double organe , nous ne voyons pour-

lant jamais les objets comme doubles, parce que les deux nerfs qui servent à la vue dans nos yeux ne sont que deux branches qui se réunissent dans une même tige, comme les deux branches des lunettes se réunissent dans Ja partie supérieure qui les joint. Les deux yeux sont ornés de deux sourcils égaux, et alin qu’ils puissent s’ouvrir et se fermer, ils sont enveloppés de paupières bordées d’un poil qui défend une partie si délicate.

Le front donne de la majesté et de la grâce à tout le visage. Il sert à en relever les traits. Sans le nez posé dans le milieu , tout le visage serait plat et difforme. On peut juger de cette difformité quand on a vu des hommes en qui cette partie du visage est mutilée. Il est placé immédiatement au-dessus de la bouche, pour discerner plus commodément, par les odeurs, tout ce qui est propre à nourrir l’homme. Les deux narines servent tout ensemble à la respiration et à l'odorat. Voyez les lèvres : leur couleur vive, leur fraîcheur, leur figure, leur arrangement et leur proportion avec les autres traits, embellissent tout le visage. La bouche, par la correspondance de ses mouvements avec

uo

ceux des yeux, l’anime, l’égaie, l’attriste, l’adoucit, le trouble, et exprime chaque passion par des marques sensibles. Outre que les lèvres s’ouvrent pour recevoir l’aliment, elles servent encore, par leur souplesse et par la variété de leurs mouvements , à varier les sons qui l'ont la parole. Quand elles s’ouvrent, elles découvrent un double rang de dents dont la bouche est ornée ; ces dents sont de petits os enchâssés avec ordre dans les deux mâchoires, qui ont un ressort pour s’ouvrir et un pour se fermer, en sorte que les dents brisent comme un moulin les aliments pour en préparer la digestion. Mais ces aliments ainsi brisés passent dans l’estomac par un conduit différent de celui de la respiration ; et ces deux canaux, quoique si voisins, n’ont rien de commun.

La langue est un tissu de petits muscles et de nerfs si souples, qu’elle se replie, comme un serpent, avec une mobilité et une souplesse inconcevables : elle fait dans la bouche ce que fontles doigts, ou ce que fait l'archet d'un maître sur un instrument de musique; elle va frapper tantôt les dents et tantôt le palais. 11 y a un conduit qui va au dedans du cou, de-

I puis le palais jusqu’à la poitrine : ce sont des I anneaux de cartilage enchâssés très -juste les I uns dans les autres, et garnis au dedans d’une I tunique ou membrane très-polie , pour faire I mieux résonner l’air poussé par les poumons. I Ce conduit a, du côté du palais, un bout qui I n’est ouvert que comme une flûte, par une I fente qui s’élargit ou qui se resserre à propos, I pour grossir la voix ou pour la rendre plus I claire. Mais de peur que les aliments , qui ont I leur canal séparé, ne se glissent dans celui de I la respiration, il y a une espèce de soupape, I qui fait sur l’orifice du conduit de la voix I comme un pont-levis pour faire passer les ali- | ments, sans qu’il en tombe aucune parcelle I subtile ni aucune goutte par la fente en question. Cette espèce de soupape est très-mobile, et se replie très-subtilement : de manière qu'en tremblant sur cet orifice entr’ouvert, elle fait toutes les plus douces modulations de la voix. Ce petit exemple su (lit pour montrer en passant, et sans entrer d’ailleurs dans aucun détail de l’anatomie, combien est merveilleux l’art des parties internes. Cet organe, tel qu’il • vient d’être représenté, est le plus parfait de

tous les instruments de musique, et tous les autres ne sont parfaits qu’autant qu’ils l'imitent.

Qui pourrait expliquer la délicatesse des organes par lesquels l’homme discerne les saveurs et les odeurs innombrables des corps? Mais comment se peut-il faire que tant de voix frappent ensemble notre oreille, sans se confondre, et que ces sons nous laissent, après qu’ils ne sont plus, des ressemblances si vives et si distinctes de ce qu’ils ont été? Avec quel soin l’ouvrier qui a fait nos corps a-t-il donné à nos yeux une enveloppe humide et coulante pour les fermer, et pourquoi a-t-il laissé nos oreilles ouvertes? C’est, dit Cicéron , que les yeux ont besoin de se fermer à la lumière pour le sommeil, et que les oreilles doivent demeurer ouvertes pendant que les yeux se ferment, pour nous avertir, et pour nous éveiller par le bruit quand nous courons risque d'être surpris.

Qui est-ce qui grave dans notre œil , en un instant , le ciel, la mer, la terre, situés dans une distance presque infinie? Comment peuvent se ranger et se démêler dans un si petit

irganc les images fidèles de tous les objets de 'univers , depuis le soleil jusqu’à des atomes? fia substance du cerveau, qui conserve avec vrdre des représentations si naïves de tant d'objets dont nous avons été frappés depuis que nous sommes au monde , n’est-elle pas le prodige le plus étonnant?

On admire avec raison l’invention des livres, où l’on conserve l’histoire de tant de faits et le recueil de tant de pensées; mais quelle comparaison peut-on faire entre le plus beau livre et le cerveau d’un homme savant? Sans doute ce cerveau est un recueil infiniment plus précieux et d’une plus belle invention que ce livre. C’est dans ce petit réservoir qu’on trouve à point nommé toutes les images dont on a besoin. On les appelle, elles viennent; on les renvoie, elles se renfoncent on ne sait où, et disparaissent pour laisser la place à d’autres. On ferme et on ouvre son imagination comme un livre; on en tourne, pour ainsi dire, les feuillets; on passe soudainement d’un bout à l’autre; on a même des ospècesde tables dans la mémoire, pour indiquer les lieux où se trouvent certaines images reculées. Ces carac-

téres innombrables, que l’esprit de l’homme lit intérieurement avec tant de rapidité, ne laissent aucune, trace distincte dans un cerveau qu’on ouvre. Cet admirable livre n’est qu’une substance molle, ou une espèce de peloton composé de lils tendres et entrelacés. Quelle main a su cacher dans cette espèce de boue , qui paraît si informe, des images si précieuses et rangées avec un si bel art?

Tel est le corps de l’homme en gros. 11 pourrait sans doute être beaucoup plus grand et beaucoup plus petit. S’il n’avait, par exemple, qu’un pied de hauteur, il serait insulté par la plupart des animaux, qui l’écraseraient sous leurs pieds. S’il était haut comme les plus grands clochers, un petit nombre d'hommes consommerait en peu de jours tous les aliments d’un pays; ils ne pourraient trouver ni chevaux, ni autres bêtes de charge qui pussent les porter ni les traîner dans aucune machine roulante; ils ne pourraient trouver assez de matériaux pour bâtir des maisons proportionnées à leur grandeur ; il ne pourrait y avoir qu’un petit nombre d’hommes sur la terre, et ils manqueraient de la plupart des commodités.

Qu’est-ce qui a réglé la taille de l’homme à ine mesure précise? Qui est-ce qui a réglé selle de tous les autres animaux avec proporion à celle de l’homme? L’homrne est le seul ie tous les animaux qui soit droit sur ses pieds. Parla il a une noblesse et une majesté qui le iistinguent, même au dehors, de tout ce qui rit sur la terre : non-seulement sa figure est la dus noble , mais encore il est le plus fort et le dus adroit de tous les aidmaux à proportion :1e sa grandeur.

Qu’on examine de près la pesanteur et la nasse de la plupart des bêtes les plus terribles, in trouvera qu’elles ont plus de matière que le orps d’un homme; et cependant un homme igoureux a plus de force de corps que la plu- )art des bêtes farouches ; elles ne sont rcdouablcs pour lui que par leurs dents et parleurs f rides. Mais l’homme, qui n'a point dans ses membres de si fortes armes naturelles, a des mains dont ladextéri té surpasse, pour se faire des irmes, toulce que la nature adonné aux bètes. Mnsi l’homme perce de ses traits ou fait tomber dans ses pièges et enchaîne les animaux les dIus forts et les plus furieux : il sait même les

oc

apprivoiser dans leur captivité, et s’en jouer comme il lui plaît. 11 se fait flatter par les lions et par les tigres; il monte sur les éléphants.

Voilà donc l'homme, considéré en général et à l’extérieur. Son corps, si admirable, est moins |. une substance qu’un sujet capable de recevoir t des formes relatives à celles de nos sens , tou- | . tes aussi incertaines, toutes aussi variables que la nature même de ces organes, mais en rap- ^ port avec leur expression ; or, comme nous ne i pouvons connaître que ce qui est comparable, i pour apprécier l’homme à fond, il faut le mettre en rapport avec lui-même, en expliquant la portion intellectuelle de son tout.

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