‹ Le médecin du corps et de l'âmeChapitre 2 sur 81 · LE MÉDECIN DD CORPS · texte numérisé non relu

LE MÉDECIN DD CORPS

Jeté dans le monde par des malheurs particuliers, et éloigné de ma famille comme un pauvre orphelin, je m'attachai de bonne heure à développer en moi -même l’esprit d’obserVation , afin de me diriger le moins mal possible dans les sentiers pénibles de la vie. La lecture des ouvrages du célèbre Lavaier, ceux de Ga 11, de Spurzheim, de Jean- Baptiste Porta, de La Chambre, de Campanella et autres physionomistes célèbres, faisaient mes délices au sortir du collège, et je

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ne quittais guère ces auteurs favoris de mon cœur que pour me délasser un peu plus chrétiennement dans quelques chapitres de ï Imitation de Jésus-Christ ou de la Bible. Dès l’âge de dix-huit ans, étant professeur dans un petit séminaire sous la protection d’un digne et saint prélat qui daignait m’appeler par affection son cher fils , je révais ma double fonction de médecin du corps et de l’âme, et je m'attachais spécialement aux écoliers souffreteux, rachitiques ou atteints d’autres maladies. Comme je les plaignais! je souffrais autant peut-être qu’eux-mêmes, et j’étais presque à demeure à l’infirmerie pendant tout le temps des récréations, toutes les fois qu’elle était occupée par des malades.

D’un autre côté, les plus mauvais garnements , les caractères les plus acariâtres et les moins bien faits, m'inspiraient de la sympathie par le désir que j’éprouvais de les transformer. Mes collègues, les autres professeurs du séminaire, en étaient scandalisés quelquefois, et peut-être me jugeaient-ils mal à cauSe de celle singulière originalité, comme ils l’appelaient. Cependant plusieurs sont demeurés mes amis

depuis, et lorsqu’ils liront ces lignes, je les prie de croire que je n’ai pas cessé non plus d’être le leur. Quoi qu’il en soit, je faisais dès lors une ample provision d’expériences physiologiques, en observant les caractères moraux et les inclinations physiques d'une famille aussi nombreuse que variée dans ses membres, par l’âge, la constitution, le tempérament et la condition sociale; chaque jour, à chaque heure, quelque trait nouveau se casait dans ma mémoire aussi heureuse que fraîche. Ainsi s'écoulaient paisiblement les plus belles années de ma vie. Ordonné prêtre à l’âge de vingt-deux ans et quelques tnois, je fus nommé curé succursaliste, et chargé de donner des soins spirituels à deux communes assez populeuses, ayant chacune leur église et reconnues comme paroisses, mais manquant de presbytère. En y arrivant, au nom de mon évêque, pour prendre possession de ma charge, je reçus l'hospitalité chez un gentilhomme du pays dont la famille est aussi pieuse qu’aimable et prévenante. Hélas! il y avait des afflictions, comme partout, dans cette maison, dont le souvenir ne s’effacera jamais de mon cœur. La

fortune, l'éducation, le savoir-vivre, et toutes les qualités gracieuses qui distinguent l’honorable caste des nobles, ne sont pas toujours des barrières insurmontables capables d’arrêter les maladies du corps el de l'àme, et de les empêcher de pénétrer autour d’un foyer patriarcal. Là, on priait Dieu matin et soir en commun dans une modeste chapelle où se réunissaient tous les habitants de la maison à la voix du chef de la famille , qui était aussi le chef et l’exemple d’une douce piété. Un fils tout jeune et plein d’esprit, mais malade et souffreteux, deux demoiselles jouissant d’une santé moins faible, aussi distinguées par un talent réel pour tous les ouvrages et les arts de leur sexe que par une modestie religieuse qui relevait encore leurs grâces naissantes, composaient toute la famille, sans cesse éplorée et réunie autour d une tombe récente. Des serviteurs chrétiens, longuement éprouvés, traités invariablement avec affection et charité, environnaient cette famille et apprenaient chaque jour, de leurs maîtres de la terre, à honorer leur maître du ciel; inspirés par le dévouement et non par la crainte, ces

serviteurs prévenaient les désirs ou la volonté de leurs bienfaiteurs, et mettaient tout leur bonheur dans leur accomplissement.

Une sorte de parc naturel, formé par une forêt voisine, bien préférable à la symétrie de l’art , un vaste jardin potager, un coderc magnifique autour de l’habitation placée sur le versant d'un coteau, d’où l’on apercevait au loin de magnifiques prairies, telle était la demeure où ma qualité de curé et la bienveillance d’un excellent paroissien me fixaient jusqu’à ce qu’il y eût un presbytère paroissial auprès de l’une de mes églises. Celles-ci étaient également éloignées de mon séjour, placé au centre des deux. Déjà, dès le premier jour, la reconnaissance m’attachait à mes hôtes, dont j’avais été reçu bien cordialement. J’étais vigoureux, jeune et actif. Deux paroisses éloignées l’une de l’autre, quelquefois trois, lorsque plusieurs de mes confrères du voisinage, qui la plupart étaient très-âgés, se trouvaient malades, c’était bien du travail. Cependant je mesurai mes forces, et, Dieu aidant, j'étais utile à mon généreux commensal, en faisant la classe à son fils deux fois par jour invariablement, à

l’exception du dimanche. Ce jour était entièrement employé aux cérémonies ecclésiastiques, à la confession et à l’instruction des paysans, dont je réunissais encore les enfants, tous les soirs, pendant tout l'hiver, pour leur faire le catéchisme. Mon jeune élève, plein d'intelligence et de précocité, était dès les premiers jours un ami et un camarade d’études. Il avait pour mon caractère de la déférence et du respect, plutôt que je n’étais un maître exigeant ou impérieux. D'ailleurs, l’état habituel de souffrance, que la religion seule adoucissait au fond de sa belle âme, n’eùt jamais permis à ses forces cette application que le malheur et une excellente santé me permettaient à moimême. J’étudiais donc pour Ici en étudiant pour moi. Il y avait dans la maison quelques bons ouvrages d’histoire et de littérature; et lorsque la douleur donnait quelques moments de répit à mon jeune ami, nous montions à cheval pour aller visiter mes autres paroissiens malades, ou simplement pour faire une promenade agréable, et je profitais de ces moments pour lui faire part de vive voix de ce que j’avais recueilli le jour ou à la veillée dans

mes lectures. De celte manière, dans l’espace d’environ trois ans , nous avons repassé les principaux traits de l'histoire de France, nous avons vu également le sujet des principaux ouvrages grecs et latins par mode d’analyse, tout en étudiant les règles de la syntaxe dans l'explication des Églogucs de Virgile. Les charmes si naïfs de cet auteur revu à la campagne, dont toute la nature justifiait la beauté et qui extasiait mon Ame, avaient cependant moins d’attraits pour mon jeune élève que l’ardeur de ses coursiers; aussi quelquefois, c’était bii;n lui plaire que d’aller avec lui faire la classe au milieu d’eux, au moment de l'avoine. Condescendance peu coûteuse pour l’homme observateur de vingt A trente ans, qui trouve partout le moyen d'apprendre, et de poursuivre ses investigations. L’admirais l'appétit glouton du quadrupède pour la graminée qui lui donne tant d’ardeur, et les paroles de la Bible où les hommes qui mangent sans frein ni modération sont comparés à cet animal , rappelaient à mon esprit la nécessité d'une honnête sobriété, pour avoir de longs jours sur la terre. Ainsi s’écoulaient pour moi

les moments qu'on appelle de récréation. Pendant tout le reste de. mon temps, en dehors des heures d’un repos modéré, j’étais absorbé jour et nuit par les soins de ma tâche de pasteur. Une de mes plus grandes consolations aujourd'hui est d'avoir exercé le saint ministère ecclésiastique avec zèle et désintéressement, allant chez le pauvre avec le même plaisir que je demeurais chez le riche , m’attachant à instruire le fils de l'un comme celui de l’autre, et compatissant à toutes les misères de mes paroissiens avec la même cordialité, sans hypocrisie ni cafardisc. Comme je l'ai dit en leur dédiant ma thèse de médecine, je puis le leur répéter ici, à eux et à quelques amis intimes du voisinage dont la société m’était alors aussi avantageuse qu’agréable, et dont le souvenir ne s'effacera jamais de mon cœur!

«Pendant les plus belles années de ma vie, « j’ai été le médecin de vos âmes, honoré de « votre confiance la plus intime, et d’une af- « fection qui reporte souvent mon cœur parmi « vous. Alors, je vous dirigeai dans vos peines «d’esprit, partageant vos afflictions avec le « même empressement que vous mettiez à me

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