‹ Le médecin du corps et de l'âmeChapitre 51 sur 81 · I.a débauche, dans nos grandes villes, est · texte numérisé non relu

I.a débauche, dans nos grandes villes, est

une lèpre contagieuse qui ruine, démoralise ei abâtardit la population. Le concubinage y marche la tête haute et parée. — La Vénus vult/icat/a tend sa toile, comme une sale et venimeuse araignée. Toutes les turpitudes racontées par Suétone se répètent de nos jours par une vaste démoralisation de chaque classe sociale, et il faudrait un Brantôme pour conter les intrigues d'un trop grand nombre d 'lionnes! es dames de notre époque. — Hélas! parmi le peuple, la prostitution clandestine est un supplément de salaire- pour la plupart des ouvrières, des femmes de chambre et des domestiques; et au sujet de ceux-ci, qui ne sait! combien les bonnes d'enfants, et jusqu’aux nourrices, suscitent chez les jeunes garçons les premières étincelles d'une flamme qui ne doit que trop tôt les consumer?

« Il reste encore, au sein de nos campagnes, dit le docteur Munarct de Lyon, quelques vestiges de celte bonne innocence , qu'on nomma l’âge d’or. — La foi conjugale y est généralement respectée. — Lorsque l'amour joue un méchant tour à la trop simple villageoise, si le sacrement ne vient pas excuser

sa précoce maternité, la perte de l'estime publique lui l'ait regretter toute sa vie celle de son innocence. Son malheur est un crime, une tache sur elle et les siens, que les larmes du plus vrai repentir ne pourront pas laver aux yeux du monde.

« Certes, je ne canonise pas le paysan; un régime simple et rafraîchissant, une vie dure et laborieuse, l’absence des romans, des spectacles, l'influence du clergé, celle de la religion dans certains cantons, protègent sa moralité. — Mais quelle qu'elle soit, sa continence ne contribue pas moins hygiéniquement à l’entretien de sa santé, « et une preuve, dit à ce sujet l’auteur du Parnographe, que c’est la débauche qui contribue au dépérissement de la population, c’est que les hommes du dernier commun, ceux qui n'entrent point dans la scène de la corruption générale, sont entièrement robustes et jouissent d’un bon tempérament. »

Yirey signale plus spécialement les avantages que les campagnes puisent à une source aussi pure.

« l.cs campagnards se pressent moins en

toute chose; ils se marient plus tard, parce qu'ils sont plus tardivement nubiles, leurs enfants parcourent les lentes périodes de leur croissance sans excitation anticipée qui sollicite la puberté parle 'libertinage; les membres ont tout le temps de se déployer largement, de se fortifier dans leurs dimensions naturelles; le mouvement vital, régulier et tempéré, imprime aux fonctions matérielles une lourdeur atonique, etc. »

L’accroissement de la population est encore une prérogative de la moralité des campagnes, soit par l’elfet d’une mortalité moins grande, soit par celui de la fécondité plus grande. La plupart des femmes, en effet, font cadeau à leur mari d’une douzaine environ de frais marmots, dont la Providence se charge, ainsi que des oiseaux du ciel. C’est de là que viennent les soldats de notre armée et les prêtres de l’Eglise catholique.

Au reste, l’immoralité, plus grande à la ville qu’à la campagne , tient évidemment à des raisons de localité plutôt que de personnes ; immoralité endémique, et au milieu de laquelle un médecin est obligé de respirer comme au

milieu des miasmes d'un vaste hôpital. — Ces raisons de localité sont nombreuses, cilons-en quelques-unes.

Aux grandes villes, il faut des spectacles; tout ce qui gâte le goût corrompt le cœur, et la bêtise applaudie est de l’immoralité.

Aux grandes villes, il faut, dit-on, des cloaques comme qui dirait des égouts; ce besoin compris par tous les économistes, le gouvernement est forcé de tolérer ce que la pudeur publique réprouve.

Aux grandes villes, il faut des garnisons avec tous les inconvénients d’un surcroît de population oisive et déjà gâtée.

Aux grandes villes, il faut un luxe de plus en plus ruineux pour les maris et d’autant plus corrupteur de leurs femmes et de leurs filles; et de plus les tripots, les gargottes, les cafés, les estaminets qui y fourmillent, et les vagabonds, les repris de justice, tout ce qu’on désigne enfin sous le nom de- g Hier de police , qui s’y cachent, et cette nuée de sauterelles, journaux démagogues, brochures ordurières, qui s’ébattent sur les grandes villes, piquent

le cœur d’une génération toute jeune et la font pourrir avant sa maturité...

En faut— il davantage, mon Dieu, pour comprendre que l’haleine de l'homme tue l’homme, au physique comme au moral, et que si le sé- ■ jour des campagnes nuit au culte des idées, il doit favoriser les bonnes mœurs et aussi les croyances religieuses qui en sont, les compagnes ! inséparables? — Le catholicisme aussi, a-t-il | conservé toute sa puissance dans nos campagnes, dans nos montagnes surtout, où il n’est i point d’actions importantes sans qu’il inter- I vienne? — Bénédiction d’une maison neuve, 1 d’une aire nouvelle, des champs auxquels le paysan demande sa moisson. — Là le couteau i ne se porte pas sur le pain de chaque jour sans i y avoir tracé le signe de la rédemption. — A j l’approche de la maladie, assistance du prêtre, cierges bénits au-devant de l’autel de la Vierge, ! messes dites pour le. repos de l’àme de celui qu’il pleure; et chaque dimanche il viendra prier sur sa tombe et marquer de ses deux genoux une place qu’il a été trop pauvre pour marquer autrement. Le médecin peut retirer de nombreux avantages de la piété rie son client

qui ne se plaindra que d'une chose , r’esl qu'aux grandes fêtes, ni un éloignement de plusieurs lieues, ni la riguenr des saisons, ni le mauvais état des chemins, ni même les inlirmilés ne le dispensent d’assister aux offices divins, en gagnant quelquefois une fluxion de poitrine. — J’ai entendu des médecins prendre pour texte de leurs déclamations à la Voliic y une maladie aussi imprudemment gagnée; mais d’ici à ce que les philosophes et les politiques aient préparé au prolétaire un lit plus doux dans la vie actuelle, il est bon que le pauvre, et le riche aussi, conserve prés de son grabat le prêtre qui l’encourage, l’adoucit et le console, en lui parlant d’un monde meilleur.

DF, l’envie.

Quatrième maladie de l'âme.

L’aigre levain de l’envie fermente plus que jamais dans tous les rangs de notre société, et la civilisation le qualifie, avec toute la politesse qui la distingue, de concurrence ou d'émulation, suivant les cas. Les rois se détrônent, les ministres se supplantent, le sanctuaire même

n’cst pas exempt de cette maladie. Un industriel paraît réussir dans une entreprise nouvelle, dix autres s’établissent dans le même quartier, dans la même rue, et n’hésitent pas à risquer une faillite pour le plaisir de provoquer la sienne... voilà la concurrence. — Les grands artistes dédaignent ceux qui viennent après eux pour les décourager, et les petits artistes, ceux qui ont plus de barbe que de génie, ridiculisent ceux qu’ils ne peuvent égaler... voilà l’émulation. — L’ouvrier des villes supporte avec une impatience qu’il ne prend plus la peine de dissimuler celui qui fut ouvrier comme lui et qui est devenu son maître, par plus de travail et de conduite. — Le peuple des rues s’arrête et jette de grossières invectives à l'homme qui a le grand tort de pouvoir rouler en cabriolet. — Toutes les hiérarchies bureaucratiques se jalousent et chuchotent, — tous les élus du pouvoir tâchent de s’élever plus haut, en montant sur les épaules de leurs voisins ,

Et montés sur le faite, aspirent à descendre.

Ce fut un mauvais plaisant qui mit en cir-

as

culation cet apophthegme : invidia medicorum pessima; la jalousie du paysan ne cède rien à la nôtre, pas même son droit d’aînesse : Caïn n’était-il pas laboureur? I.’adjoint donc porte envie au maire, le conseiller à l’adjoint, le simple administré à ce conseiller lui-même. Que de dénonciations à la sous-préfecture, que de procès-verbaux à l’administration des eaux et forêts, que de citations à la justice de paix, rédigées en mauvaise orthographe, mais écrites avec une plume trempée dans le fiel par cette basse et turbulente passion ! Sans compter les disputes de porte à porte, de champ à champ, les batailles de cabaret, jalousie symptomatique d’un village avec un autre, les dégâts nocturnes, les poules et les chiens empoisonnés, les sorts jetés par secret, les procès qui renaissent de leurs cendres, et les maladies couvées par Vatrabilis. C’est à la perspicacité du médecin d’interroger toutes ces circonstances commémoratives, pour apprendre souvent de l’une d’elles le spécifique d’un mal qu’il ne pourrait pas guérir avec des purgatifs ou des fondants.

DE LA GOUUMANUISE.

Cinquième maladie de l'âme et source de plusieurs autres maladies parmi les hommes.

Les deux bouts de la population des grandes villes méritent un reproche bien dégradant: Manger sans faim et boire sans soif. Le riche s’indigère quand il veut, et l’ouvrier quand il peut; tous deux s'enivrent, s’abrutissent, et vont parfois rouler sous la table, avec les chiens et les chats de la maison. Que penseraient de nous ces animaux, s’ils avaient une âme?... La classe moyenne se montre la plus sobre, comme elle est déjà la plus sage et la plus saine : elle a conservé les traditions du pot-au-feu, les réunions de famille, l’habitude du carême et des jours maigres.

Il y a pour le paysan des jours consacrés au culte bachique , telles sont les réjouissances à l’occasion d’un mariage, la célébration du dimanche et des fêtes chômées. C’est alors qu’il se dédommage largement des privations pythagoriciennes de son intérieur! Que de nauséabondes orgies qui se prolongent plusieurs jours

nu nom d'Hyménée, et qui sont heureusement rares pour la bourse des uns et l’estomac des autres. Si, à l’issue de la messe paroissiale, vous vouliez suivre quelques paysans jusqu’au cabaret, et si on avait assez de patience poulies observer durant une séance qui se prolonge souvent jusqu’à l’autre matin du lundi, on serait épouvanté de la gloutonnerie de ces nouveaux Pautagruels.

«L’intempérance, dit Fréguier, est un vice qui est commun à tous les ouvriers vicieux des villes, et il en est près de la moitié chez qui elle est portée jusqu’à l’abrutissement. »

Les gens de la campagne aiment passionnément la vjande, soit par un goût instinctif, soit par le stimulus de la rareté, car quelquesuns seulement peuvent en acheter pour le repas du dimanche. Mais il y en a , parmi eux , auxquels il faut au moins six jours d’exercice et de dicte végétale pour digérer ce qu'ils en prennent ce jour-là. Tel un serpent boa, copieusement repu , reste au soleil pendant plusieurs mois... pour digérer aussi. Or, de ce salmigondis de viandes mal apprêtées, d'aigre piquette, de bière, d'anisetie et de chicorée-moka, dont

ils farcissent leurs estomacs, il résulte des maladies, l’ivrognerie et la ruine des familles.

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