‹ Le médecin du PecqChapitre 3 sur 4 · XXIX · texte numérisé non relu

XXIX

tait le docteur, ivre de son idée et désignant du bout d'une baguette de jonc il Bergerounette chaque point de l'Ile où il réalisait en idée tant d'amélioratioDS ; de l'autre main il agitait son chapeau de paille. Sa forte tête militaire se bronzait sous le soleil taudis qu'il colonisait ainsi l'Ile enchantée qu'il parcourait.

— Et moi , s'écria Bergeronnette , je tous porterais votre lait tous les matins. Vous me permettriez bieo de cueillir quelques-unes de ces roses que vous eulliveriez dans l'enclos entouré d'aubépines.

— Je te fais partager mes folles illusions, cbère eofont , dit en soupirant le docteur. C'est cette dudeur d'enfer , j'imagine , qui fait ainsi divaguer.

— Pourquoi n'achèteriez - tous pas cette tle qui vous plaît taot 7 elle est !i vendre peut-être ?

— Acheter cette llel Tu me croîs donc riche ?

— Qu'est-ce qu'il faut donc faire pour être riche , que vous ne l'êtes pas ? demanda Bergeronnette-ciaq>heures arec une naïve mauvaise humeur,

— D'abord il faudrait ne pas être vieux comme je le suis, et recommencer un peu mieux sa vie.

— Vous TÎeux I B'étria Bergeronnette , TOn»

vieux t

— Ta ne trouves donc pas ? reprit le docteur, qui n'osait pas regarder en face Bei^eronoetle de peur de la forcer à changer aussitAt d'opi-

— Mon père, l'autre jour, médisait : ~~ As-tn remarqué comme le docteur a bon visage? Quelle jeunesse îl a dans les yeux ! il est vif comme nu cerf!

— Et que répondais-tu, toi?

— Moi j'étais de son avis.

— Vois-tu ? poursuivit le docteur en évitant de peser sur un sujet de son goàt , toujoun dans la crainte de le voir se gftter, je ne m'occupe pas de la pensée d'être un jour propriétaire tranquille aux environs de Saint-Germain, pour une autre raison au moins aussi grave que celle que je t'ai donnée. Monprojetn'estpasde rester dans ce pays.

— Vous nous quittenez !

— Bientôt.

— Madame Dalzonne vous laisserait partir!

elle qui vousaîme tant!

— Chacun ait penser à son avenir.

— C'est vrai , dit Bei^ronnette qui descMdait à l'accent de tristesse du doc(«nr.

dURiB XXIX. 343

— Ne te chagrine pas d'une cboae qui n'est pas faite. Te proposes-tu , ajouta le docteur pour Goupercourt au propos, d'aller ce mois-ci aux fêtes des environs? Toi qui aimes la danse...

— Honiieur Calveyrac , je n'aime plus les bah. Je les abhorre maintenant,

La Toix de Bei^eronnette palpitait ; son gazouillement s'était tout à coup arrêté à la question du docteur , si loin de prévoir l'impression qu'elle produirait.

Il lui fut impossible de ne pas comprendre que le sujet deconversatioD qu'il avait tantéludé venait de lui-même.

— Asseyons -non s, dit le docteur en regardant Bergeronnette, asseyons-nons ici.

Elle tomba plutôt qu'elle ne s'assit sous ce regard net , bon encore, mais impérieux. Elle baissa la tète, elle abandonna son bras.

Calveyrac s'en empara sans résistance, et, le doigt posé sur l'artère, il se retira pas à pas dans la méditation.

Aux deux tiers de sa course, le soleil lançait des rayons obliques qui permettaient maintenant à l'ombre de s'étendre et de s'épaissir en quelques endroits. Le vent courait entre les faisceaux de la lumière , et les écartait comme une vaste moisson de foin doré. Ce vent, on

m LE MUICIK DD MC9.

l'éprouvait, ne charriait aucune haleine de ville; il était vierge et amer ; il sortait de la forêt. On eût dit que Calveyrac était en conununication intime avec le génie antique de la science do corps humain quï ne se révélait autrefois que dans la solitude , au bord de la mer ou sur la montagne, II y a des solennités que tout le prosaïsme de la rie moderne n'anéantira pas tant que le ciel aura une voàte et que l'humanité aura une douleur. Cette jeune fille effrayée qui se livrait aux oracles de la science, était-ce une chose si commune au milieu du bruit sourd de la forât se mêlant au sifflement soyeux du fleuve?

Plusieurs minutes s'écoulèrent.

Quand le docteur eutcessé de tenir le bras de Bergeronnette-cinq-faeures, il lui dit :

— Continue ; je t'ccoute.

N'était-ce pas faire entendre i Bergerwnelte qu'il savait dé)^ le commencement d'un récit dont elle ne lui avait pas même dit le premier mot 7

Celle-ci le regarda avecétonnement.

Le bon abbé Viacent n'avait pas tant de lucidité.

D'un accent encore plus ferme le doctenr répéta :

d^PiTU xux. 34S

— Poursuis. Tu aimes, n'est-ce pas? tu aimes : voità ton secret.

Mon Dieu ! at dit Bergeraiinette-Ginq>faeures, il en sait iéji autantque l'abbé Vincent 1 Mais est-ce tont 7

— Je crois, continua Calveyrac, que tu disais l'avoir connu dans un bal. Passons sur la circonstance. Je te remercie d'avoir eu assez de confiance danslémeilteur ami de ta famille pour l'exprimer !i cœur ouvert avec lui. Tu as bi«i choisi. Mais ne te laisse pas ainsi assombrir par le chagrin. A quoi bon? Aimer est de ton âge, non du mien. J'ai de l'autorité sur ton père; tu veux qne j'en use sans doute : je le déciderai à l'accorder son consentem^it ; dispose de mot. Mon dévouement t'est d'autant plus assuré que je suis convaincu que ce jeune homme a des mceurs, de r«ctivité, une position...

— Celui que j'aime ne peut pas être mon mari, interrompit douloureusement Bergeronnette tout attristée du long roman bAti par le docteur.

Le beau monumoit de suppositions élevé par Calveyrac chancelait au moment oi^ il allait poser la flèche.

Tons doux seturent t ils ne s'étaient compris ni l'un ni l'autre.

Ua peu confus, le docteur se leva et se Dut k marcher k grands pas devant Bergeronnette, dont TattUude canservait son immolMiité.

n rerint pourtant h sa place, et il dit du ton d'an homme qui a puisé de nouvelles forces dans ses conjectures :

— Je m'étais trompé, je le vois. Il ne me devient que plus aisé de t'épargner un aveu qui le pèse. Tu ne peux pas épouser le jeune homme que tu aimes, je le suppose avec certitude maintenant, parce que ton père te destine un autre parti. Dans le temps il m'avait parlé du projet de te marier : son choix contrarie le tien ; c'est toujours ainsi. Sans être insurmontable, la difBculté se complique ; je conçois ta peine ; et d'ordinaire, à ton âge, on est jaloux du chagrin qu'on «comme du bonheur qu'on cherche.

Crois-moi, cette conduite est plut&t au Tond une bravade qu'une vertu. Si, au lieu de refuser net à ton père, tu lui demandais du temps? Est-ce un an d'intervalle que tu désires mettre entre ta douleur et le mariage que te propose ton père? Je m'engage à l'obtenir ce délai. Excuse-moi si ma pénétration est restée une première fois en défaut.

Ne saisissant que de pénibles obscurités dans toutes ces inductions bienveillantes du docteur,

.......Coosic

ct^nni xxiz. 347

Bergtroimette se frappa le front. Sur le point de jdeurer, elledit :

— Vous TOUS trompez encore, monsieur CalveyraG ! Ce n'est pas cela, mon Dieu !

— Ce n'est pas cela ! répéta le docteur, con> fondu comme unhommequi,Bprès avoir marché tout un jour, reconnaît qu'il est revenu au même point d'où il était parti ; ce n'est pas cela? Hais qu'est-ce donc?

— Je souffre, je ne me connais plus; malgré moi je me lève la nuit et je marche pieds nus dans la chambre ; je pleure dans l'obscurité jusqu'au matin ; il me vient des haines et des colères, moi qui ne Suis pas méchante, que je ne puis retenir. L'autre jour, eu traversant la forêt de Saint-Germain, j'entendis remuer sous les arbres...

— Ne t'émeus pas ainsi, mon enfant. Je t'écoute bien ; parle doucement. D'oii venait ce bruit?

— J'approche, et je vois deux faons cachés sous le ventre palpitant d'une biche. La biche était terrible, ses yeux dardaient du feu.

— Comme tu trembles, Bei^eronoette 1 Du câline ! Qu'avait donc cette biche?

— Un chien allait sauter sur ses petits.

Mon cœur tourna dans ma poitHne ; je m'é-

94S LE ■tDSCm DD HCQ.

lançai sur le chien et le saisis au cou ; je le traînai sur le cbemia. C'est que je l'aurais étouffé 1 J'ai fait cela sans le savoir même , sans m'aperccToir que mes mains étaient mordues.

Couvrant Be^eronnette de l'immense éclair d'un regard, le docteur lui dit :

— Réponds-moi. Point de pleurs, point de mensonges ! la vérité ! Réponds-moi. Epronvestu des étouffements à certaines heures de la journée?

— Oui.

La figure du docteur passait à une trivialité basse, mais hardie.

— As- tu perdu l'appétit ?

— Oui ; et je ne voudrais manger que des fruits verts.

L'œuvre est consommée, pensa le docteur.

— Écoute-moi, Bei^ronnette.

Pendant une heure Calveyrac entretint i vois basse la fille de Bergerin, qui se transfigurait en subissant les paroles qu'elle entendait pour la première fois de sa vie. Tout ce qui constitue l'ingénuité sauvage de l'ignorance se détachait d'elle et disparaissait peu à peu : la fleur neigeuse du pommier, la mousse de l'églantier des bois, et les teinles roses du ciel quand le stdeil

GIUITBB XUX- Ï4tt

s'élève, ^e cessa d'être jolie, elle fut belle, mais belle comme on l'est aux époques perdues. La désolation avait sa large part dans cette beauté; comme la première femme, elle se maudissait pour avoir su. A l'étonnement succéda la douleur , douleur incommensurable dont le docteur s'épouvanta , car il savait celles que les coutolatîODS et les temps guérissent et celles qui n'ont qu'un remède, la mort. Ce mot sinistre passa du cœur à la bouche de Bergeronnette et s'y scella, [(fut la réponse aux toucbantes parolesdu docteur, la mort infaillible, la mort imminente; Bei^eronnette la voulait vite, le lendemain, an bas de sa fu'me, oîi coule la Seine. Elle se leva machinalement à plusieurs reprises pour courir! la rivière. Le docleur la retint. La retiendrait-il toujours? qu'en savait-il? Il pleura, il pria, il alla jusqu'à se faire hypocrite pour sauver du désespoir cette pauvre enfant toute morte et suppliante dans ses deux bras, et dontilessuyait les yeux, dont il réchauffait le front par des bauers de père. Il osa lui dire :

— Confesse-toi à l'abbé Vincent.

— A l'abbé Vincent ! à lui !

Bergeronnette s'évanouit.

Etrange coup de lumière! Le docteur, qui

950 u xtoicin du nui.

n'avait pu faire avouer à BergerooiieUe le nom de celui qui t'avait séduite lorsqu'elle ignorait encore ce qu'est une séduction et ce que sont ses suites, le docteur, effrayé de r«ffet produit sur Be^eronnette-«inq-heures par le nom seul de l'abbé Vincent, vît dans ce nom un fait, nn fait înuuï , évident , celui qu'il cherchait; et c'est alors qu'il s'expliqua combien Bergeronnette avait eu raison de taire ce nom qu'il lui avait demandé, et combien elle était fondée dans son désespoir. Calveyrac était arrivé au fond de l'abtme en deus chutes... L'abbé Vincent f

Revenue de son évanouissement, Bergeronnette s'écria :

— Combien je suis malheureuse I Je me croyais morte, et me voilà encore ici !

Elle faisait pitié.

— Sais'tu garder un secret, lui dit Calveyrac en la prenant sous le bras et en avançant quelques pas pour regarder tout autour de lui.

— Oui! ouîl

— Un secret dont ma vie dépendra. Si tu lerévèleson me tranchera la tête sur la place du marché.

— Quemamèresoitdamnée si jamais je parle de ce que vous allez me dire !

.......Coosic

Le docteur fit un geste.

— Dans quelques jours ceci n'existera plus.

— Mon Dieu I je voua remercie I

— C'est un crime puni de mortpar la loi, murmura le docteur ; mais j'eu commeU un pour qu'il n'en soit pas commis deux.

JiXX

Sur de vagues indicatioDa de Bergenn, Abel avait fini par découvrir l'endroit où Bergeronnette s'était rendue. Il avait vu aussi l'abbéVinceat descendre dans i'ile d'Herblay ; mais il ■'était retiré avant que le docteur ne fût venu : comment aurait-il présumé que Bergeronnette attendait encore quelqu'un 7 Qu'il eut d'étranges pensées! qu'il forma des Buppositioos! pourquoi cette rencontre de Bergeronnette et de l'abbé Vincent si loin dans un tel endroit? qu'avaient-

9M ut HtDEcin DD ncQ.

ils & se dire pour qu'il leur fallût tant de silence et d'isolement? quelle confiance n'aurait été altérée par une conduite si tortueuse? Abel flotta dans un chaos d'inquiétudes jusqu'à la fia du jour. Dans la soirée il alla au presbytère de l'Abbé Vincent. Il coupa la Seine à-Maisons. Au lieu de reposer ses pensées , la suave fermentation de la campagne qu'il traversait léséchauffad'abord, et les livra à une exaltation soutenue par le trot fougueux de son cheval. Moins il était sûr de la convenance de sa visite à l'abbé VinMnt,plus il se hâtait d'arriver au presbytère, dans la crainte de céder enfin k ses scrupules et de rentrer ï Saint-Germain saus avoir e u le courage de sa témérité. Parfois ses raisonnements montaient au niveau de son imagination, et rien alors ne lui semblait moins hasardé que sa présence cher l'abbé Vincent) homme grave, il est vrù, mais jeune oaiiime loi, revêtu d'un caractère îi^w- , saut sana doute, mais si plein de la philosophie commune aux boitné tes gens qu'on ne savait vraj- BMnt oii il cachait le prêtre en lui. Ne l'ayant jwnaia vu de l'été qu'en redingote de lasting et en chapeau de paille, l'hiver qu'en babils bourgeois htl peu sacerdotaux, Abel rbumaniaait joaqu'aux formes le» plus vulgaires, U aimait à se fortifier de U pensée que l'abbé Vincent

était, dans son intérieur, aussi accessible qu'au milieu de la société où il avait l'habitude de le renconirer. Son visage souriait si vite , sa parole se dénvuBit si cordialement aux soirées de M" Dalzonne, qu'on ne pouvait supposer que toutcela était eu luiua masque de circonstance. Comment croire que l'abbé Vincent avait deux caractères, l'un d'une affabilité ouverte^ l'autre dur comme le font trop souvent i ceux de son rang des observateurs prévenus , deux Ames, l'une azurée comme le tac au haut de la montagne, l'autre bouillonnante de menaces? Ces contrastes ne se voient guèi'e de nos jours ,^ot> une sociabilité plus égale veut que sousl'habit du soldatcommesouslarobe du prêtre ily ait l'homme, et que ce soit à l'homme et non à l'habit à être une cause d'attraction et de respect.

Quand les oscillations de sa pensée rendaient ainsi Abel indulgent pour luî-méme en mettant d'accord son intérêt et sa logique, il approuvait sa visite à l'abbé Vincent , il en augurait un plein succès. La joie de ses espérances passait dans ses sens ; le feu du centre devenait lumière aux extrémités comme dans les oi^anisatîons nerveuses, et Abel, volatilisé, se posait en flamme errante sujr tout ce qui fuyait à ses côtés, épis couchés en torrents, clochettes pAles sonnant

906 it MtBicn iD racQ.

l'Angelufl du soir aux foutinU , troncs d'arbres qui, les poings Doué», se détiregt après ODe journée de fatigue.

Hais, quand la flattease opinion qu'avait Ab«l de l'Abbé Vincent s'était épuisée » force d'être tournée et retournée snr chaque angle , l'idée contraire survenait, se déployaità son tour et voilait le paysage ; et malgré lui Abel se disait vaguement que les hommes que la société a chargés d'une fraction de l'autorité sans laquelle elle ne saurait subsister, ont besoin'de ne pas s'écarter du centre moral qu'ils occupent. A défaut, ils tombent dans le mouvement commun au fond duquel ils risquent de s'anéantir. Pour avoir trop simplifié les formes extérieures , le protestantisme est devenu une politesse de gens bien nés, un simple rapport de convenance entre la société et Dieu. Frappés de cette nullité uù arrivent tôt ou tard les religions à force de coocessions au monde, des fervents du vieux culte t&chent de retenir le catholicisme danssa sphère d'encens , de chants et de lumières, lia ne seraient pas éloignés de prêcher un certain fanatisme modéré , une intolérance conservatrice. Pourquoi l'abbé Vincent n'a ppar tiendrait-il pas à ces orthodoxes de la foi restaurée 7 £t alors , pensait Abet, comment mes ftnroles ne se glac«-

roDt-elles pas dans ma bouche en essaj'ant de luifairecoDnattreleservjcequej'atteiidgdelui?

De controverse en controverse, le jourbaissa, la ligne du chemin se fit longue entre Abel et Sain t- Germain ; enfin, «u crépuscule , il était à la porte de la maison curiale , oîi il s'arrêta. Il frappa à plusieurs reprises, et on ne vint pas Ini ouvrir. Ayant posé par hasard la main sur le bouton de la porte , il sentit qu'il tournait : la porte s'ouvrit ; il entra. Abel supposa qu'on ne s'introduisait pasautrementchezl' Abbé Vincent. Sans doute il était au fond du jardin , occupé il arroser ses fleurs. Abel parcourut en tout sens les allées du jardin : l'Abbé Vincent n'y était pas. Il n'en était pas sorti depuis longtemps 1 car l'arrosoir renversé au milieu d'une allée , attestait par sou humidité un usage récent; en outre, une partie des plates-bandes était sèche, tandis que l'autre partie était rougeAtre et fumante de l'eau qu'elle avait reçue.

Du jardin Abel monta à la chambre de l'abbé Vincent. Un papier sur lequel l'écriture'était. encore frakhe avait été piqué à la porte ; et on y lisait : Je prie tet penonnet qui viendront pondant mon abêence d'entrer dans ma chambre et de vouloir bien m'attendre. Je vais revenir.

Abel ouvrit la porte de la chambre de l'abbé

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156 u-a>DBcn< vo mcq.

.Vincent, dont la croisée donnait sur le jardin. Sur cet^te croisée, entourée de lierres, il y avait une petite assiette en terre de Creil où nageaient quelques fraises, restes d'un dessert friant. En les mangeant une idée avait dû traverser la tète de l'abbé Vincent , qui avait laissé là la cuiller , l'assiette et les fraises pour déclasser un insecte rangé II tort dans une catégorie. Une fois l'erreur réparée, il avait oublié le dessert commencé et il était descendu au jardin ; du jardin il était allé où on l'avait demandé.

11 régnait dans la chambre du jeune curé un désordre qui n'excluait pas une propreté exquise, presque inconcevable, liée à tant d'irrégularité dans l'arrangement de ses meubles si peu uonh breus, à la vérité, que rél<^ pourrait ressembler à une épigranune Contre sa pauvreté. Tout , le luxe de sa chambre résidait dans une bibliothèque en bois blanc dont toutes les étagères étaient loin d'être habitées, et particulièrement dans six cadres pleins d'insectes mis en ordre par lui. Là était son orgueil unique, mais vif et continu. Dix ans de courses au soleil avec des souliers ferrés, de marcbesà travers leshalliers, de patience angélique, étaient rassembles dans ces cadres, sur lesquels le maître passait plus souvent le linge que sur les deux seuls fauteuils

'de la pièce. Sa première jeunesse n'avait pas'eu -d'autres jouissances. Qu'elles étaient vraies et senties ! combien son réveil était agréablement occupé lorsqu'après avoir soulevé les paupièives il apercevait dans la demi-clarté du matin les six glaces transparentes qui abritaient tout ce qu'il possédait BU monde ! Accoudé sur son oreiller il souriait à son œuvre comme un propriétaire à son parc, b ses étangs , à ses vignes du coteau. Chacun de ces petits insectes lui rappelait une matinée le long des roseaux de la Loire et dans le beau pays qu'arrose ce fleuve ; il avait été vicaire près d'Orléans avant d'être nommé à la cure qu'il occupait. Et que d'autres cadres il remplirait s'il vivait encore quelques années! Oui, il avait une ambition , celle de léguer au mnsée de sa ville natale sa riche collection d'insectes. Son nom serait alors inscrit au catalogue de la bibliothèque à l'article IVaturatùtu ; son □om, si facile à latiniser, figurerait au-dessous de ceux* de Linnëe, de Lamarck et de Latreille ! S'il avait une ambition, ît avait aussi un godt très-prononcé, celui de la musique sacrée, ainsi que M*" Dalzonne avait eu soin d'en faire part à M"* de Touralbe. Dans un coin de sa chambre étaient les portraits des plus célèbres oi^anistes de l'Italie et de la France ; car l'abbé Vineent

nAc

touchait des o^ues comme' un mattre- science grave ^étudiée dans les loisirsde ses études théo^ logiques. Sa voix facile k l'émotioa religieuse s'unissait avec uae simplicité primitive aux Botes de rinstrument divin. Que de tendres extases dont il avait été obligé de s'accuser & son directeur de conscience, peu partisan de la doctrine harmonieuse de Fénélon ! Ses plus doux rêves de vicaire avaient été alors d'être nommé un jour curé .de quelque paroisse où il y aurait un oi^e. L'idée le transportait ; il allait dans la campagne, marchant !t peine sous le poids de cette espérance. Un orgue I une messe en musique! un orgue! Ses genoux tremblaient, des larmes roulaient sur son visage et sa bouche murmurait des sons empruntés à Carissimî, l'organiste immortel, dont il savait par cœur tous les motets. Dieu n'avait pas consenti à réaliser cette magnifique espérance : trop pauvre , la cure oi^ il avait été appelé ne possédait pas un orgue. Il soupira, et, à défaut d'orgue, il choisit parmi les enfants de ses paroissiens ceux dont la voix était juste, et il les réunit pour leur enseigner les premières notions de la musique sacrée. La tâche fut rude, longue , peu récompensée d'abord ; cependant, au Bout de deux ans d'indicibles difficultés , il toucha à son but. A une

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grand' messe de PAques ses enfants chantèrent avec tant de précision etde goût que l'archevêque, présent à la cérémonie, écrivit le jour même une lettre de félicitation à l'abbé Vincent , qui se dit tout bas après l'avoir lue : — Et si j'avais ua oi^ue !

Plaie honteuse à étaler, l'abbé Vincent était si pauvre qu'il ne pouvait pas avoir une vieille bonne pour faire le ménage. Presque tous ses appointements allaient à une sœur qu'il'avait près de Lyon et à un frère dont il s'était engagé à payer l'apprentissage chez un horloger de Toulouse. 11 faisait lui-même son lit , et il le faisait très-mat , battait ses habits et cirait ses souliers. Seulement , le samedi soir une bonne paysanne lui préparait son dîner du dimanche, ' qu'il n'aurait pu apprêter lui-même à cause de la longueur du service divin ^ et ce dtuer , «ous d'autres figures , alloogé de quelques sauces , tantôt froid , tantôt flanqué d'un pâté de veau acheté le jeudi , sufiisait à toute la semaine.

Élevé dans la sobriété et l'étude , ii souffrait moins qu'on ne l'imagine de ces petites obsessions domestiques. Si un sourire triste passait quelquefois sur ses traits lorsqu'il .était obligé. d'ofQcieravec du linge un peu gris, il se résignait aussitôt , et pour se consoler il disait à ses petits

" Coo>;lc

369 LE alDEcm n ncQ.

musiciens ea teur frtippaitt sur l'épaule : —

Chantons , mes enfants ! nous sommes en voix

aujourd'hui.

Il était presque nuit lorsque l'abbé Vincent rentra chez lui. Abel , qu'il n'avait pas aperçu dans l'obscurité , alla vers lui et se nomma.

— Ah ! monsieur , dit-il d'une vois agitée par la vitesse de la marche, excusez le désordre où je suis. Ces gros souliers vous font peur, et voua' vous demandez ce que signifie ce long roseau. Je vais vous l'app^ndre. Mais que je ■uis fâché de m' être tant fait attendre ! Il y a au moins une heure que vous êtes ici. Si vous aviez eu la bonté de me prévenir de votre visite... Or n'est pas riche dans ce village, comme vous savez ; les mauvaises récoltes j sont des fléaos; on en souffre longtemps. Mon voisin, un hrave homme , avait son champ dévoré de chenilles j ses pommiers en. étaient noircis : lai et moi noua les avons écrasées sans pitié. Avec ce roseau je les détachais des feuilles et avec ces gros souliers j'en faisais justice. Pardounez-moi mon absence en faveur de ce petit service rendu à un honnête voisin.

— C'est toujours de la charité , répondit Abel , et je ne pub me plaindre. En vous attendant je me suis permis d'ouvrir quelques livres

ciunu xxz. aei

de votre bîbKothèque , tous eo possédez de cOrieux ; le plus grand oomhre m'est connu.

— Vous aimez aussi l'hiatoire naturelle , vous , monsieur Abel?

i— J'en ai eu le goAt. Dans les longues journées de province, mes promenades m'inspirèrent le désir d'étudier la botanique et l'insectologie. N'allez pas me croire d'une force même médiocre sur celle de ces deux sciences qne vous connaissez ai bien ; non , monsieur : j'ai plus de titres que de faits dans la mémoire. C'est gràoeàmademi-érndttionquej'at TU qu'il TOUS manquait quelques ouvrages spéciaux dont mon professeur , il m'en aouvienl, m'avait recommandé autrefois la lecture.

— Ha bibliothèque n'est pas cmnplète , répondit l'abbé en rougissant, je le sais; mais i'occasiMi m'a toujours manqué pour me procurer les ouvrages dont vous parlez. Je suis loin de Paris, où ils se publient.

— J'aurais désiré voir ici , ajouta Abel sans remarquer combien il blessait la pénurie bibliographique du pauvre abbé Vincent tout en flattant son penchant de naturaliste , la Tkàologie det inwetei de Lesser.

—-Vu livre curieux! répliqua -l'abbé , un bon livre! Je l'aurai un jour,

364 LB StDBCin M FECQ.

— Vous n'avei pas Donpius un Decourtîlz 7

— Va Decourtili ? Non , répondit l'abbé avec rësignatioa et comme si AbelluieAtdit,: — Vous n'avez pas cent mille francs ?

— Ni Fisher, ni Lûbner, ni Kirby ? ■

— Non, monsieur Abel, non.

— Ni les jinnalea de la êocièlé linnéenne?

— La collection , s'écria l'abbé , d'année en année plus vaste , coàle aujourd'hui considérablement !

— Ni ÙQ Latreille?

— Pardon, monsieur, pardon ! Vous ne l'avez pas trouvé dans ma bibliothèque parce que je l'ai sur moi; îl ne me quitte jamais ; le voilà!

Il j eut de la fierté dans le mouvement de l'abbé Vincent à montrer son exemplaire de Latreille. Ce geste signifiait & beaucoup d'égards; On est pauvre, mais enfin où a un LatreiUe.

— Soyez-moi agréable , moDsieur Vincent, Je ne me sers plus de ma collection d'ouvrages sur l'histoire naturelle : par respect pour ta science empêchez qu'elle ne moisisse dans mes rayons. Vous me permettez de vous l'offrir, n'es^cé pas?

— Je vous l'emprunte seulement , répondit l'abbé Vincent, qui comprit qu'un refîis ne

CBÂMT» ixx. M5

serait pas accepté. Je serai voire bibliothécaire, pas daraatage.

— Soit, monsieur Vioceot. J'espère que tous serez longtemps revêtu de votre charge.

Il était difficile de prolonger-plus loin l'àpropos d'un incident qui ne tenait pas du tout au œotîressentielde la visite d'Abel chez l'abbé Viacent. Décidé h se retirer sans avoir rien dit, Abel rattrapa le £1 déjà ai mince de la conversation , et continua ainsi ;

— Oui, car vous êtes jeune encore.

— En effet , je suis entré dans les ordres de bonoe heure ; et je me félicite souvent de cette vocation précoce : mon bonheur a commencé plus tAt ; je n'ai pas eu le temps de regretter le monde, que j'ai peu connu, mais assez cependant pour plaindre la plupart des hommes de mon âge qui ne m'ont pas imité. Plus tard, beaucoup d'entre eux m'ont raconté leurs peines , et pas un n'a été affligé du récit des

— Il y a des douleurs discrètes , interrompit Abel.

-7 Sincèrement , monsieur Abel, ma carrière ne m'a causé qu'un seul chagrin.- c'est qu'elle ne me rapportât pas asseï pour soulager mes parents. Il est étrange, n'est-ce pas? que

960 It MlUCIH ira RCQ.

r«zerctce de la charité soit dans les nécesaités de la plus pauvre des professions,

— Ainsi , continua Abel , vous n'êtes pas riche ?

Jetée dans l'obscurité , faite d'un ton qui répondait au ton de l'abbé Vincent , cette question n'avait rien de blessant.

— Je suis Irès'pauvre , répondit l'abbé.

— Mais vous espérei de votre famille ?

— Cest moi qui la soutiens.

— Et n'avez-vous point d'autres espérances ?

— Pardon , répondit l'abbé , dont la figure était dans l'ombré, mais dont les yeux brillèrent d'un éclat subit ; pardon ; — j'ai le ciel.

— Nais cependant vous pouvez aspirer à un rang plus élevé dans l'ordre ecclésiastique : audessus des curés il y a les évéques , les archevêques.

— Je crois que vous me jngei trop favorablement, monsieur Abel. Entre autres qualités que je n'ai pas pour monter si haut, deux me manquent surtout! le savoir et la naissance. Fils d'un cordonnier, qui m'avait mis au séminaire parce qu'il présumait que je serais un jour cardinal — Kite-Quint avait bieu gardé les moutons — j'ai été privé après mes études, c'est-il-dire «u moment où l'on étudie sérieuM*

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ment pour apprendre , des ressources nécessaires pour acheter des livres , voyager en Italie , et suivre quelques cours de littérature sacrée à la Sorbonne. J'ai pris mes grades , et c'est tout. Vous voycE que mou éducation n'a pas été menée loin. Je vous ai dit ma naissance : quoique nous ne soyons plus sous le régne de LouisXIV, il n'est pas moins vrai quel'on compte peu d'évéques sans titres. Tout bien considéré, il a'Y a en moi qne l*ëto9e d'un curé de village , quoique beaucoup de curés de village, je me hâte de l'avouer, soient dignes de rêver une ambition qui m'est défendue.

Quelle que fût la part qu'Abel fit à la modestie de l'abbé Vincent dans ce récit de son origine et de son éducation , il ne lui en resta pas moins une impression malheureuse dans l'esprit. Il avait jugé autrement l'homme. Caractère étrange , il Fut fâché d'être sur maintenant d'arriver au but par le chemin de son choix. La résistance ne lui paraissait pas admissible : point d'orgueil à caresser , point de science à renverser avec le canon , rien ; un zèle médiocre , un naturaliste au lieu d'un prêtre. Le succès était acquis. Abel en vint ik regretter d'avoir usé de tant de oirconlocu lions ; il fut affecté de ce sentiment de honte qu'on reçoit

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lorsque , après avoir parlé respectueusement à un homme dans un salon, on découvre qu'on a pris le domestique pour le maître. Se sentant désormais assez fort pour risquer jusqu'à l'athéisme avec un tel interlocuteur, Abel , l'ironie sUr les lèvres , reprit :

— Vous vous estimeriez heureux , n'est-ce pas, d'avoir tous les jours une table bien seryie; pen de plats, mais fins; quelques vins choisis 7

— J'avoue , répondit l'abbé Vincent , trèsloin de soupçonDcr le changement opéré dans l'esprit d' Abel , j'avoue que je sois. Dieu mêle pardonne, un peu sensuel, et que la soupe grasse deux fois par semaine ne me damnerait pas. Mais on s'accoutume à de plus mauvais ordinaires que le ,mien. L'eau de la Seine est légère , et les légumes du terroir sont savoureux.

— Je vois que vods n'êtes pas ennemi d'une existence satisfaite, continua abel de plus en plus prévenu contre l'abbé Vincent , et tous avez raison. On ne soutient pas la santé avec des jeûnes ; la force d'esprit exigée chez un homme chargé d'une responsabilité comme la vôtre veut être entretenue par on bon régime et l'entourage d'une aisance légitimement méri-

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tée. Qu'est-ce qu'un prêtre, si nous descendons un instant dans les familiarités de la vie, qui ne possède pas six douzaines de bas, une robe 'de chambre fourrée et des paatoulles !

— A franchement parler, répondit l'abbé Vincent complètement dupe du ton amical et du tour hypothétique d'Abel , à franchement parler , je préférerais à des pantoufles une bonne paire de souliers; car je n'en ai plus qu'une paire, et il faut qu'elle aille jusqu'à la Noël, et nous sommes en juinr

— Et votre église 1

— Mon église? répondit l'abbé Vincent, heureux de s'épancher comme l'ami dans l'ami ; et Abel n'était pas moins pour lui, tant il mettait dans les questions qu'il adressait une cordialité antique , renouvelée des dialogues des philosophes d'Athènes; mon église? répétat-il, elle est fort délabrée, mon cher monsieur Abel : le maltre-autel menace ruine , la chaire crie, les piliers tremblent; et ce qu'il y aura de plus chrétien bientôt, ce sera d'engager mes paroissiens à ne plus se rendre aux oflices. Je me suis adressé plusieurs fois au maire et au conseil municipal : le maire dit- qu'il n'a pas de fonds ; le conseil municipal me renvoie au préfet, le préfet au ministre ; rien ne se fait.

XrO LI MtDtCin DU IMCQ.

ËD attendant , de peur de voir le clocher s'é • crouler , j'ai ordonné qu'on ne sonnerait plus lej cloches. Ainsi mon église est encore plus à plaindre que moi, son curé.

— Vous ne repousseriez pas , j'en suis sur , coaUnoa Abel , la générosité pieuse de celui qui la relèverait de fond en comble, la restaurerait à l'intérieursans lui Ater son caractère -de simplicité , et ferait élever six colonnes It l'entrée?

— Ces largesses chrétiennes ne sont guère de Diïtre siècle, monsieur Abel.

Ahel poursuivit :

T— On dorerait la chapelle de la Viei^e, et on y placerait un christ peint par Eugène Delacroix-, on enrichirait le mattre-autel d'un ciboire en vermeil , de plusieurs candélabres et de quelques vases d'argent.

— Je n'en ai jamais tant rêvé pour ma pauvre église.

— On jouterait un orgue.

— Un orgue ! s'écria l'ahbé Vincent , un orgue ! comme un roi détrAné s'écrierait : une couronne ! un or^ue pour mon éghse ! de la musique! C'est là une trop forte illusion; cet ambitieux désir est peut-être un péché.

— Demain , acheva Ahel , qui crojraît s'être-

cunrRB xzx. 171

■uffiMmineBt démontré tout ce qu'on pouvait exercer de séduction sur un homme comme l'abbé Vinceat , demain vous entrerez en marché avec le propriétaire de cette maison. Achetez-la pour moi, je vous prie : vous l'habiteres. Il tàat que mon bibliothécaire soit convenablement logé.

— Monsieur...

— Vous aurez aussi le jardin.

Surpris par un bienfait si inattendu , l'abbé Vincent se leva, heurta dans l'obscurité les lauteuils et les tables pour chercher son bienfaiteur. En prenant la main d'Abel il dit :

— Monsieur, et mon ^lise ?

— Votre église aura tout ce que j'ai promis, l'orgue m^me.

— Monsieur , si c'est pour mot , c'est trop ; si c'est pour Dieu, ce n'est pas assez.

— Quoi I cela ne suffît pas ?

— Non , monsieur : je n'ai pas le chrétien], si j'ai l'église. ï viendrez- vous?

. — Oui, répondit Abel.

— Dieu est satisfait , mon cher monsieur Abel ; et c'est h lui que vous vouliez être agréable , je le vois maintenant , par l'acte de votre rare charité, dicté par uu vœu dont je ne vous demande pas l'origine. Mais moi, i diod tour,

273 LE ■tDECin DD nscg.

que faut-il que je Tasse pour tous prourer ma

reconaaissance?

— Vous êtes prâtre , reprit Abel , mais vous l'êtes sans dureté , sans FaDatisme ; tous raisonnez vos 'croyances , tous ne les répandes pas comme un orage ; avant les pompes extérieures du cullê vous mettez les. vertus évaD' géliqnes ; la religion du cceur chez vous l'emporte sur celle de la tradition et des hommes enfin.

Sentant qu'il s'embrouillait de plus en plus, Abel renonça brusquement aux mots pour arriver droit au fait.

— Je demande que vous me révéliez une confession.

— Que je vous révèle une confession! (L'abbé Vincent frémit.) Et monseigneur l'évéque de Versailles ! s'il venait à le savoir !

— L'évëque de Versailles ne le saura jamais.

' — Et notre saint-père?

— Il ne l'apprendra pas davantage.

— Et Dieu, monsieur I

— Il meurt de misère, je l'enrichis, et il me refuse ! Mais que peut-on vous faire? vous casser? Je, vous assure quatre mille livres de rente, monsieur. Répétez-moi dune la confession que je veux savoir.

cBaFitie sxi. 373

— Et Dieu, monsieur! redît l'abbé Vincent.

— Mais je meurs si vous ne parlez pas !

Le jeune prêtre resta muet.

— . Mais je meurs si vous ne parlez pas !

Même silence du prêtre.

Exaspéré des refus de l'abbé Vincent , Abel s'écria, n'étant plus maître de sa raison :

— Faut- il recourir à la violence, monsieur?

Je veux savoir ce que vous avez appris par la confession de Bergeronnette. Mais où étes-vous donc ? ajouta Abet qui tâtonnait dans l'obscnrité ; où étes-vous donc?

— A vos pieds, répondit l'abbé Vincent.

Abel retomba dans le fauteuil d'où il s'était

levé pour chercher l'abbé Vincent. Celui-ci, en s'asseyant près d'Abel, lui dit :

— Je n'accuse que moi ; votre méprise est le fruit de ma faute. Vous ne m'avez si mal jugé, mon ami, que parce que j'ai eu le tort d'oublier avec vous l'austérité de mon caractère de prêtre, si affaibli en moi , et je m'en repens , par le contact énervant du monde et par un genre d'étude qui, malgré sa sévérité , m'a éloigné de la sainte préoccupation des vérités éternelles, seuls délassements possibles , seul commerce permis , nos seules joies tolérées. Mon autorité a'est égarée en ne restant pas rivée & l'anneau

974 LB vtDscur DD rKCQ.

du devoir. Comme tous n'avez pas trouvé le l^étre en moi, vous avez cru avoir bon marche de l'homme , et d'un homme débile dans sa science, dépourvu de majesté, accessible par le flanc découvert de sa misère. Qu'est-ce que le prêtre, vous m'avez Torce & me le demander , qui n'est pas prêtre à toutes les heures du jour et pour chacun? qu'est-ce que le prêtre, je me réponds , qui pend au clou sa robe et ne la reprend qu'à l'autel , qui compromet sa parole dans les tournois des conversations frivoles, et s'étonne de la sentir sans force au moment de combattre le doute ou de terrasser le mensonge ? Je snis ce prêtre , mon ami , dont la parole et l'esprit se sont tellement vulgarisés que vous □'avez pu le distinguer des autres hommes, malgré votre candeur. Plongé dans las dcHces d'une étude trop aimée, je ne vous ai paru un savant estimable qu'à la condition de n'être pour vous qu'un prêtre sans autorité. Vous êtes ailé ik l'homme et ce n'est pas votre faute, je le répète, si l'homme vous a intéressé par son isolement.et sa faiblesse. Il l'a trop montrée pour que vous lui ayex refusé le secours de votre exigeante pitié ; et la pitié vous a créé des droits sur moi; Qu'ai-je fait pour vous détromper i temps? Mes sens, que je n'ai pas assez domptés.

chuhm xzx. S75

M sont laissé' surprendre anx douceurs que voua leur ayes offertes; mon orgueil a été édifié, et j'ai pris en dérision ma robe salie, ma chaussure percée, ma maison sans meubles, comme sijusqu'icije n'avais pas vécu sans penser à un état meilleur. J'aurais pu être sourd à vos propositions : je ne l'ai pas été ; je suis puni : c'est une justice. Si j'avais su résister je n'aurais pas eu la douleilr d'apprendre que la possession des félicités décevantes au-devant desquelles je me suis jeté devait se mériter par la révélation d'une confession. Je n'en veux dtmc qu'à moi si cette idée vous est venue. Pardoiînezmoi, mon cher monsieur Abel, de vous l'avoir inspirée. Apprenons tous deux par là que la pensée du mal, tant elle est subtile, agissante, toujours près de nous , se glisse même entre deux hommes dont l'un , je veux parler de vous , rougirait de corrompre la fidélité d'un devoir , quel qu'il fût , et dont l'autre a vécu jusqu'ici ^de pain et d'étude. Pardon , pardon , monsieur Abel I Que le reproche pèse donc sur moi seul ! Vous m'avez donné à prodigalité de l'ombre et du repos , mon Dieu , et je n'étais pas content I vous m'avez nourri du pain de tous les jours et des fruits de la saison, et je n'étais pas content ! vous avez envoyé à mes

978 Li ■tDECin DU ncQ.

nuits un sommeil paisible , et je n'étais pat content ! Vous avez bien Tait , moD Dieu , et je .TOUS remercie de m'avoir appris à connaître mon bonheur par mon propre abaissement et par ma confusion.

La maiu d'Abe) , confus et silencieux , était dans la main de l'abbé Vincent.

La lune se levait sur ta belle campagne de juin, et baignait d'une écume d'argent les près, les grands bois, les villages assoupis.

Des voix harmonieuses sortirent tout à coup du fond de ce vaste sommeil de la nature.

— Qu'est-ce donc que j'entends? demanda Abel.

— Ce sont mes élèves , mes petits mosîciena qui répètent un morceau pour demain, jour de fête à l'églbe : la fille du maire se marie. VoycE, de ce coin de la croisée , l'ordre qui règne dans leur exercice quoique je sois absent.

Placés l'un près de l'autre à la croisée, les yeux fixés sur les vitraux, h travers lesquels brillaient quelques lampes dont ta lueur se balançait, sur des tètes nues d'enfants, Abel et l'abbé Vincent , émus de leur conversation, la poitrine raft-alchie, le visage caressé par l'haleine des fleurs, écoutèrent, dans le calme d'une

a&riTHB xzx. 377

nuit admirable de pureté, les chanta que se renvoyaient les échos de l'ëglise.

Il était tard quaod Abel prit congé de l'abbé Vincent.

En sortant il n'eut qu'une pensée : celle de voir le docteur Calveyrac.

L'abbé Vincent pria toute la nuit.

....Coosic

Aucune des inquiétudes personnelles à quelques caractères mis en relief dans cette histoire n'avait réagi sur la pais dont jouissait depuis son origine l'établissement de M" Daizonne, constamment attentive , il est vrai , à lui conserver sa physionomie claustrale , première condition de sa bonne renommée. 11 ressemblait à ces Etats modernes 'dont les chefs, quelque cuisants que soient leurs chagrins domestiques, ont le courage réel ou affecté, sa-

980 u HUticnr du picq.

chant II quel prix ils régnent, de ne paraître s'occuper que de leur peuple. Excepté M"î Pingray, dont la bonté était presque du génie, personne n'avait soupçonné jusqu'ici la plus légère inégalité dans les rapports, qu'on pourrait appeler de famille, entre M" Daizonne et les personnes placées autour d'elle par devoir ou i titre de pensionnaires.

C'était d'ailleurs pour tous la même existence effacée , nulle , ou , potfr la. déiiairpar son bon c6té, indifférente. Idées, opinions, projets coulaient au fond du même lit, en nappes monotones, depuis le premier jusqu'au dernier Jour de l'année. A la même place s'asseyait au dtner le même personnage , qui répétait à un moment prévu le geste de la veille et la plaisanterie de dix ans. Toutefois cette uniformité grise avait une valeur, et, conune certain vin , fade d'abord, elle acquerrait une vertu avec l'âge, pourvu qu'on éloignât tout point de comparaison qui eAt été un contraste. Là rien n'était un contraste. La situation de l'établissement entre une ville du passé, une rivière et un bois, la maison , longue en surface mais peu voyante, les hauts murs de circuit, qui s'affaissaient et se déjetaient en cerceau au point central du pourtour, vers la Seine, comme prêts à l&cher dans

l'eau, faute de résistaDce, le gros jardin en pente ; la grille de fer qui criait sur ses gonds, ■nétne lorsqu'elle était au repos, à l'esemple de ces vieux malades habitués II la plainte ; le par- ■ loir, d'une propreté exagérée comme la salledes convalescents dans les hôpitaux , qualité dont < l'excès, aÎDSi que reitrëme blancheur, entraîne vers la tristesse } l'intérieur de la maison, fait à l'image de l'extérieur, doux, émoussé, ne blessant 'ïii la délicatesse du regard par des murs de couleur trop vive, ni les pieds par des marches trop rapides ; tout enfin, la matière inerte et la matière vivante , avait une parente de lenteur , de silence et d'éternité. L'empreinte était si furte que M™* DaUonae elle-même, qui la respectait, en avait peur quelquefois , et en redoutait les effets au point de chercher ii les détourner par des innovations agréables, par des embellissements tentés avec discrétion au jardin, par des plaisirs nouveaux introduits dans le programme de ses soirées. Mais qu'arrivait-il? Au bout de quelques jours l'innovation n'était plus sensible ; Tatmosphère de la maison l'avait tellement envieillie que rien ne paraissait changé ; car la maison s'assimilait tout, de-mémeque certaines eaux gourdes pétrifient en quelques heures les objets qu'on y jette.

Si.

989 LK KtDKcin DD ncQ.

Aux yeux de M*" Pingray H" Daizoane avait considérablement relâché pour elle , depuis quelques mois , les lîeus de cette torpeur générale , sans avoir beaucoup gagné en contentement d'esprit. Des hauteurs de sa lour d'observation l'antique pensionnaire avait vu luire et s'éteindre sur un frant d'une tranquillité affectée les éclairs de plusieurs orages; elle avait suivi la trace des larmes sur des joues meurtries, distingué la fausseté de certaines joies à des notes forcées. Mais , compatissante au fond de chacun de ses jugements , elle n'avait point couru après l'aveu d'une peine inhabile Ik se cacher. L'objet était venu à sa connaissance , comme le rayon tombe en ligne droite sur la surface du métal poli. Nature résistante et 6ne , elle réfléchissait le monde moral et ses tristes paysages dans le miroir de son Intelligence. Elle était si loin'de se complaire dans sa supériorité de perception que , s'en défiant sans cesse par pureté native , elle n'allait jamais au delà de ces places spontanément éclairées sans le concours de son désir; elle s'arrêtait volontairement en chemin de savoir , et s'asseyait h la première ombre , préférant ne tirer aucun parti de sa clairvoyance , dont elle aurait souhaité souvent d'être ptnéc ,

que de l'irriter aux aiguillons de la curiosité. Ainsi forte d'el le-méme , s'il lui était impossible de Toir dans trois personnes qu'elle aimait , le ■ docteur Calveyrac , M*"' Daizonne et Abel , la même situation relative qu'autrefois , elle ne possédait pas pour cela le fond de leurs pensées et le faut de leurs intentions. Us n'étaient plus les mêmes, ils étaient malheureux l'ub par l'autre pour des motifs auxquels le cœur avait une grande part; mais là finissait, sauf «Quelques détails qui témoignaient de la vérité des faits principaux et les liaient entre eux , l'autorité qu'exerçait sa mémoire sur son merveilleux raisonnement.

M"* Pingraj ne se trompait guère dans les jugements qu'elle partait. Elle connaissait bien M"' Dalïonne, mieux que M*" Daizonne ne se connaissait elle-même; car celle-ci en était encore i ignorer que les orageuses passions soûl défendues aux existences bourgeoises, parce qu'elles ne quittent pas l'immuable milieu où des milliers de liens les retiennent depuis la première jusqu'à la dernière heure de l'année , et où chacun se constitue l'habitude, de les voir , semblables, à beaucoup d'égards, à ces monuments publics posés au point central de tous les rayons, te montrant de face partout. Aimer, pour elles,

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