TROISIÈME SÉANCE
Pi'éparatioa de« Médicaments.
Vous avez vu, mes amis, dit M. Ferny, comment, en un cas urgent, on peut en quelques minutes tirer d'une plante la partie active et l'appliquer aux besoins de l'humanité souffrante. La préparation et la distribution d'une racine de F'araire a sauvé plus de cinquante malades , que le choléra eût certainement emportés sur cent atteints, et cette préparation n'a pas exigé plus d'un quart d'heure. Dieu a voulu ainsi que les maladies aiguës trouvassent un remède aussi prompt, aussi énergique qu'elles-mêmes. Mais dans les cas ordinaire où l'on a le temps de procéder avec une sage lenteur on suit un procédé un peu plus compliqué.
Nous établissons en principe, vous avez pu le voir, que le feu est le plus puissant destructeur des propriétés actives des médicaments : toutes les manipulations où cet agent est employé ont pour résultat définitif de diminuer la force médicinale. Deux procédés le remplacent avec avantage : le broiement et les secousses. Ils deviendront, entre vos mains, des agents nou moins féconds en merveilles que le magnétisme et l'électricité ne le furent entre les mains des physiciens et des chimistes. Je me sers, pour les triturations, de mortiers de porcelaine polie, ou simplement de verre, et de spatules d'argent ou d'ivoire pour détacher les particules adhérentes aux parois du mortier.
Pour les dilutions, j'emploie des lioles de verre contenaîit à peu près 6 cuillerées d'eau, bouchées avec des bouchons du meilleur liège que je puis me procurer.
De la substance médicinale que j'ai à préparer, je prends un grain (5 centigrammes) si elle est solide, ou une goutte si elle est liquide ; je l'incorpore à 99 grains de sucre de lait convenablement purifié, et je la triture (broie) avec soin pendant une heure, en détachant, à des intervalles réglés, les parties adhérentes au mortier.
Le sucre de lait est un corps solide, qui se dépose dans les grandes masses de petit-lait. A son défaut on peut employer î'amidon ou le sucre ordinaire, qui remplissent exactement le même but.
Un grain de la substance, ainsi préparée, est mêlé à 99 grains de sucre de lait, ou d'amidon, et trituré avec les mêmes précautions, fournit la deuxième trituration.
Enfin, un grain de cette deuxième trituration, broyé également pendant une heure avec 99 grains de sucre de lait, fournit la troisième, dans laquelle il n'existe plus qu'un dix-millième de grain de la substance employée dans le principe.
Quelque faible que cette fraction paraisse, comme la substance médicinale acquiert par la préparation autant en qualité qu'elle perd en quantité, on a dû chercher un nouveau moyen d'atténuer les médicaments. On a eu recours aux dilutions que je vais vous décrire.
Comme le sucre de lait se dissout mal dans l'alcool, on prend un grain de la troisième dynamisation (trituration) et on le dissout dans 50 gouttes d'eau distillée.Quand la dissolution est complète, on ajoute 50 gouttes d'alcool (esprit-de-vin), on secoue avec force cent fois, et l'on a la quatrième dynamisation du médicament. On prend une goutte de celte préparation et on la met dans une fiole avec 99 gouttes d'alcool à 36°, on la secoue de nouveau cent fois et on a la cinquième dynamisation. On prend do même une goutte de celle-ci pour la sixième, et ainsi indéfiniment, jusqu'à la dixième, la trentième dynamisation, qui sont parfois nécessaires dans les cas que je vous décrirai plus tard.
Tels sont les procédés que j'emploie et qui suffisent habituellement. Tevous dirai cependant, qu'il est des substances d'une ténacité tellement grande, que toute la force de mon poignet ne pourrait les réduire en poussière et que jesuis ol)ligé de les recevoir d'un de mes amis, qui possède un mortier mécani-
que assezpuissant pour vaincre toutes les résistances. Un modèle de cette machine ingénieuse était cette année à l'exposition de l'industrie, où elle fixait l'attention des connaisseurs. Elle a été inventée par un médecin, qui a voulu que tous ses médicaments fussent préparés sous ses yeux et qui n'a pas voulu se fier à un tiers pour la manipulation des agents qu'il devait administrer à ses malades. 11 possède également une machine composée d'un long lévier au moyen duquel il secoue cinquante ou soixante fioles à la fois, de manière à sinplifier infiniment cette fastidieuse opération. Mais nous qui n'avons quant à présent que douze substances à préparer, nous pourrons bien tout faire par nos mains, et il est inutile de nous donner un pareil souci.
Je ne vous décrirai donc pas davantage la machine avec laquelle notre inventeur tire l'air contenu dans les fioles avant de les secouer ; seulement vous seriez bien étonnés, si vous entendiez le liquide frapper avec une force inouïe contre les parois de la bouteille et même la briser quand on secoue trop fort, absolument comme cela aurait lieu, si au lieu d'eau elle contenait un morceau de pierre ou un lingot de fonte. Yous concevriez alors que le contact de l'air amortit le choc des liquides, comme un coussin interposé, et combien la préparation de nos médicaments doit être plus parfaite quand elle a lieu dans un espace vide.
Quand nous aurons besoin de médicaments doués de toute leur énergie, pour combattre les maladies chroniques, nous nous procurerons ceux qui sont préparés par ces procédés perfectionnés ; mais commençons par bien savoir ce qui nous est dès à présent nécessaire et ce que la Providence a mis à notre portée. Nous nous occuperons du reste quand nous serons plus savants.
Vous avez vu, mes amis, qu'au lieu d'eau pure, comme je l'avais fait dans notre première séance, je vous ai souvent parlé aujourd'hui d'alcool ou esprit-de-vin. Nous emploirons souvent ce corps pour nos préparations, non qu'il soit préférable en lui-même, mais parce qu'il a la propriété de se conserver indéfiniment dans des vases bien bouchés, tandis que l'eau la plus pure, malgré toutes les précautions, s'altère au bout de quelques jours.
Les dilutions liquides, aussi bien que les triturations sèches.
doivent être consenées dans un local sec, bien sain, sans odeur et à l'abri de la lumière.
Un grain de la poudre des trois premières triturations ou une goutte des suivantes, mêlé dans trois ou quatre cuillerées d'eau, est une dose suffisante. Si l'on veut avoir tous ses médicaments sous forme solide dans une petite pharmacie de poche comme celle que je vous ai montrée, il faut imprégner dans quelques gouttes de la teinture médicinale, quelques petits grains de Nonpareille semblables à ceux dont sont soupoudrés les pastilles de chocolat, et préparés avec de l'amidon, delà gomme arabique et du sucre de lait ou même du sucre ordinaire. On trouve la Nanpareille chez tous les confiseurs. Ces globules sont renfermés ensuite dans des petits tubes hermétiquementbouchés et contenus dans les cases d'une petite boîte, que l'on met dans sa poche comme un portefeuille. Il suffit, comme vous l'avez vu, de faire tomber deux ou trois de ces gobules dans un verre contenant, selon les cas, une, deux ou trois cuillerées d'eau pour faire une dose suffisante dans la plupart des circonstances.
Vous voyez que notre pharmacie nouvelle n'est pas coûteuse ' ^ et que votre village peutfaire les frais d'en acheter ou d'en fabriquer une sans compromettre le budget communal et sans ruiner les habitants ; celle que je tiens en ce moment, qui contient trente-deux médicaments préparés à Paris avec les machines dont je vous ai parlé, coûte seulement cinq francs. Ce point économique a bien son importance et nous en reparlerons en analysant tous les bienfaits du nouvel art.
Nous commencerons cet examen dimanche prochain. Nous avons fait assez de pratique pour étudier un peu la théorie ou la science de ce que nous avons fait.