RODERIC ET CUNÉGONDE
ou
L'Hermite de Montmartre
ou
La Forteresse de Moulinos
ou
Le Revenant de la Galerie de l'Ouest
Galimatias burlesco-mélo-patho-dramatique en quatre actes sans entr'actes.
Orné de costumes analogues, soutenu par quatre changements de décors^ lardé de combats et d'enlèvements, enjolivé de cavernes et de voleurs, égayé par un fantôme et réchauffé par un incendie.
par M. Martainville auteur de la Banqueroute du Savetier, etc. (1).
Cette bouffonnerie, qui offre le modèle de l'acte du drame des futures Folie s -Dramatique s, celte collection
(1) Théâtre de la Gaîté, Il thermidor an XIII. Acteurs : Rl- M;ro, Marty, Camaille, Révalard, Frédéric, Mme Rivet.
de pastiches, ne manque pas d'un esprit facile, dar» la caricature de tous les procédés du mélodrame.
Dajis un court prologue, un bon spectateur, grand admirateur du genre, vient demander à l'auteur si la pièce est bien féconde en péripéties. C'est qu'il ne voudrait pas être volé, au moins, et qu'il lui faut trois heures de spectacle bien remplies.
Ma famllie et moi, nous ne manquons pas un mélodrame, et ces pièces font sur nous une si vive impression que je m.e suis fait faire une robe d'hermite et un habit de chevalier ; ma femme n'ose plus descendre à la cave, de peur que je ne l'y enferme à jamais ; ma fille rêve toujours -qu'on va Teniever, et mes garçons de boutique exécutent des combats avec leurs demi-aunes...
L'auteur promet qu'on sera, cette fois, bien servi et qu'il a fait bonne mesure au public. Dans son mélodrame, il y a l'étoffe de douze.
M. L'Etoffé. — Douze !
L'auteur. -^ Pas moins.
M. L'Etoffé. — Tout de bon?
L'auteur. — Parole d'honneur !
M. L'Etoffé. — Quel plaisir je me promets ! Je vorrni douiie mélodrames à la fois. C'est pour en mourir.
L'auteur. — Vous aimez les hermites ?
M. L'Etoffé. — Beaucoup,
Lauteur. — Eh bien, j'en ai un... Aimez-vous les tyrans ?
M. L'Etoffé. — J'en suis fou.
L'auteur. — Vous en verrez un. Et les voleurs, et les cavernes ?
M. L'Etoffé. — C'est ma passion.
L'auteur. — Vous en aurez. Et les enlèvements, les combats, tes incendies ?
M, L'Etoffé, transporté. — A la rage, à la rage !
L'auteur. — Eh bien, il y a de tout cela dans ma pièce...
Et elle commence, par le monologue obligé, et par une scène demeurée assez drôle, tant que les années aient passé sur elle. C'est que la critique ne laisse pas d'être juste : les personnages de mélodrames ont toujours de terribles secrets, qu'ils dévoilent au premier venu. Un paysan, le petit Colas, apporte au comte
Childebrand, dissimulant sous une robe d'ermite sa noble personnalité, les vivres que lui envoient les gens du village voisin..
Colas. — Mon père, vous avez été bien long à m'ouvrir !
Childebrand. — Je m'étais assoupi un instant.
Colas. — Vous avez donc le sommeil bien dur ?
Childebrand. — Que veux-tu ! Quand on a tant de chagrins, tant d'inquiétudes !
Colas. — Vous, mon père, des chagrins !
Childebrand, à part. — Ah, Ciel, j'ai failli me trahir ! {Haut) Non, c'est que je plaisante... Ne m'interroge pas.
Colas. — .Te ne vous dis rien.
Childebrand. — C'est en vain que tu me presses pour savoir la cause de mes chagrins.
Colas. — Moi ! Je ne vous presse pas du tout.
Childebrand. — Mon secret mourra avec moi.
Colas. — Grand bien vous fasse. Parlons d'autre chose.
Childebrand. — Eh bien, je me rends à tes vives instances. Tu vas tout savoir.
Colas. — Non, ce n'est pas la peine ; d'ailleurs, je suis un tantinet bavard.
Childebrand. — Je veux que tu saches, moi... Mon cœur a besoin de s'épancher... Il est si doux pour les infortunés de voir compatir à leurs maux les cœurs sensibles...
Colas. — Depuis trois ans que je vous vois tous les jours, vous ne mavez jamais parlé de rien...
Childebrand. — Comme c'est un secret de la plus haute importance, j'attendais exprès un jour où il y aurait beaucoup de monde ici... Tu as sans cloute entendu parler du fameux comte Childebrand ?
Colas. — Jamais de la vie !
Childebrand. — J'étais .siir que tu le connaissais... Mais, peut-être, ne sais-tu pas tous les détails de ses oFfreux malheurs ?
Colas. — En voilà la première nouvelle.
Childebrand. — Tant mieux, mais quand tu les aurais sus, je te les aurais tout de même racontés. yXpprends donc que le comte Childebrand est devant tes yo\\\.
Colas. — Où donc ?
Childebrand, ouvrant fia robe et laissant voir un habit de chevalier. — Le voici !
Cette exposition ne diffère pas très sensiblement des expositions présentées sérieusement, et là est l'agrément de cette plaisanterie. Kb, mon Dieu ! l'histoire
des malheurs du comte Childebrand ne s'éloigne guère, non plus, des histoires qui composent le fond des mélodrames. Le cruel tyran Sacripandos a dépossédé Childebrand de ses Etats, et il lui a ravi sa fille Cunégonde, amante du vaillant chevalier Roderic. Cunégonde, se refusant à son infâme passion, est enfermée dans un souterrain.
Roderic paraît, sous le costume d'un pèlerin, accompagné de son écuyer Malinot (le niais), et il a hâte de conter, lui aussi, ses aventures, depuis le jour fatal où il fut séparé de Cunégonde.
Depuis ce temps-là, j'ai erré je ne sais où, j'ai vécu je ne sais comment, et, sous ce costume, j'ai l'air de je ne sais qui. Mais je l'ai pris pour échapper aux recherches de mes ennemis, qui ne pensent peut-être pas à moi.
La conversation entre Roderic et Childebrand, qui se reconnaissent, est interrompue par le divertissement obligé, dont Martainville raille assez gaîment l'irruption, généralement inopinée :
Un meux villageois. — Permettez,, vénérable hermite, que les habitants du canton, qui ont le bonheur de vous posséder, célèbrent, par leurs jeux et leurs danses, l'annivei'saire du jour où ils ont eu un fainéant de plus à nourrir.
Selon la tradition, le ballet cesse brusquement, par le contraste de la terreur avec la joie. Musique sinistre. C'est le tyran Sacripandos lui-même qui paraît. Comme tous les tyrans, il est un peu bête, et il vient demander à l'ermite d'avoir raison, par son éloquence, des résistances de Cunégonde. Ainsi Childebrand et Roderic vont-ils être introduits dans le château, par leur ennemi lui-même.
Childebrand, à part. — Dissimulons, {Haut) Croyez, seigneur, qu'il me sera facile de lui inspirer les sentiments qu'il lui convient- d'avoir pour vous.
Sacripandos. — Bien, allons, suivez-moi... Mais, que diable, boutonnez donc votre robe... On voit votre habit de
chevalier... Si je voulais, je vous reconnaîtrais tout de suite. Childebrand. — C'est juste.
Dès que Sacripandos a le dos tourné, les autres lui lord des gestes menaçants. Il se retourne brus- ' quement. Le décor change et représente la tour où gémit Cunégonde.
L'infortunée Cunégonde ne cesse de se lamenter, trop de malheurs l'accablent. Le cruel Sacripandos n'a-t-il pas découvert l'enfant qu'elle eut de ses mystérieuses amours avec Roderic ? Ne l'a-t-il pas fait perdre au plus profond d'une forêt ? Ne vient-il pas de commander au brigand Detroussando de retrouver cet enfant, et de l'égorger ?
L'observation narquoise est là assez fine : les sauveurs de Cunégonde, Childebrand et Roderic, ne la sauvent pas du tout. Ces preux, toujours prêts à occire tout le monde, manquent d'opportunité et ne font qu'ajouter aux misères de la captive. Il faut que le niais s'en mêle.
Me voilà, moi ! On ne pensait peut-être plus à moi. Cependant, il faut bien que je serve à quelque chose. Il me vient une bonne idée... Oui, c'est ça... Je vais m'engagcr dans le régiment de douze hommes qui est au service de Sacripandos, et là, je serais peut-être plus utile qu'on ne croit... Je n'ai plus qu'une petite inquiétude : c'est de savoir si j'aurai la taille.... O Ciel, Ciel, qui connais mon intention, fais-moi grandir subitement seulement de cinq ou six pouces. (Il grandit subitement.) Je suis exhaussé. Merci, Providence ! {Musique.)
C'est Malinot qui, de garde, devant la tour où est enfermée Cunégonde, trouvera le moyen dé la délivrer. Il attire l'attention de la prisonnière, qui l'interroge :
Malinot. — Madame, il nous est défendu de parler en faction. Mais non pas de faire des signes. Je vous parlerai des mains, écoutez-moi des yeux.
Cunégonde. — Une drôle de conversation !
Il introduit dans la tour Childebrand et Roderic, Mais Cunégonde refuse de se laisser arracher à son
triste sort par un moyen qui ait déjà servi. Il faut donc en trouver un autre. N'est-ce que cela ? Malinot imagine de faire transformer la tour en moulin : quand ce moulin sera en mouvement, rien ne sera plus simple que de descendre au moyen d'une de ses ailes. (( — Hâtons-nous, dit Cunégonde, on pourrait nous surprendre. — Non, répond Roderic, il faut auparavant remercier le ciel : c'est une habitude que j'ai prise et à laquelle je ne manque jamais !... »
Retour de Sacripandos. Combat, après que les adversaires se sont adressés au chef d'orchestre pour lui indiquer la musique qu'ils préfèrent pendant ce duel sanglant. Les paysans, témoins de cette rencontre, pour faire quelque chose pendant ce temps-là, incendient le moulin.
Li' VIEUX viLT.AGEois. — SeigHeuF, permettez que les habitants do ce canton célèbrent votre triomphe par une petite fête qu'ils ont préparée d'avance.
Roderic. — Ils avaient donc deviné que Je serais vainqueur ?
Le viejjx villageois. — Naturellement.
Roderic. — La journée a été rude, nous avons besoin de repos. Si vous le voulez bien, nous ne danserons que demain.
Tous. — Vive Cunégoncle !
{La ioilc tombe à moitié.)
Roderic. — Vn moment ! Etourdi que je suis, j'oubliais la sentence de la fin. Mes amis, ceci nous prouve jusqu'à l'évidence qu'il existe une Providence, dont la puissance veille sur l'innocence !
Cette parodie, à la vérité, pourrait presque être un vrai mélodrame. C'est par là qu'elle est réussie. Elle a, dans sa gaîté, une manière de valeur documentaire, et cela justifie peut-être cette exhumation que j'en ai faite, dans l'évocation de ce lointain passé théâtral.
La vie théâtrale au temps du mélodrame. — Le public. — L'heure du spectacle. — L'Ambigu. — La Porte-Saint-Martin. — La Qaîté. — Les acteurs. — Les doyens. — Tableaux de troupes. — Le prix des places. — Les débuts de Marie Dorval.
POUR replacer le mélodrame dans son cadre, il faut essayer de ressusciter, dans leur physionomie intime, les théâtres où il régna, la vie de la scène et de la salle. Ces salles ont des prétentions architecturales, mais elles ont été légèrement construites; elles n'offrent qu'une proie trop facile à l'incendie qui les dévorera ; elles sont tôt devenues poussiéreuses, elles sont d'un accès difficile et resserré. Mais la foule s'en accommode, et ne songe point trop à ses aises ; le pittoresque et charmant tableau de Boilly (1), la montrant, bataillant à la queue, pour conquérir les premiers rangs, dit éloquemment sa passion du spectacle. Cette passion fait passer par-dessus bien des menus inconvénients. « On s'en aperçoit, dit un voyageur qui note ses impressions, à l'air azotique qu'on respire en arrivant (2). » Mais les émotions se communiquent plus facilement dans ce public étroitement parqué, et il a vraiment une âme.
Au moment où nait le mélodrame, c'est Corsse qui est le directeur de l'Ambigu, étalant sur le boulevard
(1) Voir page gravure de la page 33.
(2) Meyer, Fragments sur Paris, 1798.
du Temple sa façade à colonnes, surmontant un corps de bâtiment massif et un peu bas. La salle a été refaite par Cellerier, qui s'est flatté d'en avoir construit l'intérieur « dans le goût gothique » (1), mais sept années de directions aventureuses et désargentées ont terni son éclat. Puis, par un revirement subit, la foule, pendant près de deux cents soirées, s'est pressée aux représentations de Madame Angot au sérail de Constantinople et les draperies et les peintures se ressentent de ce grand concours de peuple.
Il y a, à ce moment, une certaine indécision dans l'heure d'ouverture des spectacles. Le Censeur dramatique, de Grimod de la Reynière fait campagne pour qu'ils commencent à sept heures ; ce gourmet aime à s'attarder à table. L'heure des repas s'est modifiée, d'ailleurs ; on dîne plus tard. Il n'est plus de bon ton de dîner à quatre heures (2). Mercier voudrait môme que le spectacle ne commençât qu'à neuf heures. « La société, dit-il, ne sera bien perfectionnée qu'avec cette réformie. C'est alors qu'on pourra se livrer à des occupations suivies et marier le travail et le plaisir. » Mais le pubhc populaire, très nombreux, à qui le renchérissement de la main-d'œuvre a donné les moyens de satisfaire son goût pour le théâtre, tient à se coucher de bonne heure ; les petits commerçants et leur personnel forment le même souhait, u Les commis sont maussades, à trois heures et demie ; à quatre heures moins le quart, ils sont inabordables ; vingt fois, ils tirent leur montre pour ne pas donner une minute de plus h leurs fonctions et pour satisfaire à leur estomac (3). » On revient à l'habitude (qu'a appuyée un arrêté de police), de frapper les trois coups à six heures. Quelques années encore, et ce sera à cinq
(1) Almanach des spectacles, 1791.
(2) Prudliomine, Miroir de l'ancien et du nouveau Paris.
(3) Id.