CE QU'IL EN COUTE POUR ETRE JUSTE.— DIMINUTION D'AISANCE
Cinq années se sont écoulées presque sans laisser de traces. Je ne trouve dans mon journal que des dates, de courtes constatations d'un fait, des notes pour mémoire. Ainsi j'y vois :
« h avril. — Naissance de mon fils Léon. Claire a déjà deux ans ; elle pousse des cris de joie à la vue de son frère ; elle le berce et lui sourit.
<( 7 juillet. — Touché les rentes de M. Morel ; rendu les comptes.
« 12 septembre. — Mon père me conseille de lire tous les soirs, après le journal, une des vies des grands hommes de Plutarque pour contrebalancer l'impression que me laissent les contemporains. »
Et ainsi de suite. Je cherche en vain un épanchement, une note détaillée ; tout se réduit à ces indications : ce sont simplement des clous plantés çà et là auxquels j'ai accroché mes souvenirs pour n'y plus penser dans le présent et pouvoir les retrouver au besoin.
Pourquoi cette disette de confidences? N'est-ce point parce que ces cinq années ont été calmes et heureuses? Le bonheur, passé à l'état d'habitude, ne laisse point de traces : nous le respirons comme l'air sans nous en apercevoir, sans le constater; il faut qu'il nous manque pour que nous y prenions garde. Tant que notre vie a été exempte d'orages, je n'ai rien eu à écrire; le papier est un confident auquel on ne parle qu'aux heures troublées ou douloureuses.
Aussi je retrouve mon journal sérieusement re-
pris au commencement de la sixième année, et à propos d'une cruelle épreuve.
Depuis l'achat de l'étude qui nous faisait vivre, j'avais eu pour protecteur le vieux général Rigaud, qui, retiré dans sa terre, continuait, contre les perdrix et les lièvres, la guerre faite autrefois aux étrangers. Debout dès le lever du soleil, toujours le carnier sur le dos et le fusil à deux coups sous l'aisselle, il allait de taillis en taillis, de bruyère en bruyère, bravant la pluie ou le vent, et guettant la proie comme un sauvage. Depuis dix ans, je ne l'avais jamais vu que chaussé de grandes guêtres de chamois, et coiffé de la casquette en peau de veau marin. C'était dans ce costume qu'il venait me confier ses affaires, m' apporter celles de ses voisins ou m' annoncer quelque opulente clientèle, car le général avait à lui seul plus fait pour ma réussite que toute ma famille et tous mes amis. Mon père avait autrefois servi sous ses ordres, et il avait voulu prouver qu'il s'en souvenait en protégeant le fils. Nature rude et violente, il apportait la même énergie dans ses affections que dans ses haines. Ses conseils étaient des injonctions auxquels on se rendait, beaucoup par estime, un
peu par crainte, et son protégé devenait forcément le protégé de tout le monde.
Grâce à sa recommandation, j'avais conquis peu à peu la confiance des plus riches propriétaires du pays. Le comte de Noirtiers venait encore de m'écrire pour la régie de biens considérables récemment achetés. S'il acceptait mes propositions, nos ressources allaient se trouver presque doublées... Aussi Dieu sait quels projets Marcelle et moi formions d'avance! On parlait à demi-voix d'une maisonnette louée pendant les beaux jours à la lisière des bois, d'une petite voiture où l'on se serrait, en idée, pour faire place à toute la famille ; d'un voyage dans ma province lointaine ! La porte des rêves avait été ouverte avec la clef d'or ; tous maintenant se pressaient autour de nous en solliciteurs.
Chaque matin, c'était un nouveau plan abandonné le soir pour un autre. Madame Roubert nous accusait d'imiter les chasseurs de la fable, et de disposer de la peau de l'ours qui courait encore; mais mon père souriait.
— Laissez-les, chère dame, disait-il gaiement; espérer est la moitié d'avoir. Quand ils auront
épuisé leurs désirs en projets imaginaires, ils se montreront moins impatients. Ne voyez-vous pas que la satiété suit le rêve comme il suit la réalité? La fantaisie de chaque jour les guérit de celle de la veille. Un poëte grec a dit que la vie était le songe d'une ombre; permettez-leur donc de songer.
— Quand ils dorment, soit! répondait madame Roubert, qui prenait toujours la figure au pied de la lettre ; mais éveillé, on ne doit pas perdre son temps en suppositions. Pendant qu'ils cherchent à quoi ils emploieront l'argent de M. de Noirtiers, celui-ci a peut-être choisi un autre régisseur. Je voudrais qu'au lieu de faire des projets, Rémi fît des démarches. C'est le général qui l'a recommandé, qu'il aille trouver le général ; qu'il lui écrive au moins; qu'il le presse. On dit qu'il faut saisir l'occasion aux cheveux, mais ceux-ci sont toujours trop courts pour les rêveurs qui n'allongent la main que lorsque l'occasion est passée.
— Voici qui vous prouve le contraire, interrompis-] e en parcourant les premières lignes d'une lettre que Glaire venait de m' apporter.
— Qu'est-ce donc? dit vivement Marcelle.
— Un billet du général.
— Qui donne des espérances? demanda mon père.
— Voyez. . .
Je lui avais tendu la lettre, et il lut :
Le comte de Noirtiers m'a répondu ; il me donne carte blanche pour le choix d'un régisseur ; j'irai vous voir après demain, et tout terminer avec vous.
RlGAUD.
Madame Roubert et Marcelle poussèrent une exclamation de joie.
— Puisque tout dépend du général, c'est chose faite, s'écria la première.
— Que Rémi écrive au moins ses conditions, ajouta prudemment la tante.
Mon père, qui avait retourné la première feuille du billet, me fit observer qu'il y avait un postscriptum. Le général avait écrit précipitamment :
Je rouvre ma lettre ; vous me verrez demain ; je veux que vous chassiez le misérable forestier qui vient de m'insulter au Bois-Morel.
Ce posl-scriptum me saisit. Robert avait été préposé par moi à la garde de futaies et de taillis
dont j'avais l'administration : c'était le père nourricier de Marcelle, et je l'avais toujours trouvé sans reproche. La demande du général me surprit douloureusement. J'envoyai sur-le-champ un exprès avertir Robert que je voulais lui parler. Il arriva le lendemain de très-bonne heure.
Je crois encore le voir quand il ouvrit la porte de mon cabinet, le chapeau à la main, l'air doux et ferme comme d'habitude. Je le fis entrer vivement, et je l'interrogeai sur ce qui s'était passé au Bois-Morel.
— Rien que ce qui devait s'y passer, me répondit-il avec calme.
— Et cependant le général m'a écrit; il se plaint d'avoir été insulté, m'écriai-je.
— Le général se trompe, dit Robert du même ton.
— Mais enfin, qu'est-il arrivé?
— Voici, monsieur : je m'étais aperçu plusieurs fois que le général chassait dans nos taillis, et je l'avais prié d'obtenir une permission de M. Morel; mais il s'était emporté en me traitant de drôle, et m'avait déclaré qu'il reviendrait, à sa fantaisie. De fait, j'entendais presque tous les jours son fu-
sil canarder nos lapins. Les braconniers du pays ne me rencontraient plus sans me dire : « — Le gé- « néral chasse dans le Bois-Morel sans que rien a l'arrête ; tu ne sais faire ton devoir que contre aies pauvres gens! » Je sentais bien que c'était la méchanceté et la jalousie qui les faisaient parler; mais je me disais qu'au fond ils avaient raison.
— Enfin? interrompis-je avec une impatience inquiète.
— Eh bien, monsieur, reprit Robert, il y a deux jours, j'ai rencontré le général à l'entrée de la haute Garenne; il venait de décharger ses deux coups de fusil sur un râle de genêt que son chien tenait à la gueule. Je lui ai dit en le saluant comme je le devais : « — Général, vous chassez chez nous
« sans permission ; je vous déclare procès-verbal. » Il m'a regardé d'un air menaçant, a mis le râle de genêt dans son carnier, et s'est avancé vers la barrière où j'étais pour continuer sa chasse dans nos bois. Je lui ai dit qu'il ne pouvait passer, a — Place ! vaurien ! » s'est-il écrié. Et, comme je restais à l'entrée, il est venu sur moi; il m'a saisi à la cravate pour me faire ranger. Je lui ai crié de
prendre garde, et je l'ai repoussé. Alors il a reculé de trois pas comme un furieux ; il a pris son fusil à deux mains par le canon, et a levé la crosse sur ma tête. Je n'ai eu que le temps de parer le coup et de le désarmer.
— Ah! malheureux! qu'avez- vous fait, m'écriai-je ; ne savez-vous point que, pour un soldat, c'est la plus grave insulte?
— Possible, monsieur, répliqua le garde-chasse ; mais je ne pouvais pourtant me laisser assommer.
— Que faire maintenant? repris-] e ; le général va venir et voici ce qu'il m'écrit
Je lus à Robert le post-scriptum.
— Le général n'est pas juste, dit-il tranquillement, après avoir écouté. Il vous demande de me punir pour avoir fait mon devoir ; il ne vous connaît pas.
Je me sentis troublé : cette confiance dans son bon droit et dans mon équité me causait un embarras mêlé de honte. Évidemment j'aurais voulu trouver Robert coupable, afin de satisfaire au ressentiment du général sans remords ; son innocence m'irritait et je rougissais de cette irritation. Angoissé par ces sentiments contraires, je lui repro-
chai de ne m' avoir point averti plus lot de ses démêlés avec le général; il me rappela qu'il était venu deux fois à la ville sans pouvoir me rencontrer. Je déplorai qu'il n'eût point fermé les yeux sur ces violations des droits qu'il était chargé de défendre jusqu'à ce que je fusse intervenu ; il me répondit qu'il l'avait fait et ne s'était trouvé amené à la menace d'un procès-verbal que par le hasard d'une rencontre inattendue. Enfin, à bout d'objections, je mis en doute l'exactitude de quelques détails; il s'en rapporta simplement au récit du général lui-même.
Il y avait tant de raison et de bonne foi clans toutes ses paroles que j'eus honte de mes subterfuges. Je cherchais des torts à cet homme pour m' éviter l'embarras de lui rendre justice ; je lui en voulais de m' avoir rendu mon devoir difficile en faisant le sien.
J'étais encore livré à ce pénible combat lorsqu'on vint m' annoncer le général. Je lis passer vivement Robert dans la pièce voisine, et le vieux chasseur parut.
Il entra dans mon cabinet comme un orage; la cravache qu'il tordait des deux mains et les épe-
rons bouclés par-dessus ses guêtres de cuir prouvaient qu'il était venu à cheval. 11 avait le sang au visage; ses cheveux blancs et crépus se hérissaient autour de sa tête puissante.
Je courus à sa rencontre et je lui pris les mains en lui souhaitant la bienvenue.
— Bonjour, dit-il brusquement; vous avez reçu ma lettre ?
— Hier soir, répliquai- je.
— Et j'espère que ce scélérat de garde-chasse n'est déjà plus au Bois-Morel? ajouta-t-il d'un accent qui donnait à la question l'apparence d'un ordre.
— Pardon, repris-je, avec hésitation ; vous m'aviez annoncé votre visite , et je voulais d'abord vous voir. . .
— Pour connaître l'insulte dont j'avais à me plaindre, acheva le général; eh bien, à la bonne heure ! Sachez donc. . . vous ne le croiriez pas si un autre vous le disait... sachez que le brigand m'a désarmé! Moi, le général Rigaud ! désarmé par un garde-chasse! Malheureusement mes deux coups étaient tirés, sans quoi je l'aurais tué comme un chien.
La voix du général était tremblante de colère ; je m'efforçai de le calmer, et je voulus le faire asseoir ; mais il continua à se promener dans mon cabinet sans vouloir rien entendre.
L'acte de Robert, grossi par le préjugé militaire, lui semblait une humiliation dont il eût voulu pouvoir tirer vengeance par les armes. Toute l'intolérance développée par trente années de guerre et de commandement s'était réveillée dans cette âme violente ; le besoin de vengeance ne laissait place à aucun autre sentiment. Il me répéta impérieusement que Robert ne pouvait rester au Bois-Morel, et qu'il comptait bien ne plus le retrouver à son retour.
J'essayai démettre en avant la probité du gardechasse, et ses enfants réduits à la misère s'il était renvoyé; mais je ne réussis qu'à exaspérer le général.
— Au diable ! que me fait tout cela ? s'écria-t-il ; quand j'étais à l'armée et qu'un soldat manquait à son supérieur, on le faisait fusiller sans s'informer de sa famille et de son honnêteté ! Dieu me damne ! on dirait que vous me préférez ce maraud !
Je me défendis par des protestations de dévouement; mais le général m'interrompit en revenant à sa demande avec l'obstination passionnée de la rancune. Je me trouvai enfin acculé à la douloureuse obligation d'être injuste ou de paraître ingrat. J'avais le cœur serré et je bégayais sans pouvoir trouver une franche réponse. Le général, qui s'aperçut de mon trouble, me demanda avec une hauteur amère si j'hésitais.
L'accent et le regard me blessèrent; je répondis avec plus de fermeté que j'avais été le premier coupable en donnant à Robert de sévères instructions contre le braconnage sur les dépendances du Bois-Morel.
— Je suis alors à vos yeux un braconnier ? interrompit le vieux chasseur ironiquement.
— Le général ne peut le croire, repris-je ; mais un garde -chasse ne sait point faire ces distinctions ; il suit à la lettre sa consigne.
— Et celle de ce drôle était de m' insulter?
— Non, général, mais de garder le Bois-Morel. De votre aveu, il vous avait averti à plusieurs reprises, et, même l'autre jour, vous n'auriez point eu à vous plaindre de lui si vous n'eussiez voulu
franchir la barrière. Votre propre récit confirme le sien.
— Vous l'avez donc vu ?
— Ce matin... Il est même encore ici, et je ne doute pas que le général ne consente à recevoir ses excuses.
— Vous vous trompez, monsieur, s'écria-t-il ; en venant demander satisfaction de l'insolence d'un rustre, je ne croyais pas avoir besoin d'insister'; j'espérais avoir ici autant de crédit que M. Robert.
— Général! interrompis -je, vous ne pouvez douter que mon désir soit de vous satisfaire; mais, de grâce, ne me demandez pas plus que je ne dois faire ; ayez pitié de ce malheureux ! songez qu'il a cru faire son devoir, que sa femme a été pour la mienne une seconde mère... Si vous ne voulez point pardonner pour lui, que ce soit pour nous! Soyez assez généreux pour me laisser être juste.
— Soit, monsieur, dit brusquement le général ; vous êtes libre et je ne vous demande plus rien.
11 avait repris sa casquette, et il sortit sans vouloir m' écouter davantage.
Je courus chez mon père à qui je contai tout ce
qui venait de se passer ; seul , il pouvait forcer M. Rigaucl à l'entendre et peut-être l'apaiser. Il se rendit à son hôtel ; on répondit que le général n'était point rentré ; il retourna un peu plus tard ; le général, lui dit-on, était reparti ! Mais en se retirant, il aperçut sa silhouette bien connue derrière un rideau entrouvert; évidemment, on refusait de le recevoir !
Je me décidai alors à écrire une longue lettre dans laquelle je ne négligeai rien de ce qui pouvait convaincre ou toucher ; on ne répondit pas ; j'écrivis de nouveau; la lettre me revint cachetée.
Une plus longue insistance était inutile; je ne pouvais douter que tout ne fût rompu entre le général et nous.
J'en eus bientôt une preuve certaine : il me fit réclamer ses papiers et ses titres qu'il confia à un de mes concurrents et j'appris qu'il lui avait également fait obtenir la régie des biens du comte de Noirtiers.