‹ Le mémorial de famille (volume 2)Chapitre 13 sur 28 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

I* ES EPR EBÏE

Tous nos châteaux en Espagne étaient à bas. Marcelle répéta bien haut qu'elle n'en regrettait aucun; mais, en le répétant, sa voix tremblait un peu; la tante Roubert parla de faire des réformes dans le ménage, et mon père garda le silence.

Je me sentis mécontent au milieu de ces visages

tristes ou préoccupés ; j'avais fait mon devoir, j'en souffrais, et je ne trouvais autour de moi ni un éloge pour récompense, ni un espoir pour consolation. J'en éprouvai un découragement qui tourna bientôt à l'aigreur. Mon père m'avertit.

— Prends garde, dit-il ; clans la vie comme à la guerre, il faut que le chef sache porter seul la tristesse des défaites : c'est à lui de donner des encouragements, non d'en attendre. Le père de famille est la colonne sur laquelle tout s'appuie. Jusqu'à présent, rien ne t'a fait obstacle; la prospérité t'amollissait; voici la lutte qui commence; ceins tes reins et prépare ton courage.

Il était temps, en effet, car je n'étais encore qu'au début de l'épreuve. Ma brouillerie avec M. Rigaud n'était point restée secrète, et j'avais évité d'en faire connaître les motifs de peur de paraître accuser ; ma discrétion même tourna contre moi. La malveillance s'en arma comme d'une présomption défavorable, et me donna tous les torts. Je vis grossir ce nuage de blâme et de défiance qui vous cache peu à peu le soleil de la prospérité. Le nombre des clients allait diminuant ; ceux qui me restaient avaient moins d'abandon; il semblait que

je dusse leur savoir gré de leur constance 5 j'étais devenu leur obligé.

Pour comble de disgrâce, les amis de la famille me rapportèrent soigneusement chaque supposition injurieuse, chaque mensonge irritant. On ramassait à terre toutes les flèches empoisonnées; et , pour que je susse bien qu'elles m'étaient destinées, on me les enfonçait l'une après l'autre dans le cœur avec mille soupirs de tendresse et de pitié.

Cependant nos ressources s'amoindrissaient 5 je voyais Marcelle rétrécir de jour en jour nos dépenses et regarder avec une inquiétude croissante vers le lendemain. La tante Uoubert ne donnait plus de conseils; mais j'avais observé qu'elle arrivait toujours son cabas plein et qu'elle le remportait vide. Plus cle musique aux réunions du soir; la causerie elle-même était languissante; chacun semblait oppressé d'une préoccupation secrète. Le plus souvent les longs silences n'étaient interrompus que pour rappeler un détail de ménage oublié ou réprimander la joie trop bruyante d'un enfant. Si, distrait par Justin, j'oubliais quelques instants nos inquiétudes, un soupir de

- J98 — Marcelle, une remarque de madame Roubert m'y ramenait brusquement. Je me roidissais en vain ; toute mon ardeur se glaçait devant des visages mornes; je sentais la défaillance venir.

Le tête à tête avait perdu ses expansions. Marcelle tombait dans de longues distractions dont je me vengeais par un silence boudeur. Notre foyer n'était plus ce rendez-vous de gaieté, de tendresse et d'épanchements causeurs que je me promettais autrefois pour récompense du soir ; en y arrivant fatigué du travail de la journée, j'y trouvais la tristesse et le silence. J'essayais bien, de loin en loin, quelques doux encouragements, mais qui dé- . généraient presque aussitôt en plaintes ou en reproches. Aigri par la lutte, je n'avais point l'indulgence patiente qu'il faut au consolateur.

Oh ! les sombres heures d'hiver passées ainsi autour de la lampe des veillées, les yeux sur un livre que je ne lisais pas, tandis que Marcelle cousait la tête baissée ! Quel flux et reflux d'amertume dans mon cœur étouffé! Comme je sentais gronder une sourde colère contre celle qui, pour me rendre l'espérance, n'avait qu'à sourire et à parler! Estce donc là ce qui m'avait été promis? En prenan

à deux la tâche de vivre, n' avions-nous pas fait les parts ? À moi le labeur qui assure le pain de la journée; à elle la chanson qui lui donne de la saveur. Malgré la fatigue, je continuais à creuser mon sillon; pourquoi l'oiseau chanteur se taisait-il?

Le printemps revint sans rien changer à notre situation.

Un soir que Marcelle était descendue au jardin avec Claire et Léon, j'allai les rejoindre et je m'assis sur le banc où elle travaillait. Elle me fit place avec un de ces vagues sourires qui ne semblaient plus qu'un souvenir; nous échangeâmes quelques réponses et quelques questions sans intérêt, puis chacun, comme d'habitude, reprit sa rêverie, et nous retombâmes dans le silence.

Les enfants ne tardèrent pas à le troubler en réclamant les jeux oubliés au logis; la mère refusa : ce fut un désappointement, mais dont l'impression dura peu. Après une plainte et une larme, tous deux s'éloignèrent.

Craignant que le sable des allées ne fût entraîné par les pluies d'hiver, je l'avais relevé et amoncelé sous le berceau de tilleul. Je vis bientôt Léon

et Claire y accourir avec un faisceau de fleurs fanées recueillies sous la fenêtre d'un voisin, et transformer en parterre la butte jaunâtre. Leur chagrin était déjà oublié; tous deux s'extasiaient devant leur ouvrage et battaient des mains en poussant de grands cris de joie.

Marcelle releva la tête.

— Qu'ont-ils donc? demanda-t-elle.

— Ce qui nous manque, répondis-je : la facilité au bonheur. Privés tout à l'heure des jeux qu'ils désiraient, tu les as vus s'éloigner tristement; un peu de sable et quelques bouquets flétris les ont consolés.

— Heureux âge! répondit la mère en soupirant.

Je lui saisis la main.

— Grande leçon plutôt, Marcelle, lui dis -je doucement. Pourquoi n'avons-nous pas la sagesse des petits enfants? S'il ne nous reste qu'un peu de sable aride, ne pouvons-nous aussi le fleurir avec les pauvres joies que foulent nos pieds? Ah ! que Dieu me rende encore le travail plus rude, si telle est sa volonté ; que le foyer se rétrécisse davantage ; que la table devienne plus frugale ; qu'on

m'impose la blouse du paysan, pourvu que je voie les visages des êtres aimés rayonner autour de moi, pourvu que je puisse me faire un festin de leurs sourires et me vêtir de leur joie! Saint contentement du pauvre! c'est toi que je demande à mains jointes et à genoux! Donne-moi la gaieté de la femme, les libres rires des enfants, et prends en échange, s'il le faut, tout ce qui me reste!

Ma voix avait sans doute quelque chose qui remua le cœur de Marcelle, car elle se laissa aller sur mon épaule et fondit en larmes; mais ce fut comme l'ondée de pluie qui dégage le ciel assombri et après lequel reparaît le soleil. Ses yeux essuyés, je vis briller sur ses traits la sérénité épanouie que je cherchais en vain depuis si longtemps.

— Ne t'afflige plus, me dit-elle, je penserai que tu es là, que mes enfants sont heureux, et rien ne me semblera triste.

A partir de ce jour, en effet, elle redevint ce qu'elle était autrefois. Sortie de l'abattement dans lequel son âme avait semblé se voiler, elle reprit son activité causeuse et riante.

Tous les échos joyeux du logis se réveillèrent;

le piano fut rouvert; les fleurs reparurent dans nos corbeilles, les chants retentirent de nouveau. A chaque économie qu'exigeait notre budget toujours plus restreint, Marcelle opposait un redoublement de bonne humeur ; elle apprenait à redescendre en riant l'échelle de la réussite, à maintenir les exigences au-dessous des ressources; le sort avait beau redoubler ses coups, sur chaque meurtrissure elle mettait une larme égayée par un sourire et un baiser.

Ainsi soutenu, je me repris à la vie, mais en la bornant de plus en plus. Trop de mécomptes m'étaient venus du dehors pour ne point m'éloigner des hommes. Je fermai à double tour la porte du logis et j'y concentrai toutes mes sympathies. Au delà du cercle du foyer, où venaient s'asseoir avec nous Justin, Laure et leur fille, tout me semblait étranger. Avec ma tendresse pour la famille croissait ma haine contre le reste du monde; comme le ver à soie, je filais autour de moi l'enveloppe dans laquelle je voulais mourir.

A chaque échec, je m'y retirais plus profondément, et, à chaque injustice, je devenais plus défiant du genre humain. Désabusé de la bien-

veillance, je n'attendais rien que de Dieu et de moi-même.

Sur ces entrefaites, l'homme d'affaires chargé, à ma place, des intérêts du comte de Noirtiers, mourut. Madame Roubert accourut pour me l'apprendre, en m' avertissant que le comte lui-même venait d'arriver, et en m' en gageant à le voir.

— Il n'y a que la parole pour s'entendre, ditelle ; deux hommes mis face à face en savent souvent plus l'un sur l'autre en dix minutes que pendant six mois de correspondance.

J'éprouvais une grande répugnance à m' offrir ainsi à M. de Noirtiers, après mon premier échec ; la tante de Marcelle haussa les épaules.

— Pour Dieu! mon cher ami, n'embrouillons pas la question, dit-elle; votre amour-propre réclame, mettez-le à la porte. Il s'agit, n'est-ce pas, de faire agréer de légitimes services? Pourquoi faut-il qu'on vous demande ce que vous avez envie d'offrir?

— Mais si le comte est prévenu?

— Vous lui prouverez qu'il a tort.

— S'il interprète mal ma démarche?

— Vous la lui expliquerez.

— S'il refuse de me croire?

— C'est une chance ; mais vous aurez fait votre devoir.

— S'il se montre dédaigneux ou insolent?

— Alors, ce sera un imbécile, et vous le lui direz.

Marcelle se joignit à sa tante, mais en m' engageant à me faire d'abord recommander par plusieurs amis du comte , près desquels je pouvais avoir accès.

Je continuai à me débattre contre ces sollicitations avec une impatience obstinée. Tant de traverses m'avaient aigri dans ces derniers temps que je me défiais de tous les hommes; je n'espérais rien de leur sympathie.

L'heure de sortir vint sans que j'eusse consenti à la démarche qui m'était conseillée. Je pris mes dossiers et je partis brusquement sans avoir rien promis.

Cependant, au fond, je me sentais ébranlé, non par un retour à la confiance, mais par la crainte d'encourir le blâme de Marcelle et de madame Roubertc

— Si je néglige ces inutiles sollicitations, me

disais-je, tout sera porté à ma charge; il sera bien établi que le comte n'attendait que ma visite pour me confier l'administration de ses biens; qu'on ne doit s'en prendre qu'à moi si un autre a été choisi; que cette fois, comme toujours, ce n'est point l'heureuse chance qui m'a fait défaut, mais moi seul qui ai manqué à l'heureuse chance. Ces réflexions surmontaient un instant mes résistances, et je me disais :

— Allons!

Mais presque aussitôt le doute élevait la voix, et je l'entendais murmurer en moi-même :

— A quoi bon ! Ne sais-tu donc pas que chacun ici-bas s'intéresse seulement à soi; que les services rendus sont des avances dont on attend toucher les intérêts; que ceux dont tu iras demander l'appui s'inquiètent peu de ta réussite dont ils n'ont rien à attendre; que solliciter, c'est moissonner le mépris.

Et alors je revenais à mes hésitations; mon pas se ralentissait; pris de défaillance et de dégoût, je voulais renoncer à tout, fuir vers mon étude, m'y renfermer comme le Timon de Shakespeare dans son désert.

Je continuai ainsi jusqu'au faubourg, flottant entre deux résolutions contraires et ne sachant à laquelle m' arrêter.

J'avais atteint un carrefour traversé par tous les chariots des campagnes voisines qui revenaient du marché. La voie était encombrée ; je dus attendre un instant sur les bas côtés qui servaient de trottoir.

Je me sentis tout à coup tiré par mon habit et je me retournai.

Une petite fille d'environ quatre ans était derrière moi, portant au bras un panier rempli de légumes et de fruits. Elle était pauvrement mais proprement vêtue, et tenait levée vers moi sa figure souriante.

— Que veux-tu, mon enfant? lui demandai-je en me baissant pour l'entendre.

— Monsieur, dit-elle, de sa petite voix claire et gaie comme le chant d'un oiseau, c'est que je viens de chez madame Richard qui m'a donné tout ceci pour maman.... Elle est bien bonne pour nous, madame Richard..., Mais il faut que je passe de l'autre côté de la place.

— Tu demeures donc dans le faubourg?

— Oui, et comme maman a peur pour moi des charrettes et des chevaux, elle m'a dit que quand j'arrivais ici, il fallait prier une grande personne de me prendre dans ses bras pour me passer de l'autre côté.

— Et tu viens me prier de le faire.

— S'il vous plaît, monsieur, dit-elle en me tendant ses petits bras.

Je lui pris la main.

— Et tu ne crains pas de t' adresser ainsi au premier passant? demandai-je.

Elle me regarda de ses grands yeux ouverts.

— Craindre !. . . quoi, monsieur ? demanda-t-elle étonnée.

— Qu'on ne te refuse.

— Oh! c'est impossible, répliqua-t-elle avec un sourire ; maman dit que ceux qui sont grands et forts se montrent toujours bons avec les petits.

Je la regardai : ses traits rayonnaient de confiance et de paix. Je la pris dans mes bras avec émotion; je la portai de l'autre côté du carrefour, et je ne la laissai qu'à l'entrée de sa rue.

Elle me remercia par un salut de tête, accompagné d'un éclat de rire amical et d'un de ces bai-

sers que les enfants apprennent à envoyer de la main. Je la vis suivre en courant les maisons, et disparaître enfin dans l'une des plus chétives.

Je repris ma route, troublé et comme attendri.

— Pauvre mère ! pensai-je ; elle vit sans doute à grand' peine, assurée au plus de la nourriture du lendemain, et cependant elle n'a point perdu confiance. Forcée d'envoyer sa fille au loin recueillir une aumône, elle la livre à la protection de Dieu ; elle lui apprend à croire au bien, à tendre ses bras sans crainte vers tout ce qui porte un visage humain ! Et moi , privilégié de la terre , comblé de dons gratuits, pour quelques espérances trompées, je ferme mon cœur à la société, et je n'espère plus en sa bonté !

La leçon était trop claire; elle fut comprise. Retournant brusquement sur mes pas sans plus de discussions avec moi-même, je commençai les visites que Marcelle m'avait conseillées.

Mon changement de dispositions eut l' effet qu'il devait avoir : j'apportais une confiance qui excita la bonne volonté ; je trouvai celle-ci plus ou moins ardente, mais toujours assez visible pour me donner clu courage. Il me sembla que plusieurs de

ceux que je visitais me savaient gré d'avoir cru à leur bienveillance et à leur crédit. De loin, j'avais supposé les hommes durs et dédaigneux ; à l'expérience, je les trouvai, pour la plupart, polis et serviables.

Dès le surlendemain, j'appris que le comte, pressé par de nombreuses sollicitations, m'était redevenu favorable; je me présentai alors hardiment, et notre entrevue eut tout le succès que j'en pouvais espérer. L'affaire se termina, séance tenante, à ma complète satisfaction, et je fus investi de la régie que j'avais désirée.

M. de Noirtiers me demanda seulement de passer les mois de vacances aux Viviers (c'était le nom de sa terre), afin que je pusse veiller au partage des récoltes dont une moitié lui revenait.

Je me serais réjoui de ce séjour si l'habitation du général n'eût été voisine et ne m'eût exposé à le voir. J'étais très-embarrassé de l'attitude que je devais prendre en ce cas , et la peur de sa rencontre m'imposa d'abord une véritable contrainte. Je n'osais m' engager clans les avenues communes aux deux propriétés sans les fouiller d'abord du regard et sans m' assurer que le hasard

ne m'amenait point en face de mon ancien protecteur. Bien des fois une forme entrevue dans les fourrés ou le bruit d'un coup de feu dans les bruyères me fit rebrousser chemin par la pensée qu'il était proche.

Cette préoccupation finit par m'ôter toute liberté ; je la laissai d'abord me dominer, puis j'en eus honte, et, en y pensant, ces précautions inquiètes et fuyardes me semblèrent peu dignes : elles me donnaient l'air d'un coupable ou d'un ennemi.

Au fond, je sentais que toute ma prudence n'était que faiblesse; je m'effrayais d'une épreuve dans laquelle je craignais de manquer de bonne grâce ou de bon sens, et je m'efforçais d'y échapper en m'imposant une gêne de toutes les heures.

Réduite ainsi à ses véritables proportions, ma timidité me parut ridicule ; je me dis que le courage ne consistait point seulement à braver les sérieux dangers , mais les raille contrariétés vulgaires ; qu'au lieu de l'économiser pour les grandes occasions qui se présentaient rarement ou jamais, il fallait savoir le dépenser en détail, aborder de

face et le front haut les choses journalières. Je me rappelai que le monde était plein de gens qui consentaient à affronter la mort et ne pouvaient supporter les taquineries d'un voisin. Héroïque une fois dans la grande bataille, on est lâche tous les jours dans les infimes combats de la vie. Je me le répétai si souvent que mon esprit finit par raffermir mon caractère ; je cessai d'éviter la rencontre du général, et je m'en remis complètement au hasard.

L'épreuve ne se fit point attendre. Un matin , que je me rendais aux champs un livre à la main, j'entendis un bruit de pas au tournant du sentier, je relevai la tête : le vieux chasseur venait à moi, son fusil sur l'épaule. La route était si étroite qu'il fallait lui faire place pour qu'il pût passer; je me rangeai d'abord en me découvrant , puis emporté par un mouvement de cœur :

— Dieu vous garde en santé et vous donne une heureuse chasse , général ! dis- je avec un accent où devait se révéler la franchise du souhait.

Il tressaillit, me jeta un regard rapide, mais se contenta de me rendre mon salut, et passa.

Le sang me monta au visage; l'humiliation et

le dépit me retinrent immobile à la même place, suivant des yeux le général qui disparut derrière les massifs d'aubépines. Cette avance repoussée réveilla d'abord toutes mes irritations d'autrefois. Je m'en voulais d'avoir salué, d'avoir souri, d'avoir parlé ; mais ce ne fut que l'émotion d'un instant. Redevenu de sangfroid, je me dis que j'avais fait mon devoir et que ce n'était point à moi de le regretter.

A la réflexion même, ce qui venait de se passer me raffermit dans mes nouvelles résolutions ; l'injustice obstinée du général rendait mon rôle plus beau, j'y trouvai une nouvelle raison pour persister.

Pendant trois années, je pris à tâche de me montrer voisin toujours plus complaisant, et de maintenir les droits du comte avec une déférence pour le général , que celui-ci ne put s'empêcher de comprendre. Ces procédés, qui l'embarrassèrent au premier instant, finirent sans doute par l'adoucir; il montra moins de raideur lorsque le hasard nous mit en face l'un de l'autre.

Cependant tout s'était encore borné à l'échange de quelques politesses banales, lorsque M. de Noir-

tiers m'ordonna une coupe dans ses bois. Je devais marquer moi-même les arbres qui pouvaient être abattus sans nuire à l'ensemble; je me rendis à la campagne, et je fis venir les bûcherons.

Le second jour de mon arrivée, j'étais occupé à faire mon choix dans la futaie, quand le garde champêtre, qui passait pour sa tournée journalière, s'arrêta et engagea la conversation sur les abattis projetés. Je lui indiquai les parties du bois que la hache devait atteindre; il me montra l'extrémité d'un massif qui s'avançait en rideau dans les prairies.

— Et la corne des Brûlais, demanda-t-il, est-ce qu'on n'y touchera mie?

Je répondis négativement.

— Eh bien ! le général a du gui gnon, rep rit-il ; je gage qu'il aurait donné mille écus pour voir à terre ces arbres-là?

— Pourquoi donc? demandai-je.

— Pardi! rapport à sa maison, reprit le garde champêtre : autrefois il voyait les collines et la rivière à plus de deux lieues ; à cette heure les Brûlais lui masquent tout... Autant dire qu'on a crevé les yeux de son château : aussi a-t-il eu un

— 214" — procès avec l'ancien propriétaire; mais les juges lui ont donné tort.

J'ignorais complètement cette circonstance ; elle me fit suspendre le martelage que j'avais commencé. J'allai au massif des Brûlais ; je me rendis compte des percées à ouvrir pour rendre à la demeure du général ses perspectives, et j'écrivis au comte, afin de lui demander l'autorisation nécessaire.

Dès que je l'eus reçue, je mis les bûcherons à l'œuvre. Moi-même je restai sur le terrain, dirigeant la coupe et pressant le travail. Le troisième jour, il ne restait plus que quelques arbres à abattre ; je venais de les marquer pour la hache, lorsqu'une voix s'écria derrière moi :

— Merci ! monsieur Remy.

Je me retournai : c'était le général.

— Ceci est une vengeance, ajouta-t-il; mais je la subis sans me plaindre.

— Pardon, balbutiai- je, embarrassé; je ne comprends pas. . .

— Oh ! ne cherchez point de subterfuge , reprit-il en souriant; le comte m'a écrit et j'ai vu le garde champêtre. Je sais pourquoi on abat les

arbres des Brûlais; vous avez voulu me rendre mon horizon d'autrefois.

— Et puis-je espérer d'avoir réussi, général? demandai-je.

Il me prit la main.

— Vous en jugerez vous-même, dit-il avec son ancien ton de franchise amicale ; car je suis venu vous chercher, et je vous emmène dîner.,...

Depuis ce jour, le général n'a cessé d'être pour moi ce qu'il avait été primitivement, et son amitié reconquise m'a amplement dédommagé du tort qu'avait pu me faire son ressentiment.

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