CHAPITRE XI
CE OIE COITE Là PROSPERITE. — HISTOIRE l)|A PORTRAIT MAE ESCADRE.
De nouvelles acquisitions du comte de Noirtiers et plusieurs riches clientèles obtenues par son entremise, avaient accru notre aisance d'année en année. J'avais eu besoin d'un cabriolet pour mes courses à la campagne, et, par suite, il avait fallu gager un domestique, louer une remise et une écurie. Nous ajoutions chaque mois à notre loge-
ment quelque meuble ou quelque ornement ; enfin nous nous aperçûmes qu'il avait mille incommodités jusqu'alors inaperçues. Le quartier était pauvre, la maison de médiocre apparence, l'escalier obscur et le jardin trop rétréci. Après de longues hésitations, nous parlâmes de le quitter pour aller habiter la ville neuve.
L'affaire fut délibérée en conseil de famille. Madame Roubert parla contre le projet : elle prétendit qu'avec les nouvelles pièces jointes à notre appartement, nous devions nous trouver suffisamment au large ; que deux déménagements équivalaient à un incendie, et que les vieux meubles déplacés se transformaient, le plus souvent, en planches vermoulues et en clous rouilles.
— De mon temps, dit-elle, on naissait, on vivait et on mourait sous le même toit, sans s'inquiéter du changement de fortune ; l'argent acquis était placé en terres, ou dans le commerce; on ne l'employait pas à s'acheter des infirmités sous le nom d'habitudes, et personne n'était assez douillet pour ne pouvoir dormir dans le lit de son père. Aussi les familles se continuaient; les logis, au lieu de se désigner par un numéro, se désignaient
par un nom ; chaque rue formait une grande famille où l'on se connaissait de père en fils, et les villes n'étaient pas, comme aujourd'hui, des auberges dans lesquelles les voisins se succèdent sans se connaître.
Je voulus défendre le présent en expliquant à la tante de Marcelle les avantages de cette mobilité moderne qui travaillait à une grande unité, et ne détruisait les associations particulières qu'au profit de la sociabilité générale.
— Tout ce que vous voudrez, répliqua madame Roubert, qui interrompit mes développements humanitaires; mais il n'en est pas moins vrai que, maintenant, vous voulez manger le gibier dès qu'il est pris! on n'aime plus à faire de provisions. Il semble, cher ami, que votre génération soit en chambre garnie sur la terre du bon Dieu ; dès que les revenus augmentent, on change d'hôtel. Voyez, vous-même, qui êtes un des plus raisonnables, hier votre logement vous suffisait ; aujourd'hui voilà qu'il vous serre les coudes ! On dirait que la prospérité est une hydropisie et qu'elle fait grossir; là où vous vous trouviez à l'aise, vous ne pouvez plus vous retourner.
Marcelle s'efforça, à son tour, de justifier notre changement; elle prouva à sa tante que les conditions avaient cessé d'être les mêmes. Les enfants grandissaient, des affaires plus étendues me créaient de nouvelles obligations; tout devait d'ailleurs se borner à un déplacement, et nous ne voulions rien changer à notre vie.
Mon père, jusqu'alors étranger au débat, l'interrompit par un sourire.
— - Ne croyez pas cela, ma fille, dit-il à Marcelle ; chaque lieu a son atmosphère qu'on ne peut emporter avec soi; quiconque prend d'autres habitudes se transforme lui-même.
— Mais au moins peut-il conserver ses affections ?
— - Pourvu qu'elles fassent partie de sa vie nouvelle.
— Quoi ! vous pensez que l'inégalité des positions sépare les cœurs.
— Comme la différence des langages sépare les esprits! Là où les joies et les peines ne sont plus communes, les épanchements doivent bientôt cesser. Le moyen d'être ami quand on ne peut espérer ou se plaindre ensemble, quand les préoccupa-
tions de chaque instant vous séparent, quand le roi rêve à sa couronne et le berger à son troupeau? La parité des besoins est la première condition pour le mariage des âmes ; tout homme qui déménage sa vie laisse forcément derrière lui, avec ses vieilles habitudes, ses vieilles amitiés.
Malgré mon respect pour Ja sagesse de mon père, je ne voulus point croire à ses prévisions. Quelle que fût ma nouvelle demeure, j'étais certain de conserver pour la famille Hubert la même affection que par le passé. Un voisinage moins prochain pouvait rendre nos relations plus rares, mais elles resteraient certainement aussi familières.
Cependant à l'annonce de notre départ, Justin et sa femme ne purent retenir une exclamation douloureuse.
— Je m'y attendais, dit le premier; mais je repoussais toujours cette pensée comme la menace d'un malheur qu'on ne peut éviter.
Laure, saisie et muette, serrait sa fille contre ses genoux en nous regardant, des larmes clans les yeux! Marcelle jeta un bras autour de son cou, tandis que je prenais la main de Justin, et nous
répétâmes à l'envi tout ce qui pouvait leur rendre cette séparation moins pénible.
Ils se prêtèrent à nos consolations avec une tendresse souriante. Ames toujours sereines, l'une échappait à l'amertume par la force, l'autre par la soumission !
Après la première expression de regret que leur avait arrachée la surprise, ils ne montrèrent ni tristesse ni dépit; mais se mettant à l'unisson de nos préoccupations nouvelles, ils écoutèrent avec intérêt toutes nos confidence, discutèrent avec nous nos projets, et s'associèrent franchement à cet entrain joyeux et un peu bruyant qui accompagne toute réussite.
L'heure du déménagement venue, madame Hubert aida Marcelle à remplir les malles et à faire les paquets, pendant que Justin se chargea de ma bibliothèque qui, grâce à lui, arriva intacte dans notre nouvelle demeure.
C'était une maison récemment bâtie dont l'élégance et le confort nous avaient d'abord séduits, mais ne tarda point à nous embarrasser. Notre modeste ménage, transporté clans le charmant Jogis, y produisit l'effet d'une verrue sur un beau
visage ; il y avait entre le cadre et le tableau un désaccord dont l'œil de madame Roubert luimême fut choqué.
— Dieu me pardonne! votre ameublement gâte tout, dit-elle; c'est comme une guenille à un balcon doré. Si vous avez le moindre sentiment du beau, vous jetterez votre mobilier par les fenêtres.
Sans accepter l'expédient, nous reconnûmes qu'il fallait se résigner à un sacrifice, et, après avoir consulté nos ressources, nous nous décidâmes à vendre notre ménage.
Les Hubert en achetèrent une partie, pour avoir, disaient-ils, des souvenirs de notre chère intimité. Tout n'allait point, en effet, se borner, comme nous l'avions cru, à une perte de voisinage. Au moment où nous prenions possession de notre nouveau logement, Justin était nommé, avec un faible avancement, à un nouvel emploi qui le forçait à quitter le pays. Il devait habiter un bourg de peu d'importance dans un canton éloigné, sans espoir d'en sortir de longtemps.
La séparation fut cruelle, bien qu'adoucie par la résignation des deux exilés. On pleura et l'on promit de s'écrire souvent. A vrai dire, je perdais
avec Justin un grand exemple, en même temps qu'un excellent ami. Son indifférence pour les jouissances inférieures de la vie m'empêchait de me baisser vers elles ; pour continuer à lui parler et à le comprendre, j'étais forcé de me tenir à son niveau.
Ces adieux avaient retardé l'installation de notre nouveau ménage; nos amis partis, il fallut s'en occuper.
La vente du vieux mobilier avait produit peu de chose ; mais, en revanche, l'achat de celui qui devait le remplacer nous coûta fort cher. Marcelle apporta dans ses acquisitions le goût distingué qu'elle mettait dans tout. Commentant à sa manière la maxime de Platon, que le beau est le reflet du bon, elle choisit ce qu'elle put trouver de plus élégant et de plus ingénieux. A la vue des mémoires, je fus un peu effrayé; mais elle me prouva que l'excellent n'était jamais trop cher, et je compris que nous nous ruinions par économie !
Au reste, notre maison se trouva charmante. Le peu de vieux meubles conservés avaient été ensevelis dans les coins les plus sombres, ou cachés derrière leurs brillants successeurs, Ce n'é-
tait partout que mousselines, damas, velours, torsades ! Marcelle s'ébattait au milieu de tout cela avec l'aisance gracieuse que savent mettre les femmes à s'établir dans le luxe ; on eût dit qu'elle avait toujours frôlé la soie et ne s'était jamais promenée que sur des tapis d'Aubusson.
Quant à moi, j'étais singulièrement embarrassé. Tout ce qui m'entourait avait une splendeur qui m'imposait. Puis, il fallait se rappeler les consignes données par la gouvernante du palais. Défense d'appuyer les pieds aux barreaux des sièges; défense de déposer son chapeau sur la table de citronnier; défense d'oublier un livre sur le canapé de velours; défense de s'asseoir sur la causeuse dont les élastiques étaient trop faibles pour mon poids; défense de toucher par distraction aux glands des rideaux dont j'effilais, disait-on, les franges. . . ; défense ! . . . défense ! . . . défense ! Je ne lisais que ce mot contre les murs, sur les meubles, à ma tête, à mes pieds ! Oh ! combien je regrettais mon vieux fauteuil de cuir éraillé dont je pouvais, aux heures de méditations, arracher impunément le crin par quelque accroc béant I Quels soupirs en resongeant à ma petite table de sapin que mon
canif entaillait en liberté quand l'esprit rebelle faisait attendre ses réponses ! Cependant je finis par m' accoutumer à ces gênantes délices. Si l'indépendance y perdait quelque chose, en revanche le regard se plaisait dans ces somptuosités charmantes. Peu à peu , je ne sais quelle ivresse vous gonflait le cœur; on se sentait fier de ce luxe, on se savait gré d'être entouré de tant de velours et de clous dorés, on en avait beaucoup meilleure opinion de soi et un peu plus mauvaise opinion des autres.
Bien entendu que cela ne vint pas tout de suite, mais par imperceptibles doses, sans qu'on s'en aperçût. La vanité ressemble aux miasmes des maremmes; on respire son poison sous un ciel aussi bleu que le saphir, et dans une brise qui semble n'apporter que des parfums !
Au milieu de ce faste, pourtant, quelques restes du vieux ménage déparaient encore le nouveau. J'en voulais surtout à un portrait de Marcelle donné par madame Roubert, et dont les baguettes de bois noirci grimaçaient au milieu de nos larges cadres à dorures sculptées. Chassé du salon, puis de la chambre à coucher, il s'était enfin réfugié à
la paroi la moins éclairée du petit boudoir où nous nous tenions d'habitude.
Un soir que le soleil couchant le frappait d'un rayon oblique, je fus plus choqué de son aspect que je ne l'avais encore été jusque-là. C'était l'œuvre d'un de ces artistes nomades qui vont de ville en ville, préparant des galeries d'ancêtres aux plus humbles familles. Rien n'arrêtait le regard sur l'image d'une ressemblance triviale ; on n'y retrouvait pas même la plaisante maladresse habituelle à ces peintres ordinaires de la bourgeoisie; la toile, sans accent, trahissait le pinceau vulgaire condamné à une consciencieuse médiocrité; le visage était terne, le vêtement roide, l'attitude contrainte; l'ensemble avait enfin je ne sais quoi d'étriqué et de pauvre, qui formait contraste avec l'entourage.
J'en fis tout haut la remarque, et Marcelle me rappela qu'elle avait déjà proposé d'envoyer ce portrait rejoindre, dans les combles, plusieurs vieilles toiles de famille. La question était de savoir comment le remplacer.
Nous hésitions entre une étagère gothique, un miroir de Venise, ou une gravure, et je tenais en-
core à la main le portrait décroché du mur lorsque mon père entra.
La difficulté lui fut soumise; il prit le cadre de bois noir sans répondre, et se mit à regarder l'image qu'il entourait.
— Vous cherchez où est Marcelle, n'est-ce pas? lui demandai-je en souriant.
— Non, répondit-il, je cherche un souvenir.
— Comment ?
— Cette peinture ne vous vient-elle point de madame Roubert ?
— En effet, dit Marcelle.
— Vous étiez seulement fiancés, et Remy avait souvent regretté de n'avoir pas au moins votre portrait, lorsqu'on annonça l'arrivée d'un peintre dans notre petite ville. C'était à l'époque du procès soutenu par votre tante, et qu'elle a gagné depuis. La gêne se faisait sentir au logis • il fallait calculer la dépense par journée ; le prix d'une toile et d'un cadre comme ceux-ci eût dérangé le budget de l'année.
— Oh ! je me le rappelle.
— Si je ne me trompe, c'est alors que madame Roubert se mit à tricoter des chemises de laine
pour nos mariniers ; elle se levait plus tôt, se couchait plus tard, et ce fut le travail de son aiguille qui paya le travail du pinceau.
— Ah ! je l'ignorais, m'écriai-je.
— Mais tu sais au moins ta joie quand tu trouvas le portrait suspendu au mur de ta petite chambre, continua mon père ; je n'ai point oublié avec quel transport tu vins me l'annoncer. Je te vois encore devant la toile me tenant par un bras : — Mais regardez donc, mon père, comme ce sont ses traits!... Comme voilà bien son air calme, sa démarche un peu timide... ; et elle a choisi précisément la robe que j'aime..., et elle a fait peindre là, dans le fond, le petit volume que je lui ai donné... — Tu t'approchais de la peinture , tu lui riais, tu aurais voulu la serrer dans tes bras ! dans ta distraction tu n'avais pas seulement remarqué les baguettes noires ; le portrait était embelli de ton amour et assez richement encadré dans ta joie!
— Croyez... que je n'ai rien oublié de tout cela, répliquai-je en baissant les yeux avec embarras.
— Je l'espère, reprit-il doucement; mais il te
semble sans doute que cette image n'est plus ici chez elle ; que, du haut de son cadre indigent, elle contemple avec surprise tout ce qui l'entoure, qu'elle ne peut rien reconnaître et qu'elle sera mieux là-haut avec ses anciens amis.
Marcelle et moi, nous nous regardâmes.
— Non, m'écriai-je, après une courte hésitation, il ne sera point dit que le luxe aura chassé d'ici les souvenirs. Reprends ta place, cher portrait qui me parles du passé! Que Dieu me châtie si je puis jamais avoir honte de toi ! reste pour me rappeler le temps des espérances modestes, pour me dire que j'ai été jeune, pauvre et heureux !
Dès le lendemain, Marcelle et moi, nous réunîmes dans le boudoir tout ce qui nous restait de notre vieux ménage d'autrefois, afin de faire compagnie au portrait, et nous réservâmes exclusivement cette pièce pour nos réunions intimes. Chacun y retrouva son siège favori et y reprit ses vieilles habitudes. Emporté malgré moi, pendant la semaine, dans le tourbillon du monde où mes nouvelles relations m'appelaient, je revenais jouir là, tous les dimanches, des faciles joies qui m'avaient suffi si longtemps. J'avais espéré que ce
retrait, fermé à tout visiteur étranger, serait pour moi comme la cellule secrète où le pâtre persan, devenu ministre du calife, allait revoir ses rustiques habits, et que j'y retrouverais des réminiscences qui me serviraient de sauvegarde.