CHAPITRE XII
LES ECONOMIES DE CEUX QUI ME VEULENT SE PRIVER DE R1E\, — l'XE LEÇON D AMITIÉ.
Les circonstances nous emportaient malgré tout! Obligés de fréquenter les propriétaires les plus opulents du pays, nous nous .vîmes insensiblement amenés à vivre comme eux. Nos enfants, mêlés aux leurs, durent adopter le même luxe de costume; notre table, où il fallut, de loin en loin,
les inviter, devint plus délicate. J'ai dit que mes
— 23/* — courses continuelles aux biens que j'étais chargé de régir avaient exigé l'achat d'un cabriolet ; il devint nécessaire, pour nos visites aux châteaux voisins et pour nos soirées d'hiver, cVy joindre une calèche. Nous glissions, malgré nous, sur cette pente ruineuse, grossissant toujours les frais pour conserver les bénéfices. Le flot d'argent qui tombait dans ma caisse ne faisait que la traverser. Au fond, nous n'étions pas plus riches, nous dépensions seulement davantage.
La tante Roubert nous rappelait bien parfois que quiconque n'épargnait point était pauvre, puisqu'il se trouvait à la merci du lendemain. Elle nous recommençait à chaque visite l'histoire de la cigale et de la fourmi. Nous tombions d'accord de tout; mais le moyen de réforme nous échappait.
Cependant la dépense toujours croissante finit par nous effrayer. On se réunit en conseil de famille pour discuter sérieusement le budget. Comme ministre des finances, Marcelle apporta tous ses comptes et se soumit à notre examen.
Le premier chiffre qui nous frappa fut celui du loyer. Madame Roubert rappela ses anciennes ob-
jections; mais Marcelle répondit par la doctrine du fait accompli! Elle reconnaissait sa faute et n'en défendait que la conséquence; on pouvait condamner librement le passé pourvu qu'on ne touchât point au présent.
Vint ensuite l'article de la calèche et du cabriolet. Ce fut à mon tour de prouver que je ne pouvais me passer du second, et que la première étant achetée n'imposait plus qu'une charge insignifiante.
On passa clone à la table : Marcelle fit observer qu'il fallait nécessairement y recevoir ceux dont j'étais le patron ou l'obligé , que c'était souvent le seul lieu de rendez-vous et le plus sûr moyen de traiter les affaires. A l'en croire, les dîners auraient dû faire partie des frais de bureau.
On arriva à la toilette ; mais ici encore on devait subir le joug. Il était impossible de s'habiller autrement que ceux dont on faisait sa compagnie. L'élégance de Glaire et de Léon n'était point un choix, c'était une nécessité. Marcelle déclara qu'elle déplorait plus que personne le luxe des modes nouvelles. Si sa fille portait des robes de soie, c'était bien contre son gré ; si son fils était vêtu de ve~
lours, elle en gémissait; mais ne fallait-il point éviter qu'on les remarquât; et le plus sûr moyen de les dégoûter de la simplicité n'était-il pas d'en faire pour eux une humiliation ?
On parla alors des domestiques; je n'eus point de peine à faire comprendre que le garçon m'était indispensable, et Marcelle en fit autant pour les deux servantes. La seule économie qui parût possible fut une diminution de gages!
Les principaux chiffres relatifs au jardin , aux voyages, aux embellissements intérieurs, aux soirées d'hiver, aux correspondances, furent également examinés et maintenus. Mon père conclut, en souriant, qu'il en était des budgets domestiques comme de ceux de l'État, et qu'on les discutait seulement pour reconnaître qu'il n'y avait rien à y changer ; mais Marcelle voulut prouver le contraire en proposant plusieurs économies de détail.
On pouvait d'abord supprimer notre abonnement à deux journaux, et renoncer à tout nouvel achat de livres. Nous avions jusqu'alors employé des ouvriers de confiance dont on n'avait pas discuté les salaires; grâce à la concurrence, on obtiendrait ailleurs de plus douces conditions. Mar-
celle avait déjà quitté sa blanchisseuse et changé son ancienne couturière ; elle aurait le courage de continuer ces réformes. Les leçons données aux enfants par des maîtres particuliers étaient chèrement payées ; on pouvait réduire la dépense en envoyant Claire et Léon aux externats les mieux fréquentés. Tous ces changements devaient réaliser une notable économie, et en amèneraient une foule d'autres qu'on ne pouvait énumérer.
Madame Roubert avait écouté en tricotant; elle plia les épaules.
— Gage qu'avec toutes tes réformes tu ne gagnes pas cent écus, dit-elle.
Marcelle se récria.
— Mettons plus, reprit sa tante : cinq cent francs, si tu veux ! Ne voilà-t-il pas une belle épargne pour faire la dot de ta fille et la position de ton fils.
— Sans compter, ajouta sérieusement mon père, que vous, qui ne pouvez réformer le superflu de votre table, vous voulez enlever le pain quotidien à votre esprit. Il vous faut le même luxe, et vous l'exigez à moindre prix de ceux qui le fournissent ; vous trouvez enfin plus facile d'économiser sur les
instituteurs de vos enfants que sur vos voitures et vos chevaux !
Marcelle changea de visage et voulut se défendre ; mon père lui prit la main :
— Ne t'excuse pas, chère fille, dit-il en la baisant au front 5 la réflexion t'a manqué, non la bonne volonté; mais combien d'autres font ce que tu proposes! Depuis la grande dame qui, en carême, dînait comme d'habitude, mais faisait jeûner sa maison pour le rachat de ses péchés, combien de gens ont voulu les bénéfices sans les charges de la réforme ! C'est une des conséquences de la prospérité trop avidement savourée : elle altère en nous le sentiment de la justice ; elle nous amollit ; nous nous accoutumons à laisser aux autres le fardeau et à le grossir sans mesure. Croyez-moi, enfants, n'économisez rien si l'économie doit être prise sur le salaire du travailleur et non sur vos plaisirs ou sur vos vanités.
Il fallut s'arrêter à ce parti et faire face aux ruineuses habitudes par lesquelles nous nous étions laissé envahir.
Au reste, la dépense d'argent n'était point la pire; celle de liberté, de temps et de santé me
pesait bien davantage. Les visites à faire ou à recevoir ne nous laissaient plus aucun moment à nous-mêmes.. Il avait fallu renoncer aux veillées cle famille ; mon père et la tante Roubert ne nous voyaient plus qu'en passant.
Je sentais que nous nous desaccoutumions.de l'intimité. Pour satisfaire au monde nous négligions nos devoirs ; tout ce qu'on accordait aux connaissances, on le prenait aux amis. La correspondance avec les Hubert, d'abord active, s'était bien vite ralentie cle notre côté. Justin, livré aux mêmes méditations, continuait à m' écrire de longues lettres clans lesquelles il discutait toujours les grands problèmes qui nous avaient passionnés autrefois; mais je lui répondais en courant comme un homme cjui a trop d'affaires pour s'occuper cle son âme et de l'humanité. Laure, de son côté, racontait à Marcelle leurs promenades, leurs lectures, les progrès cle sa fille, et lui demandait sur nos enfants et nous des détails qu'on n'avait jamais le temps cle lui donner.
Le souvenir de ces tendres amis allait ainsi se perdant clans le tourbillon cle notre vie mondaine. Peu à peu, et sans que nous en eussions
— 2/jO — nous-mêmes conscience, leur tendresse devenait un embarras ; nous ne la portions déjà plus comme une couronne, nous la traînions comme une chaîne. Honteuse infirmité de l'âme humaine que toute continuité fatigue, et où rien ne dure! Nous formons le plus doux, le plus bel attachement; nous lui donnons tout, nous en recevons tout ; il semble devenu une part inséparable de notre vie, et pendant cette ferveur même, l'oubli tisse silencieusement sa toile dans un coin de notre cœur. Vienne une distraction forcée, une absence qui détourne notre attention de cette sainte amitié, quand nous la chercherons de nouveau, elle aura subi le sort de ces épitaphes que la mousse gagne lentement et finit par effacer !
Nous n'en étions point encore là avec les Hubert, mais nous y tendions. Aucun d'eux pourtant ne semblait le soupçonner. Leurs lettres avaient toujours la même expansion. A leurs yeux, notre négligence constatait notre servitude ; ils ne s'en plaignaient pas, ils la plaignaient.
Leur seul murmure était contre la séparation ; ils ramenaient sans cesse l'espérance de nous revoir, ne fût-ce qu'une heure : c'était leur entretien
— 2/jl — favori, le rêve de la promenade et du foyer! Une circonstance inattendue sembla devoir le réaliser.
Le comte de Noirtiers se trouva retenu par la goutte à son château. Il ne pouvait songer à me rejoindre, comme d'ordinaire, aux Fresnaies pour m'indiquer les travaux de l'année, et c'était chose longue et difficile à traiter par lettres; il m'écrivit son embarras en me proposant, pour tout arranger, de venir passer chez lui, en famille, une partie des vacances.
Les Hubert en l'apprenant poussèrent des cris de joie. La route qui conduisait au château de Noirtiers ne passait qu'à quelques lieues de leur bourg; il suffisait d'un détour pour que nous pussions nous réunir. Les chambres étaient déjà préparées en notre intention ; du matin au soir on ne parlait plus d'autre chose; Justin avait fermé ses livres et Laure oubliait les leçons de Pienée.
Cette chaleur d'espérance nous jeta dans une véritable perplexité. Le comte nous pressait; sa voiture devait venir nous prendre en poste ; une halte au milieu du voyage dérangeait tous nos plans. Le détour à faire pour se rendre au bourg
habité par nos amis était d'ailleurs de plusieurs
lieues ; on nous parlait de routes de traverse difficiles et embrouillées; j'entrevoyais clés embarras de tout genre : aussi, après en avoir délibéré avec Marcelle, il fut convenu que nous nous excuserions sur la nécessité d'arriver à jour fixe au château de Noirtiers. L'entrevue, si elle pouvait avoir lieu, devait être remise à notre retour.
Cette possibilité, que nous n'avions mise en avant que comme une consolation, fut accueillie comme une promesse. Justin et Laure ne cherchèrent point à examiner si notre empressement égalait le leur. Incapables de soupçonner des amis, ils ajournèrent le bonheur qu'ils s'étaient promis avec la bonne grâce indulgente et tendre à laquelle ils nous avaient accoutumés.
Mais l'embarras n'était que reculé pour nous. Lorsqu'il fallut repartir de chez le comte, les mêmes motifs qui nous avaient déjà déterminés nous engagèrent à éviter le détour proposé. Nous prétextâmes cette fois la santé de Claire, qui nous préoccupait réellement depuis quelques jours, et, voulant racheter notre manque de parole, nous écrivîmes tous deux cette fois plus longuement et avec plus de tendresse.
Au fond, nous étions mécontents de nousmêmes. Nous évitions de prononcer les noms de Justin et de Laure. Pour ma part, j'avais hâte de dépasser le village où nous eussions dû quitter la grande route pour les visiter. Quand notre postillon le nomma en nous le montrant de loin, je ne pus me défendre d'un battement de cœur. Il était encore temps de revenir sur notre résolution ; comme César, j'étais arrivé aux bords du Rubicon ! mais je me raidis comme lui contre les remords, et je laissai les chevaux galoper.
Nous atteignions déjà les premières maisons, quand nous aperçûmes un petit chariot découvert qui accourait vers nous dans un tourbillon de poussière; tout à coup un cri part, le chariot s'arrête, le nuage de poudre retombe et j'aperçois monsieur et madame Hubert qui se précipitaient à terre.
Le saisissement me coupa d'abord la parole; Marcelle se remit plus tôt que moi. Laure l'avait prise dans ses bras, puis quittée pour ses enfants, puis de nouveau embrassée. Toutes deux pleuraient et riaient tout à la fois; les questions se succédaient, se croisaient sans laisser place aux
réponses; enfin la première émotion se calma, et l'on put s'entendre.
A la réception de notre lettre, monsieur et madame Hubert avaient eu la même pensée. Puisque nous ne pouvions venir jusqu'à eux, c'était à eux de venir jusqu'à nous. Il ne serait point dit que, par leur faute, ils se seraient privés du bonheur de revoir des amis ! La petite charrette de l'épicier avait été aussitôt louée; on était parti abandonnant tout le reste , et depuis trois heures on voyageait sous le soleil. Ils étaient couverts de sueur et blancs de poussière, mais remerciaient Dieu, puisqu'ils avaient pu arriver à temps pour nous embrasser au passage !
Tant d'indulgence et une amitié si dévouée m'attendrirent. Je comparai, avec confusion, notre conduite à celle de Laure et de Justin. La crainte de légers embarras nous avait fait renoncer à les voir, et eux avaient tout bravé pour venir. Je rougis en comparant notre brillant équipage à leur petit chariot poudreux, et, pris d'un sincère remords, je m'écriai :
— Non, vous ne serez point venus en vain nous chercher jusqu'ici, et nous ne nous séparerons
— 2\b pas après cet embrassement de passage. Chers et précieux amis ! tout est moins pressé que de vous voir. Que Laure prenne ma place, je remonte avec Justin dans le chariot, nous voulons vous reconduire.
— Et vous nous resterez, s'écrièrent-ils tous deux à la fois.
— Jusqu'à demain.
Justin me prit les mains , tandis que Laure se jetait dans les bras de Marcelle.
— Ah! ma fille pourra donc vous embrasser, s'écria-t-elle; vite, vite, en route; c'est du bonheur que nous lui volons.
Le voyage fut charmant : nous suivions des chemins infréquentés, où le bruit des roues s'éteignait sur l'herbe. Hubert avait repris nos entretiens d'autrefois : c'était toujours le même dévouement aux hommes, avec la même sérénité patiente. Ramené par lui dans son ancienne atmosphère, mon àme se réveilla aux grandes aspirations, et, lorsque nous arrivâmes, j'avais retrouvé quelques-uns des mes enthousiasmes cle jeunesse.
Renée accueillit nos enfants, comme Laure et
— 2Zi6 — Justin nous avaient accueillis nous-mêmes, La journée ne parut point durer une heure. Nous dînâmes sous une tonnelle, dans un jardin cultivé à la paysanne, où l'on entendait le bourdonnement des ruches mêlé au gazouillement d'un ruisseau. La veillée se prolongea sous les étoiles ; enfin il fallut se séparer.
Les chambres auxquelles on nous conduisit étaient évidemment les plus belles du logis; mais Glaire et Léon, accoutumés au luxe de la ville et du château de Noirtiers, ne furent frappés que de la pauvreté de leur ameublement; moi-même j'en éprouvai une sorte de serrement de cœur dont je fis part à Marcelle ; elle me regarda avec surprise :
— Ne reconnais-tu donc pas tout ce qui t'entoure? demanda-t-elle ; ce sont les premiers meubles de notre jeune ménage rachetés par Justin avant son départ.
J'examinai plus attentivement, et je les reconnus en effet.
Ainsi, ce qui venait de choquer mes regards les avait autrefois charmés, et là où mes enfants n'apercevaient qu'indigence, nous avions trouvé longtemps la richesse! A quoi donc avait servi la
— 2kl — prospérité, sinon à nous rendre le bonheur plus difficile?
Cette idée me saisit, et je restai rêveur près de la* fenêtre. Quand Claire et Léon furent couchés, Marcelle vint me joindre ; je vis qu'elle aussi était émue.
— Ah! que de leçons en un jour, lui dis-je à demi-voix, et combien le passé fait honte au présent! Que nous reste-t-il des bonnes résolutions de notre jeunesse ? Des cœurs refroidis et des besoins factices ; l'indépendance des sentiments sacrifiée à la dépendance des choses, la vie transportée du dedans au dehors, l'éclat et le bruit substitués à l'intimité et à la réflexion. Oh! s'il se peut, n'oublions jamais cette journée, Marcelle; défendons-nous assez bien des vanités et de la mollesse pour retrouver, sans dédain, l'humble mobilier des jeunes années, et tâchons de nous rappeler désormais que tout chemin est assez court, toute voiture assez douce et tout temps assez beau quand ils conduisent vers un ami !