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CHAPITRE XV

DECX PAGES I»U MEMORIAL. — LA VISITE A LA BOUE MIETTE. — CE QUE DEVIENT LA BOURSE DOXT LA FANTAISIE TIENT LES CORDONS. — LA PRODIGALITÉ DES PAUVRES GENS.

Les années se succèdent, et je ne trouve sur les feuilles de mon Mémorial de famille que de courtes notes relatives à des événements journaliers restés sans souvenir et sans conséquence : — pertes d'argent, refroidissements d'amis, plaintes contre les enfants, inquiétudes d'avenir, dissentiments passagers avec Marcelle ! — La vie commune continue

sans sérieux changements : ce sont toujours les mêmes joies et les mêmes chagrins. On se tient en vain sur ses gardes, les nuages arrivent du même point de l'horizon ; chacun vieillit dans son infirmité. Claire fleurit comme un rosier; Léon pousse comme un jeune pin ; mais celui-ci continue de ne tenir compte de la foudre ni du vent ; celle-là de flotter à toutes les brises! Je trouve dans mes notes vingt récits qui témoignent de leurs caractères; j'en choisis deux qui suffiront : ce sont des pages détachées au hasard dans le Mémorial.

6 mai... — Vite, Félicité, venez m' aider; aujourd'hui maman me laisse régler moi-même ma toilette ; nous allons voir ma nourrice à la campagne... Chère Nanette! sera-t-elle heureuse!... Comme je vais l'embrasser!... Oh! le beau jour. Félicité, voyez donc; le soleil vient de reparaître, et les petits oiseaux chantent pour moi.

Je suis accoudé sur mon bureau, tandis que Claire cause ainsi avec la femme de chambre de sa mère ; nous ne sommes séparés que par une petite cour, et sa voix m' arrive sans obstacle à travers la fenêtre entr' ouverte. Je l'entends rire, chanter, répéter sans cesse à Félicité : — Plus vite ; et l'ar-

— olo —

rêter pour remettre en question ce qu'elle allait faire.

Au reste, je comprends cette turbulence de joie. Voilà près d'un an que cette visite est projetée et toujours remise, au grand dépit de tout le monde. Nanette est prévenue; elle attend « sa petite, » comme elle dit, en parlant de Claire.

Nanette ne l'a pourtant point allaitée, mais elle lui a été une seconde mère. C'est dans ses bras que l'enfant a appris à parler; nuit et jour elle a veillé sur elle sans réclamations, sans ennui, répondant à ses pleurs par des caresses, et berçant ses jeunes souffrances dans les rires ou les chansons. Mariée aux champs à un pauvre ouvrier de village, l'excellente femme est restée aussi dévouée à Claire. C'est toujours la même Servante de tendresse 3 comme on disait dans le vieux langage; elle ne peut parler de « la petite » sans avoir les yeux mouillés de larmes ; elle est reconnaissante , comme tous les bons cœurs, bien moins de ce qu elle a reçu que de ce qu'elle a donné.

Je ne pense jamais à elle sans être frappé de notre exigence et de notre ingratitude pour les gens que nous tenons à gages. Leurs défauts nous

irritent et nous leur imposons les nôtres; nous condamnons sans pitié leurs vices et nous ne leur permettons même pas de croire que nous en ayons; nous recevons leurs secours journaliers sans remarquer ce qu'ils peuvent y mettre de sensibilité, oubliant que ceci est un don gratuit!

Pendant que je pensais ainsi à Nanette et à la reconnaissance trop souvent refusée à ses pareilles, Claire et Félicité continuaient leur conversation entrecoupée de débats.

La première, à qui on laissait ce jour-là, ainsi qu'elle venait de le dire, la responsabilité de sa toilette, avait commencé par demander une simple robe de toile peinte. Elle en serait, disait-elle, plus libre et n'aurait à craindre ni la poussière, ni l'herbe humide, ni les changements de temps. Mais les tiroirs ouverts par Félicité avaient, peu à à peu, modifié ses intentions; elle venait d'apercevoir une mantille de dentelle qu'elle n'avait encore portée qu'une fois. N'était-ce pas l'occasion de s'en servir? Il faisait si beau et la mantille était si jolie! Lorsqu'elle l'eut essayée, elle ne put se résoudre à la quitter et déclara que, réflexion faite, elle la gardait.

Félicité fit observer qu'il fallait alors renoncer à la robe d'indienne; on chercha dans de nouveaux tiroirs, et j'en entendis faire la revue. Claire se passionnait successivement pour chaque robe, et trouvait une raison péremptoire pour la préférer à la précédente. Elle s'arrêta enfin à une douillette de soie donnée par madame Roubert, Félicité objecta bien que c'était un vêtement d'hiver; mais on lui répondit que le mois de mai n'appartenait précisément à aucune saison. Si les matins étaient assez chauds pour qu'on portât une mantille de dentelle, les soirs étaient assez froids pour justifier la douillette de taffetas ! Les brodequins, la coiffure, les rubans, renouvelèrent le même débat; et il se trouva toujours que ce qui plaisait à Claire était de saison. Je la vis enfin sortir de sa chambre couverte de soie, de tulles, de festons, et bigarrée comme un arc-en-ciel.

Au mouvement de surprise échappé à Marcelle, qui était venue me rejoindre, elle s'excusa en déclarant qu'elle avait voulu être belle pour faire honneur à Nanette. Elle venait de se donner à ellemême cette nouvelle justification ; car, comme tous ceux qui cèdent à l'impulsion de la fantaisie,

elle avait une excuse prête pour chaque faiblesse, et, réflexion faite, son caprice se trouvait toujours un calcul de haute raison.

Ni Marcelle ni moi ne relevâmes cette innocente fourberie. On monta dans le char à bancs, et on se mit en route par un de ces soleils adoucis qui consolent de l'hiver, sans faire encore peur de l'été.

Léon ne pouvait tenir en place. Il exécutait sur son banc, sur le timon et jusque sur la croupe des chevaux mille exercices gymnastiques , dont la mère s'épouvantait sans qu'il tînt compte de son effroi ni de ses défenses. Quant à Claire, sa toilette resplendissante semblait lui imposer à elle-même ; sa joie contenue ne se trahissait que de loin en loin par quelques éclats de rire sans cause. Il fallut le grand air, la vue des fleurettes ondulant à flots dans les prairies, et l'irrésistible appel des grands horizons ouverts pour l'arracher à son silence compassé. Elle se mit alors à parler de Nanette ; elle la savait pauvre et chargée d'une nombreuse famille : aussi lui apportait-elle toutes ses épargnes dans une bourse de soie tricotée en son intention. Faute d'économie, la somme était malheureuse-

ment légère; mais elle se promettait d'être plus prévoyante désormais.

Pendant qu'elle racontait à sa mère ses projets de thésaurisation pour l'avenir, une pauvre femme s'approcha du char à bancs que j'avais arrêté un instant, afin de laisser souffler les chevaux. Elle était courbée par l'âge, et priait de cette voix plaintivement distraite que donne l'habitude des refus. Glaire s'interrompit avec un mouvement de pitié, fouilla vivement dans sa bourse et donna à la mendiante une petite pièce d'argent.

Mais un peu plus loin, nous rencontrâmes de nouveau un vieillard infirme, puis des orphelins couverts de haillons, et elle voulut chaque fois s'associer à notre aumône.

— Nanette, qui est si bonne, n'en^sera point fâchée, dit-elle en jetant un regard d'intelligence à sa mère.

Nous arrivâmes ainsi jusqu'au bourg où l'attelage devait se reposer. Nous reconnûmes qu'on y célébrait la fête patronale aux petites boutiques de toile garnies de jouets d'enfants, de pains d'épice et de gravures enluminées qui couvraient la place

plantée d'ormeaux.

Il fallut en faire le tour avec Claire et Léon. Celui-ci s'arrêta devant les tirs à l'arbalète, où je lui permis de constater sa maladresse, tandis que sa sœur se laissait attirer par une loterie en plein air dont les cristaux coloriés et les porcelaines dorées charmaient l'œil des fêteurs. Le banquiste, debout sur un tabouret, secouait son sac plein de numéros, en affirmant que pour une seule mise on pouvait gagner la plus riche pièce de sa boutique.

. — Oh ! maman, quel bonheur ! si j'apportais à Nanette un de ces beaux vases, dit-elle en se tournant vers sa mère.

Celle-ci objecta l'improbabilité d'une pareille chance.

— Je puis toujours essayer, répliqua Claire, de plus en plus fascinée ; cela coûte si peu !

Et sans attendre de réponse, elle tendit au banquiste le prix demandé.

Le sort sembla vouloir justifier cette tentative ; un de ses numéros sortit ; à défaut du vase, elle eut un petit verre d'enfant orné de nervures émaillées. Elle le reçut avec des cris joyeux, lança un regard de triomphe sur sa mère, et reprit plusieurs cartons.

Cette fois, le hasard la trahit; mais elle vit gagner plusieurs lots qui allumèrent sa convoitise : aussi ne balança-t-elle point à doubler sa mise, puis à la tripler. Sa mère l'avertit en vain à demivoix; emportée par ce mirage d'un gain désiré, elle continua jusqu'à ce que ses doigts ne sentissent plus dans la bourse qu'une dernière pièce d'argent. Elle l'avait retirée à demi; mais la honte l'arrêta; elle la laissa retomber au fond, cacha sa bourse vide et nous rejoignit avec sa mère.

Une heure après, nous arrivions chez Nanette, que nous trouvâmes en souliers, coiffée de blanc et jupe retroussée comme la Baucis de la Fontaine quand elle reçoit les dieux. On devine les cris de bonheur et les embrassements ! Nanette ne pouvait en finir avec « sa petite ; » elle la regardait tout émerveillée, elle la mesurait de l'œil, elle lui savait gré d'avoir grandi, elle poussait un cri d'admiration à chacune de ses paroles, elle lui apportait ce qu'il y avait de meilleur au logis, et pleurait de reconnaissance en la voyant boire et manger. Cette idolâtrie naïve me gênait et m'attendrissait à la fois. Je n'avais pas le courage de • protester contre son exagération et d'ôter à cette

tendresse dévouée le bonheur de s'épandre librement.

Glaire s'y prêtait d'ailleurs avec une reconnaissance émue qui me rassurait. Évidemment, dans cette flatterie sincère, elle sentait moins la louange que l'affection.

Avertie de notre arrivée, Nanette avait mis, selon le dicton populaire, a les petits plats dans les grands plats. » Elle se rappelait tous nos goûts, et chacun trouva son mets favori au goûter qu'elle nous avait préparé. Depuis un an, elle attendait l'annonce de cette visite, et ne s'était occupée que de tout ménager pour rendre l'accueil digne de ses bons désirs. Les plus beaux fruits de son jardinet avaient été soigneusement gardés ; le miel le plus pur de sa ruche mis en réserve, la fine fleur de son froment conservée. A chaque friandise offerte, elle rappelait, avec des rires triomphants, les précautions prises et les longues attentes. En apportant les dernières poires d'hiver, macérées par la froidure, et les pommes ridées qui exhalaient un parfum d'ambre, elle déplora que les belles châtaignes triées pour nous dans sa récolte n'eussent pu échapper aux gelées. Son mari avait, par bon-

heur, forcé quelques fraisiers en pots sous un châssis de paille, et elle nous les servit emperlés de leurs fruits d'un rose pâle.

Toute cette abondance était entrecoupée de révélations involontaires qui en centuplaient le prix. A nos questions sur les ressources du pauvre ménage, elle répondait par le récit ingénu de leurs épreuves. C'était un travail dont le mari n'avait pu se faire payer, des orges grêlés à la floraison, une couvée dont la belette avait fait sa proie, la maison passée aux mains d'un nouveau propriétaire, et le loyer augmenté ! Il y avait entre l'importance donnée à ces petites pertes qai trahissait l'étroitesse des ressources et la profusion dont on usait pour nous recevoir, un contraste dont Nanette n'avait point conscience, mais qui nous amenait à chaque instant les larmes au bord des paupières. La pénurie des moyens faisait ressortir d'autant la prodigalité du cœur.

Nous pûmes croire que Claire le sentait comme nous au redoublement de ses caresses. Elle suivait Nanette partout, l'embrassait sans cesse, l'interrogeait sur les moindres détails , et la nourrice, qui ne pouvait comprendre que l'enfant

payait seulement une dette, s'extasiait et s'attendrissait des amitiés de « sa petite. »

Au moment du départ, elle la conduisit vers sa grande armoire qui occupait le fond de la maison, ouvrit le tiroir où étaient renfermés les actes importants, le loyer de l'année, les quittances du percepteur, en retira un petit paquet soigneusement enveloppé de papier brouillard, et, appuyant sur chacune des joues de Glaire un baiser retentissant :

— Prends, lui dit-elle à demi-voix ; c'est tout ce que j'ai pu acheter avec le reste de l'argent gagné par ma quenouille... J'espérais davantage; mais il a fallu payer des remèdes pour le petit dernier. . .

En parlant ainsi, elle enlevait le papier, et montrait une jolie tasse de porcelaine dorée, au fond de laquelle le pinceau du décorateur avait peint une petite pensée! Claire jeta d'abord un cri de surprise et de reconnaissance ; mais presque aussitôt je la vis rougir; elle se retourna vers sa mère, et ses yeux se remplirent de larmes. Elle venait de comparer la conduite de Nanette à la sienne, et un remords cuisant lui avait traversé le cœur.

La paysanne poussa une exclamation en demandant ce qui la chagrinait.

— Rien dont vous deviez vous inquiéter, nourrice, dit Marcelle, qui avait compris; vous venez seulement de lui apprendre ce qu'on peut faire avec la persévérance, lorsqu'on subordonne ses goûts à ses sentiments. C'est en vous privant de tout ce qui était fait pour vous plaire , chère femme, que vous avez pu l'accueillir avec tant de générosité : chaque chose ici lui rappelle un besoin restreint ou un désir sacrifié. Elle saura maintenant que, pour pouvoir donner aux autres, il faut savoir surtout se refuser à soi-même.

— Jésus! c'est bien facile, répliqua Xanette, il n'y a qu'à penser au moment où l'on donnera, ça vous fait une espérance de joie qui rit si fort dans le cœur qu'on n entend rien autre chose ; gage que c'est l'habitude de a la petite. »

Claire se jeta dans ses bras.

— Oh non! s'éciïa-t-elle avec une explosion de larmes; j'ai été ingrate et oublieuse, pardonnemoi, pardonne -moi !

La nourrice stupéfaite rendait à l'enfant ses caresses et s'efforçait de la consoler sans comprendre: enfin celle-ci put s'expliquer. Elle raconta l'histoire de la bourse de soie verte déjà trop lé-

gère en partant, et vidée en route faute de résistance aux tentations. Elle s'accusa amèrement de ne savoir point refermer son cœur sur une résolution ; elle demanda pardon à Nanette avec de tendres étreintes, et lui promit de mieux se garder elle-même une autre fois.

Les regrets de Claire avaient une sincérité et une expansion auxquelles on ne pouvait résister. Bien que l'expérience fît craindre les rechutes, on se laissait attendrir par la bonne grâce du repentir. L'enfant prodigue avait beau retomber dans ses égarements, à chaque retour on tuait le veau gras.

Nanette surtout ne pouvait faire attendre le pardon pour une faute qu'elle voulait à peine reconnaître, et quand Claire, soupirante et honteuse, glissa sous son tablier la petite bourse où il restait une seule des pièces épargnées, elle la reçut avec la même gratitude et le même attendrissement que si le trésor eût été complet.

J'espérai pourtant que la leçon ne serait point complètement perdue pour Claire, qui se sépara de Nanette sans savoir qu'avant de partir Marcelle l'avait amplement dédommagée.

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