‹ Le mémorial de famille (volume 2)Chapitre 22 sur 28 · LS:0\ BLESSE. — A QUOI PEUT SERVIR LA M A · texte numérisé non relu

LS:0\ BLESSE. — A QUOI PEUT SERVIR LA M A

LiDIE DE CEUX. QU'<W AIME. — LA FAMILLE HIBERT \Ol"S RE VI EXT. — REME LA §AVAITE ET MADAME ROUBERT.

ïh février. — En rentrant ce matin, j'ai entendu la voix de Léon qui s'élevait au-dessus de celle de Marcelle avec une expression de colère. Je suis monté rapidement, et je l'ai trouvé au milieu du salon les habits déchirés, le visage meurtri, les cheveux souillés de boue. Sa mère, debout devant lui, le regardait avec un mélange de dou-

leur et d'indignation. En me voyant, elle s'est élancée à ma rencontre.

— Viens, s'est-elle écriée, viens voir de quelle manière ton fils sait obéir.

Et elle m'a raconté comment, au lieu de se rendre chez son professeur qui l'attendait, il avait rejoint des garçons de son âge aux bords de la rivière, s'était embarqué sur une barge sournoisement détachée du poteau, et que le batelier avait dû reprendre de vive force après une lutte dont je voyais les conséquences.

Pendant le récit de Marcelle, le coupable, que ma présence avait paru déconcerter, gardait la tête basse et roulait sa casquette sans rien dire ; mais il y avait dans son embarras et clans son silence moins de honte que de dépit.

Ce qui venait de se passer avait pourtant toute la gravité d'une récidive. Trois fois déjà, on avait dû punir la même faute, et les défenses expresses faites par moi-même, quelques jours auparavant, rendaient la désobéissance plus audacieuse.

Marcelle commençait contre cette insoumission obstinée des reproches mérités mais inutiles ; je l'interrompis en ordonnant à Léon de monter chez

lui. J'avais vingt fois reconnu le danger des réprimandes immédiates : faites et reçues dans la colère, elles sortaient presque toujours des justes limites, compromettaient l'autorité et amoindrissaient le respect. Je craignais d'ailleurs la spontanéité de ces débats qui obligent à improviser le châtiment sans que la réflexion ait pu le mettre d'accord avec la faute ni en calculer le résultat. Je savais qu'en éducation surtout, le maître devait avoir toujours raison, s'il ne voulait que l'élève lui crût toujours tort; et, autant qu'il m'était possible, j'ajournais les résolutions jusqu'à l'heure du sangfroid.

Resté seul, je me mis à parcourir le salon en m' efforçant de penser à autre chose ; mais, malgré moi, de chaudes bouffées me montaient au cerveau; mes veines brûlaient; j'avais des tressaillements à l'idée de ces révoltes répétées; je me sentais endurcir par la douleur et l'indignation.

J'entendais la voix des instincts sévères qui m'avertissait de prendre garde ; que toute corruption commençait ainsi par l'impatience des jougs de la famille ; que l'éducation devait ressembler à

ces arbres de Noël offerts aux enfants de l'autre côté du Rhin, et qu'au-dessus des dons destinés à leur plaire devait se dresser la verge d'exemple destinée à les punir !

Puis des voix plus douces murmuraient tout bas qu'il fallait pardonner à la chaleur du sang et à l'ignorance de l'enfant; que sa révolte n'était souvent que le jet d'une sève trop vive ou l'étourderie d'une âme qui ne se possédait pas encore elle-même; qu'il ne fallait pas plus préjuger l'homme dans l'écolier que dans le gland mesurer le chêne !

Ballotté entre ces plaidoiries contraires, je continuais à arpenter le salon presque aussi agité et toujours plus perplexe, quand des cris m'arracherent tout à coup à ces incertitudes.

J'avais reconnu la voix de Marcelle et de madame Roubert : je courus vers l'escalier où je trouvai la servante effarée.

,— Qu'y a-t-il? demandai-je vivement.

— C'est... c'est M. Léon! bégaya-t-elle.

— Eh bien! M. Léon?

— Monsieur doit savoir. . . Il est monté. . . Madame l'a suivi pour l'enfermer... Il a crié qu'il ne

le voulait pas; et... comme madame a tourné la clef, il s'est suspendu à la fenêtre pour descendre par le petit toit de l'écurie.

— Enfin! interrompis-je palpitant...

— Enfin, je crois... qu'il est tombé.

Je n'en écoutai pas davantage ; je me précipitai vers la cour où je trouvai Marcelle et sa tante penchées sur l'enfant. Il avait à peu près perdu connaissance. Je l'enlevai dans mes bras et le portai sur le canapé du salon, pendant que la servante courait chercher le médecin.

Elle le rencontra par bonheur à quelques pas du

logis, et nous le ramena presque aussitôt.

Il constata que la chute n'avait occasionné aucune fracture, mais que le contre -coup qui s'était fait sentir au cerveau pouvait être mortel. Cependant, après la saignée, l'enfant rouvrit les yeux et parut se reconnaître ; ce que le médecin constata comme un symptôme favorable. 11 nous aida à le mettre au lit, écrivit ses prescriptions et promit de revenir le soir.

Lorsque nous le revîmes, Léon avait complètement repris connaissance, mais se plaignait d'insupportables douleurs. Vers le milieu de la nuit.

la fièvre se déclara avec transport au cerveau; l'enfant ne nous reconnaissait plus, et ses divagations prirent un caractère alarmant. Passagères et languissantes d'abord, elles devinrent bientôt continues, ardentes, presque furieuses.

Ce délire parut céder aux moyens énergiques employés par le médecin, mais pour reparaître un peu plus tard. Les heures, puis les jours se succédèrent dans cette lutte terrible entre la mort et la guérison ! A chaque nouvel effort de l'art, il y avait un point d'arrêt dans le mal momentanément vaincu ; puis il semblait revenir de cette surprise et reprendre tous ses avantages.

Les alternatives d'espérance et de découragement se multiplièrent ainsi sans interruption pendant huit jours. — Oh ! les cruelles heures passées près de l'alcôve où se débattait pour nous ce douloureux problème ! Quelle lenteur dans l'aiguille de la pendule qui marquait les heures ! quelle impatience contre le moindre bruit clu dehors ! quels tressaillements au hurlement nocturne d'un chien dans les faubourgs! quelle angoisse en interrogeant de l'œil la physionomie du médecin! quelle subordination de tous les intérêts de la vie à notre

inquiétude, et comme le monde entier avait disparu devant le danger de notre enfant? Fortune, plaisirs, renommée, que n'aurions-nous pas alors donné pour sa guérison ! que nous importait tout ce qui n'était pas lui!

J'ai bien souvent songé depuis à ces tortures, et je me suis demandé pourquoi nous ne tirions pas meilleur parti de leur souvenir. Dans les contrariétés vulgaires de la vie, quand notre humeur aigrie s'exagère les moindres chocs, pourquoi ne point rappeler à notre mémoire ces grandes épreuves? Que ne vous évoquons-nous alors, terribles heures d'attente où, l'oreille penchée vers un mourant, nous sentons notre cœur trembler à chaque aspiration ; suprêmes anxiétés de l'insomnie, épouvantements du délire, désespoirs de l'agonie ! Oh ! comme auprès de vous tout paraîtrait frivole, et que les meurtrissures journalières occuperaient peu devant vos cicatrices ! Soldats des grandes batailles qui avons connu les convulsions de luttes mortelles, se peut-il que nous nous émouvions pour le bruit d'un moucheron qui passe? O vous tous qu'un froissement de vanité ou une perte d'argent empêche aujourd'hui de dormir, rappe-

lez-vous les nuits passées près du mourant que vous aimiez !

Un soir, que nous étions tous deux assis aux pieds du lit de Léon , Marcelle fut saisie de cette idée.

— Combien j'ai été ingrate envers Dieu! murmura-t-elle ; quand tout florissait de santé autour de moi, au lieu de le remercier, je me plaignais ; je cherchais les défauts de mon bonheur. Comme je voudrais reprendre maintenant les plus mau~ vaises heures du passé !

— Souvenez- vous de ce souhait pour l'avenir, dit doucement mon père, qui se tenait debout derrière nous.

Ce mot d'avenir fit secouer la tête à Marcelle; ses yeux creusés par les veilles s'arrêtèrent sur Léon dont la forme vague se dessinait dans l'ombre de l'alcôve.

— Ah ! s'écria-t-elle en joignant les mains et avec un flot de larmes, c'est ma faute! c'est ma faute ! Si je ne l'avais point enfermé, la colère ne l'eût point poussé à cet essai de fuite insensée ! Pourquoi ai-je voulu contrarier ses goûts? Que n'ai-je tout permis, tout supporté! L'autorité m'a aveuglée et rendue tyrannique; je lui ai demandé

de sentir ce que je sentais, de vouloir ce que je voulais; je me suis occupée de le faire meilleur, quand je n'aurais dû que le conserver! Mon Dieu ! rendez-le-moi, et je renonce au droit de le conduire ; qu'il vive seulement et j'abandonne le reste à votre volonté !

Elle s'était laissée glisser sur le tapis étendu devant le lit du malade et la tête appuyée sur ses mains. Mon père la saisit par le bras en la forçant à se relever.

— Dieu n'écoute pas une pareille prière, dit-il avec une fermeté grave; car la douleur n'exempte point du devoir; il ne vous a point accordé un fils seulement pour que vous l'aimiez, mais pour que vous en fassiez un homme. Ce qui lui importe, c'est moins de vivre que d'en être digne. Le souverain maître n'autorise jamais à abdiquer entre ses mains les royautés qu'il nous a confiées. Le Christ a porté la couronne de sauveur sans se plaindre, gardez courageusement celle de mère, dût-elle vous déchirer le front. Debout, ma fille; essuyez ces yeux, raffermissez votre cœur; c'est notre manière de combattre qui nous donne droit à la victoire.

Sa voix avait une douceur impérieuse à laquelle il fallait obéir. Marcelle maîtrisa sa douleur et se rapprocha du chevet de Léon. Il avait les yeux grands - ouverts , les taches ardentes qui pourpraient ses joues avaient disparu et un faible sourire se dessina sur ses lèvres détendues.

La mère poussa un cri et se pencha vers lui.

— Ne pleure pas, mère! dit-il, en lui jetant ses deux bras autour du cou, je suis guéri... et je ne veux plus te désobéir !

La crise qu'attendait le médecin s'était faite; l'enfant revenu à lui avait tout entendu, et, pour la première fois, il avouait sa faute et exprimait le désir de changer.

*Ce fut le point de départ d'efforts interrompus mais réels. Marcelle devint plus patiente, et Léon plus tendre ; cette redoutable épreuve les avait rapprochés.

J'ai souvent pensé depuis à cet effet des douleurs domestiques. Ce ne sont pas seulement des occasions d'entretenir le dévouement, mais de réveiller les affections. Le cœur reçoit une secousse qui le débarrasse brusquement des petites amertumes accumulées par les débats journaliers ; l'être

pour lequel on a craint cesse de nous sembler reprochable, la maladie le réhabilite.

Tout ne changea pas cependant à partir de ce jour. Les conversions subites et complètes sont œuvre surhumaine ; on ne fait point de saint Paul sans l'éclair et la voix mystérieuse de la route de Damas ! L'action de l'homme sur l'homme est lente, incertaine, elle suscite les bonnes résolutions sans pouvoir les maintenir. Pliée un instant sous l'effort, la nature revient bientôt à sa première attitude. Il faut s'attendre aux intermittences du mal que l'on croyait guéri, se résigner simplement à distancer les rechutes, demander au temps d'amortir peu à peu le venin d'Adam! Une des plus dangereuses erreurs est de croire que les défauts de l'enfant se corrigent par recette, comme on guérit la fièvre. Nous prenons trop au sérieux ces historiettes où une seule leçon suffit pour changer un caractère. L'éducation reste pour nous dans le domaine romanesque ; nous attendons toujours le coup de baguette des fées ; de là les désappointements et les désespoirs !

Marcelle et moi nous y restâmes exposés. Malgré les sincères efforts des deux enfants pour s'amé-

liorer, bien des nuages traversèrent encore notre ciel; mais quand notre mécontentement s'exaltait outre mesure, je m'efforçais toujours de rappeler les heures passées près du lit de Léon : la comparaison du présent au passé nous calmait en ramenant notre chagrin à sa juste proportion, et nous nous réunissions pour remercier Dieu de ne nous infliger que les épreuves ordinaires de la famille et de nous épargner Y irréparable !

21 juin. — Nos amis Hubert sont ici. Justin vient d'être appelé dans une ville voisine avec de l'avancement et a voulu, en allant rejoindre sa nouvelle résidence, passer quelques jours avec nous.

La longue absence n'a rien changé dans nos esprits, ou plutôt nous avons marché dans le même sens et du même pas, si bien que nous nous retrouvons arrivés au même point. C'est le privilège des amitiés qui ne se fondent pas sur la ressemblance des intérêts, mais sur la communauté des principes de n'avoir rien à craindre de la séparation ni du temps. Les champs peuvent être éloignés l'un de l'autre, quand le fond se ressemble et qu'on y a enfoui la même semence, ils pro-

duiront, au même instant, la même moisson.

Sur toutes les questions c'est encore aujourd'hui, entre nous, le bon accord d'autrefois. Ce que Justin désire, je l'attends; ce qu'il demande, je le veux. Nos cœurs sont comme deux aiguilles aimantées qui tournent d'un seul mouvement et vers le même pôle.

Chaque fois que nous arrivons à le constater c'est une nouvelle joie ; plus nous nous voyons, plus nous nous reconnaissons. — Douce concorde^ des volontés fraternelles! Quel charme dans ce long tête-à-tête des âmes! Comme la croyance à deux devient plus ferme et le sentiment partagé plus précieux!

Nos enfants sont ravis de Justin et de Laure ; ils trouvent en eux l'indulgence éclairée qui nous manque parfois. Claire, qui va être une jeune fille, s'oublie des heures entières sous la charmille avec madame Hubert. Elle lui raconte ses chagrins et lui confie ses rêves. Marcelle s'étonne et était tout près de s'affliger d'une confiance qu'elle eût voulu obtenir; je lui ai fait comprendre que l'austérité de son rôle de mère s'y opposait. L'autorité gêne chez une confidente ; nous la voulons égale ou du

moins désintéressée ; se confesser à son maître c'est toujours se livrer. On ne peut être accepté à la fois pour conseiller et pour Providence. Permettez cette camaraderie de cœur à l'enfant et contentez-vous d'être sa force et son recours; qu'importe qu'il raconte ailleurs ses fugitives émotions pourvu qu'à la première blessure il accoure dans vos bras? Il peut se confier aux autres, mais il ne compte que sur vous !

Pienée est ici avec ses parents. Son premier *abord m'a péniblement surpris. Elle est petite, maigre, très-noire, presque laide ! Laure et Justin nous l'ont présentée sans en rien dire, et pendant les deux premiers jours j'y ai à peine pris garde ; mais l'autre matin je l'ai entendue parler allemand à son père ; j'ai su qu'elle savait également l'anglais et l'espagnol. Marcelle l'a forcée à se mettre au piano et nous nous sommes aperçus qu'elle avait dépassé de bien loin sa mère. Elle a également appris tout. ce qu'à son âge on peut savoir en géographie, en physique, en histoire! Claire est dans l'émerveillement de tant de science. Moi je m'étonne encore plus de tant de modestie.

Celle-ci n'a pourtant pu fléchir la tante Rou-

bert. Quand on lui a parlé de tout ce que savait Renée, elle a secoué la tête, La tante Roubert n'a jamais su redresser ses préjugés sur ce point. Elle garde une défiance presque hostile contre ce qu'elle nomme les femmes savantes. A l'en croire, les études littéraires sont inconciliables avec les travaux du ménage ; on ne peut mettre l'orthographe et pratiquer le point-devant; parler une autre langue que celle de sa mère et soigner convenablement un rôti !

— J'en ai déjà vu de vos petites merveilles, disait-elle hier à Marcelle, ça vous parle des révolutions de la Chine avec des bas troués, ça lit des vers et ça ne connaît pas la recette pour les confitures, ça vous décrit le costume des sauvages d'Afrique et ça ne saurait pas tailler un béguin ! Ne me parle point de femmes pareilles, ma fille, c'est bon, tout au plus, pour faire des portières de l'Académie française.

Malgré ces préventions, elle traite Renée comme tout le monde, c'est-à-dire avec une bonté quelque peu rude et familière, car madame Roubert se compare elle-même à un groseiller épineux ; pour avoir ses fruits il faut s'exposer aux égratignures.

Du reste, la jeune fille n'en paraît nullement embarrassée ; elle rit de ses boutades et est toujours la première à porter son cabas ou à lui avancer un tabouret de pieds. Aussi la brave tante l'aime-t-elle au fond.

— Après tout, disait-elle avant hier, cette petite a du bon ; ce n'est pas sa faute si on lui a appris plus de grammaire que de cuisine.

Elle a voulu en conséquence lui faire sentir les inconvénients de son éducation. Elle nous avait invités hier à dîner chez elle avec les Hubert, et elle a prié Renée de venir, dès le matin, pour l'aider à tout préparer. Malgré le ton ironique de l'invitation, celle-ci a accepté.

Madame Roubert tenait à se montrer aux yeux de notre savante dans toute la splendeur de sa royauté ménagère. Renée l'a trouvée cuirassée d'un tablier à poitrail, les manches retroussées jusqu'au coude et pétrissant un tôt-fait!

Or, de l'aveu des plus fins connaisseurs, le tôtfait peut être regardé comme la plus haute expression du génie culinaire de la tante Roubert : c'est son Austerlitzî

Elle a donc fait signe à Renée de s'approcher,

— 3U — et, après lui avoir expliqué les mérites et les difficultés spéciales de son plat favori, elle a loyalement procédé devant elle à sa confection, sans lui déguiser aucun détail.

— Voyez-vous, ma chère, a-t-elle dit, en mêlant maternellement les préceptes de morale aux explications pratiques, la première science de la femme est de tirer parti de toute chose... — Gardez les blancs d'œufs pour une autre occasion... — Il ne s'agit pas seulement dans la vie de conjuguer le verjitè je m'habille on je babille; mais d'as* surer aux siens l'aisance et la santé... — Ne mettez pas trop de jus de citron. . . — Quand on a pour principes d'être utile... — La pâte se lève... — Il suffit cle garder la paix de la conscience. . . — On met le tout clans le moule de cuivre... — et l'on vit heureux... — sous le four de campagne!

Renée écoutait et regardait en souriant, un peu perdue dans ce mélange de philosophie et de cuisine ; mais la première a porté malheur sans doute à la seconde, car, chose inouïe! au moment où la tante Roubert, jugeant que la cuisson devait être à point, a soulevé le couvercle avec une sérénité confiante et a voulu montrer aux yeux de son élève la

pyramide dorée, elle n'a trouvé qu'un édifice écroulé et noirci par le feu ! Son Àusterlitz était devenu son Waterloo !

Le désappointement a été aussi cruel qu'inattendu! Les heures s'étaient écoulées d'ailleurs, et, malgré son nom trompeur, le tôt-fait aurait demandé, pour être essayé de nouveau, plus de temps qu'on ne pouvait lui en consacrer. La tante de Marcelle avait à sortir pour plusieurs achats, à surveiller la servante, ministre novice dont elle recloutait l'inexpérience, à ôter les housses du salon et à dresser le couvert! Elle parlait déjà, avec une répugnance résignée, de recourir aux moyens extrêmes et de s'adresser au pâtissier voisin, quand Renée a proposé doucement de remplacer le plat manqué par un mets de sa façon. Madame Roubert a fait un soubresaut.

— Quoi? que dites-vous là, ma chère? a-t-elle demandé ; vous sauriez faire quelque chose qui se mange? Vous, une savante qui parlez toutes les langues de la tour de Babel !

— C'est un pudding de ménage qui réussit toujours et peut être prêt en quelques instants, a répondu la jeune fille,

— Pudding ! a répété madame Roubert, d'un air un peu railleur ; ah ! fort bien ! c'est un mets étranger, qui se prépare en anglais ! Eh bien ! miss Hubert, voyons ce que vous savez faire ; la bonne vous donnera les ingrédients nécessaires.

Mais Renée a déclaré qu'elle avait tout ce qu'il lui fallait et elle s'est mise à l'œuvre sans retard.

Lorsque madame Roubert est rentrée une demiheure après avec les achats, elle a trouvé le pudding prêt à être servi !

Il avait une apparence qui a frappé son œil connaisseur. Après l'avoir examiné en tous sens et en avoir aspiré le parfum, elle a fait un petit signe de tête.

— 11 n'y a rien à dire de sa mine, a-t-elle repris ; je voudrais seulement savoir maintenant, comme le renard de La Fontaine : Si son ramage se rapporte à son plumage. Au reste, je vois que vous n'êtes pas sans dispositions, ma chère enfant; venez m' aider à dresser le dessert.

Mais ça été un nouvel embarras ! La servante avait brisé une des corbeilles de porcelaine indispensables au service et on n'en a trouvé, dans le buffet, que les morceaux ! Madame Roubert, sou-

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mise à la symétrie traditionnelle, se trouvait fort empêchée, lorsque Renée, habituée par sa mère aux expédients des humbles ménages où la richesse du goût cache la pauvreté des ressources, a déclaré que tout pouvait s'arranger. Elle a couru au jardin dont la verdure et les fleurs gracieusement mêlées aux fruits ont aidé à parer la table, en déguisant le vide laissé par la corbeille absente. Le linge damassé qui faisait l'orgueil de la tante Roubert, les vieux cristaux, la faïence coloriée, l'argenterie de forme antique ont été élégamment disposés ; Renée y a ajouté toutes les amusantes fantaisies des hors-d' œuvre, depuis le beurre en coquilles jusqu'aux radis en bouquet. La tante Roubert était dans ^émerveillement î Mais ça été bien autre chose quand tous les plats servis à la fois ont couvert la table et transformé, comme elle l'a dit, « son dîner bourgeois en festin de Balthazar. »

— Ah! la petite masque! s'est-elle écriée en embrassant Renée avec une sorte d'attendrissement; et dire qu'elle cachait tout ça!

Le pudding a été déclaré excellent d'une commune voix, et la tante Roubert n'a pas hésité à

raconter l'histoire de son tôt -fait avec la noble franchise qui prouve :

L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère.

Depuis , son opinion sur Renée est singulièrement changée. Elle m'a avoué à demi-voix, au dessert, qu'elle l'avait jugée trop sévèrement, et que nos amis n'avaient pas négligé, autant qu'elle le supposait, « les connaissances essentielles. » Cependant, elle récriminait encore contre « le don des langues, » qu'elle prétendait n'être utile qu'aux apôtres. Enfin, on s'est levé de table pour regagner le petit salon cle travail. En attendant le thé, chaque clame a pris sa couture ou sa broderie, et madame Roubert a cherché les mitaines qu'elle tricotait. Par malheur, dans le bouleversement général , elles étaient tombées à terre et une aiguille avait glissé hors des mailles. C'est une des petites misères domestiques auxquelles la digne tante est le plus sensible. Elle a poussé un cri de désolation et est allée chercher ses lunettes; mais au retour elle a aperçu son tricot aux mains de Renée.

— Ah malheureuse! que faites-vous là? s'estelle écriée.

Renée lui a tendu les mitaines en souriant ; elle y a jeté les yeux ; les points avaient été relevés et le dessin continué !

Elle a regardé Renée d'un air stupéfait, puis se tournant vers moi avec un cri d'admiration :

— Elle tricote! s'est-elle écriée. Ah! mes amis! je me rétracte; rien ne lui manque, c'est une éducation complète !

Complète, en effet, car plus nous avons connu Renée, plus nous avons été frappés de tant de culture intellectuelle jointe au sens des choses pratiques. Grâce à Justin et à Laure, elle est montée vers la science comme les humbles pèlerines de nos champs montent vers les saintes chapelles, à pied et dans la simplicité de son cœur ! Aussi estelle, à mes yeux, l'idéal de la femme que notre génération doit préparer pour la génération qui naîtra d'elle. Elle sait comprendre et accepter; elle a regardé au plus haut des nuées sans se désaccoutumer de voir à ses pieds; elle est la lumière et l'humilité, le conseil et la soumission. Ah ! le rêve de ma vie eût été d'avoir une telle fille ; mais puisque ce glorieux bonheur était promis à un autre, béni soit Dieu de l'avoir donné à un ami !

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