CHAPITRE XVII
LE§ TROIS BANCS RUSTIQUES ET LA PLANCHE »E RÉSÉDA. — M ©A" PÈRE S'AFFAIBLIT. DER- NIERS MOMENTS. — AIDE: LAISSÉ DANS NOTRE INTÉRIEUR. — TESTAMENT DE MON PÈRE.
Depuis quelque temps, mon père a plus de peine à franchir la distance qui nous sépare ; ses forces s'amoindrissent, son activité diminue; naguère encore, c'était toujours lui qui nous visitait; aujourd'hui, c'est nous qui Talions chercher dans son faubourg.
Tous les soirs, nous nous y rendons en famille,
— 3/j8 — Hier, la tante Roubert nous a suivis ; elle voulait, disait- elle, faire goûter ses conserves au père Rémi; mais lorsque nous sommes revenus, elle m'a pris à part.
— Savez-vous, m'a-t-elle dit, qu'il est bien changé depuis que je ne l'avais vu.
— Il affirme pourtant qu'il n'est point malade, ai-je répondu.
Elle a haussé les épaules.
— Est-ce que ces vieux héros y entendent rien, a-t-elle repris; ça souffre sans se donner la peine de se plaindre; et, aussi longtemps que ça n'est pas mort, ça se déclare bien portant! Mais, croyezmoi, voyez le plus souvent possible le père Rémi !
Cette recommandation m'a saisi ; je n'ai pu dormir cette nuit, et, dès le matin, j'étais à la pépinière.
J'ai trouvé mon père déjà debout, non en pantoufles et en robe de chambre, mais avec son costume ordinaire : redingote boutonnée jusqu'au cou , forts souliers de marche , cravate noire un peu lâche et chapeau de feutre à bords larges. Il a conservé l'habitude militaire de ne faire qu'une toilette, afin d'être toujours prêt.
Nous sommes descendus ensemble dans les jeunes plantations; mais j'ai remarqué que sa marche était plus lente , sa respiration plus difficile. 11 s'est arrêté au semis de chênes, et nous nous sommes assis sur un banc que je n'avais point encore vu; j'en ai fait l'observation.
— C'est une attention de M. Germain, a dit mon père, et le troisième siège rustique dressé par lui en mon intention. D'abord je faisais le tour de la pépinière, et je ne m'arrêtais que là-bas sous les quatre tilleuls; puis, les années s'accumulant , j'ai borné mes courses au grand bassin; aujourd'hui je ne puis dépasser la jeune chênaie! ce sont autant d'avertissements; le vieux soldat est fatigué, et, en approchant du but, il raccourcit les étapes.
J'ai voulu détourner mon père de ces tristes idées; il s'y est arrêté avec intention.
— Pourquoi m'étonnerais-je de ce qui est la loi commune, a-t-il repris ; crois-tu donc que soixantedix ans de vie ne m'aient pas suffi pour apprendre à mourir? Arrivé aux bords de la fosse, je regarde derrière moi, et je trouve ma carrière remplie! J'ai versé mon sang pour la grande famille natio-
nale dans laquelle j'étais né; je me suis uni à la femme dont j'avais souhaité l'amour; j'ai mangé dans la paix le pain de l'honneur, et je laisse mon nom sans tache à un fils qui me continue ! Que puis-je attendre encore, et que pourrait me donner la terre désormais ? Je finis ma route entre les tombes et les berceaux, l'âme tournée vers le monde inconnu où le Maître m'attend.
Gomme il a vu mon émotion, il n'a rien ajouté, et nous sommes revenus, à petits pas, vers le logis ; mais en arrivant il m'a montré devant le seuil ses plates - bandes de réséda qui commencent à verdir.
— Tu vois, a-t-il ajouté en souriant, que je n'ai pas renoncé à toutes les récoltes; autrefois seulement, je plantais pour les siècles; maintenant, je sème pour la saison.
La santé de mon père décline de jour en jour ; je voudrais en vain me faire illusion plus longtemps! Marcelle s'en est aperçue comme moi; mais sans oser me le dire. Lorsque nous revenons de la pépinière, la route se fait dans un long silence; nos regards s'évitent; nous avons peur de
nous montrer réciproquement notre commune préoccupation, et cette peur même nous trahit.
Ce qui nous avertit que le terme approche, ce n'est pas seulement une langueur progressive et un détachement toujours plus marqué des intérêts delà vie; c'est surtout l'espèce d'onction qui attendrit son accent; c'est l'ineffable douceur qui humecte son regard ; on dirait que cette àme. prête de prendre son vol, se retourne vers nous déjà purifiée du limon terrestre, et nous parle la langue du ciel !
Claire et Léon eux-mêmes sont frappés de cette espèce de transfiguration; leur turbulente jeunesse se contient et fait silence ; ils restent plus longtemps près du vieillard ; ils l' écoutent avec un trouble respectueux, tandis qu'il semble profiter de ces dispositions pour graver plus profondément dans leurs cœurs les Tables de la loi.
Ainsi qu'il me l'a dit souvent, il veut rattacher quelques grandes leçons à cet émouvant souvenir des dernières heures; faire de sa mort xmmemento suprême, et dresser la statue du devoir sous la sauvegarde de sa tombe !
— On se rappelle les dernières paroles de celui
qui ne doit plus rien dire, me répétait-il l'autre jour; ses conseils restent recommandés par l'attendrissement de l'éternel adieu, et l'esprit le plus rebelle aux vivants fait toujours quelques concessions aux morts.
Ainsi averti, j'écoute ce qu'il dit à Léon et à sa sœur avec un serrement de cœur inexprimable; chaque enseignement me paraît une annonce lugubre ; il me semble dicter son épitaphe.
Quant à lui, rien ne peut déranger sa sérénité caressante; il meurt en nous consolant, comme il a vécu en se dévouant, toujours enveloppé dans sa douceur stoïque.
Depuis quelques jours ses pieds refusent de le porter ; ses mains tremblent et sa voix est plus faible ; mais son intelligence semble briller d' une lumière céleste. Il parle longuement de l'humanité, de la conscience, du bonheur, et quand il s'arrête les yeux fermés, au mouvement de ses lèvres, on peut voir que l'entretien continue tout bas entre lui-même et Dieu !
Ce matin, nous étions réunis à la pépinière.
Mon père avait voulu se faire porter jusqu'à la tonnelle, où les jasmins se mêlent aux roses du Bengale et aux vignes folles. Son fauteuil a été roulé sous l'arcade fleurie; les rayons du soleil levant filtraient à travers les feuilles, et tombaient, en pluie lumineuse, sur ses traits amaigris. Je me tenais derrière lui avec Marcelle qui me serrait tristement la main ; à ses pieds nos deux enfants s'étaient agenouillés, les bras posés à l'appui du fauteuil, et les yeux levés vers le mourant !
Celui-ci a lu sur leurs visages une. inquiétude effrayée qu'il a comprise, car il a souri dans sa pâleur; une de ses mains est tombée sur l'épaule de Claire ; il lui a demandé pourquoi elle le regardait ainsi.
L'enfant s'est troublée; des larmes sont venues gonfler ses paupières ; elle a voulu balbutier une réponse qui s'est perdue dans un soupir.
Mon père l'a attirée contre lui.
— Paix ! paix ! chère fille, a-t-il dit tendrement. . . Il ne faut pas que ce qui se prépare vous étonne ni vous épouvante tous deux; c'est l'accomplissement des lois établies par celui qui sait et qui
peut. Mes vœux n'ont point hâté ce moment ; mais
ils ne cherchent point à le retarder. La vie, quelle qu'elle soit, vous le saurez un jour, devient à la longue difficile à porter : aussi a-t-elle été le plus terrible châtiment infligé au plus grand crime par l'imagination populaire. Pour punir le Juif qui avait insulté aux souffrances du Sauveur, elle n'a trouvé que l'immortalité terrestre ! N'ayez donc ni désespoir ni frayeur! La mort récompense la vie bien remplie ; c'est alors seulement que, dégagé de nos obligations envers nos frères, nous recouvrons notre indépendance dans le sein de Dieu. On vit pour les autres, on meurt pour soi !
Il s'interrompit un instant; je retenais à grand' peine mes sanglots, et les enfants pleuraient tout bas. Après une courte pause, il reprit :
— Bientôt vous ne pourrez plus ni me voir ni m'entendre; mais je n'aurai point cessé pour cela d'être parmi vous! J'y serai par ce que je vous aurai dit, par ce que j'aurai fait en votre intention, par tous les souvenirs qui m'enlacent à votre passé et qui laissent en vous une part de moimême. J'y serai encore par la bonne renommée dont vous hériterez. Celui-là seul disparaît tout entier de la terre qui n'a tracé aucun sillon dans
le champ humain ni dans les cœurs. Mais que Dieu soit béni! je ne dois point mourir de cette mort! Après moi restent deux générations qui, je l'espère, ne m'oublieront pas.
Ici, Claire et Léon l'entourèrent de leurs bras, comme s'ils eussent voulu protester contre cette espèce de doute.
— Non, reprit le mourant, qui s'efforça de répondre à leurs étreintes; j'en suis sûr, j'en suis sûr! mais vous me le prouverez, n'est-ce pas? Quoi que vous fassiez , vous penserez que vous le faites en mon nom et comme les continuateurs de ma vie ; vous vous rappellerez que je vous ai laissé en garde mon honneur; vous obéirez toujours au devoir, et, dans le doute, vous vous demanderez ce que je vous aurais conseillé.
Le frère et la sœur promirent avec beaucoup d'émotion.
— J'emporte votre serment, ajouta-t-il, et pour ne jamais l'oublier, regardez bien tout ce qui vous entoure... Là, derrière, sont votre père et votre mère que j'entends pleurer;... plus haut est le ciel étincelant; ici, tout contre vous, mon visage pâle,... mes yeux près de s'éteindre !... Que toutes
ces images restent dans votre cœur,... qu'elles y impriment le souvenir de la promesse faite à un mourant, et recevez sa bénédiction... dans ce baiser... »
Ses lèvres effleurèrent les deux fronts, puis il se rejeta en arrière.
J'écartai vivement les enfants pour prendre leur place, et à genoux, près du fauteuil, la tête de mon père appuyée à mon épaule, j'attendis en pleurant.
Son agonie fut courte et à peine entrecoupée de quelques tressaillements. Plusieurs fois il rouvrit les yeux et nous sourit; enfin, au moment où neuf heures sonnaient à l'église voisine, il se redressa, murmura très-bas : « Mon Dieu ! » laissa glisser son front sur ma poitrine, et ferma les yeux pour ne plus les rouvrir.
Marcelle s'agenouilla à ses pieds avec Glaire et Léon, tandis que je sanglotais, une joue appuyée sur cette tête à jamais immobile.
Nous restâmes ainsi longtemps , priant et pleurant, mais sans désespoir. La sainte placidité de cette mort semblait s'être communiquée à notre douleur; l'ami que nous regrettions avait pris congé au milieu des plus douces images de la
création et des plus sublimes espérances de la terre. Il s'était endormi sous les rayons du soleil levant, parmi les parfums et les chants des oiseaux, en recommandant à ceux qui lui survivaient la religion du devoir !
Une modification sensible dans l'intérieur de notre logis en a changé l'aspect. Plusieurs meubles antiques sont venus s'ajouter à nos meubles nouveaux ; quelques portraits de famille, quelques cartes et quelques plans de villes de guerre ont pris place parmi nos gravures et nos tableaux ; une épée de capitaine est suspendue au mur devant mon bureau.
Mon œil aime à rencontrer ces amis de ma jeunesse, au milieu desquels j'ai grandi quand mon père était encore là. Ils me le rappellent plus vivement; c'est comme une ombre de lui qui flotte dans notre ménage attristé.
Pendant plusieurs jours, je n'ai pu me persuader qu'il nous eût lui-même quittés sans retour. Je l'avais tellement gardé dans mes habitudes et dans mon cœur, qu'à chaque porte ouverte, à chaque pas retentissant dans l'escalier, je pensais
le voir paraître. Il a fallu un certain temps pour faire accepter à mon esprit cette idée de l'éternelle absence. A mesure qu'elle prenait possession de moi, la douleur, d'abord contenue, semblait s'aviver; je voyais mieux le vide laissé au foyer domestique. A chaque doute de ma raison ou de ma conscience , ma pensée se retournait d'elle-même vers celui qui avait toujours été ma lumière; mais je ne trouvais plus que l'absence et la nuit.
Au premier moment, la sublime sérénité de cette mort du juste m'avait soutenu ; l'admiration, confondue avec le regret, l'avait adouci ; la vibration de cette voix auguste qui s'était éteinte en parlant de paix, d'espérance, de vertu, s'était prolongée jusqu'au fond de mon être et l'avait rempli de je ne sais quel attendrissement résigné; mais, un instant soulevé au vent des ailes de l'âme qui partait, j'étais insensiblement retombé dans mon deuil.
•m Marcelle ne se montrait pas plus ferme que moi. Celui que nous pleurions avait été sa force comme il avait été mon apaisement; elle venait chercher près de lui un point d'appui lorsque quelque chose
chancelait chez nous; c'était l'arbitre souverain de nos débats, le conciliateur muet, la divinité visible du foyer. Rien de mauvais n'eût osé se produire devant lui; nous sentions son œil sur notre vie ; il était devenu l'auxiliaire impartial de notre conscience! et maintenant, nous retombions à notre propre charge sans ce tendre gardien pour nous avertir. Dieu venait de couper brusquement cette laisse d'or qui avait jusqu'alors maintenu nos âmes dans le droit chemin.
L'amertume de ces pensées nous pénétrait plus profondément un soir que nous étions tous réunis près d'un feu d'automne, et que Marcelle et moi nous mettions en ordre les papiers laissés par mon père.
Chacun d'eux révélait quelque intéressant côté de ce simple et grand caractère. C'étaient des notes écrites au bivouac ou dans les haltes d'une bataille de quinze années ; courts avertissements qu'il se donnait à lui-même pour se tenir toujours « digne de mourir ; » des lettres écrites à ma mère pendant les longues angoisses de l'absence, et où la tendresse de l'époux perçait à travers la fermeté du soldat ; des quittances et des mémoires
payés, trahissant quelque bienfait que nous avions jusqu'alors ignoré! — Puis venaient ses états de service , glorieux témoignages d'abnégation et d'héroïsme; les actes officiels constatant les principaux événements de cette existence simple et régulière, passée tout entière au grand jour; enfin le testament qu'il avait écrit de sa main quelques mois avant de mourir.
Je l'ai relu tout haut, entouré de Marcelle, de Claire et de Léon en habits de deuil ; tous pleuraient, et moi-même j'ai dû m' interrompre plus d'une fois. Je le transcris ici de nouveau pour que mes enfants puissent le retrouver dans ce Mémorial de famille, et le relire à leurs fils :