TESTAMENT DE MON PÈRE
Moi, Anselme Rémi, vieux soldat qui sens venir l'heure de l'éternel repos, mais l'esprit libre et le cœur soumis, j'ai écrit ce qui suit comme l'expression de mes derniers désirs, n'osant plus parler, si près de la tombe, de mes volontés.
Premièrement, je remercie Dieu d'être né chrétien, c'est-à-dire complètement homme, et j'espère mourir sans avoir perdu le droit de porter ce nom.
Secondement, je lui rends grâce de m'avoir facilité les
devoirs en me donnant l'honneur du nom, l'amour de la famille et le pain de chaque jour.
Il a fait plus encore, il m'a permis de connaître tous les bonheurs de la vie, puisqu'il m'a accordé une patrie libre, une femme qui m'a aimé, un fils qui comprend le bien.
C'est à ce fils que je laisse tout ce que je possède au moment de ma mort ; à lui et à celle dont il ne peut être séparé dans mon amour. Tous deux, je le sais, s'occuperont peu de la pauvreté de l'héritage ; il suffit qu'il leur rappelle celui qui l'aura laissé.
Mais je les prie instamment de trouver dans mon souvenir une joie et non une tristesse. Qu'ils pensent à moi comme on pense à un plaisir goûté, à un beau jour fini, à un livre qu'on vient d'achever avec émotion, mais sans désespoir. Ma fin ne doit point être plus regrettée par eux qu'elle ne l'est par moi-même; j'ai vécu dans le contentement, je meurs dans le calme, m'en remettant à Dieu pour ma mort comme pour ma vie.
Je donne à Claire le collier et les bracelets d'ambre que portait le jour de notre mariage celle qui avait consenti à partager ma destinée; puissent-ils lui communiquer sa force dans la résolution, sa persévérance dans le sacrifice et sa résignation dans l'épreuve.
Je donne à Léon ma montre d'or qui ne s'est jamais dérangée depuis vingt ans. Quand il verra les aiguilles, toujours obéissantes à l'impulsion des rouages, marquer fidèlement les heures, il se rappellera que la soumission et la règle sont la première condition du devoir.
Quant à mon fils et à Marcelle, je leur lègue quelques pauvres compagnons d'armes que ma pension aidait à vivre ; ils trouveront ici leurs adresses et leurs noms.
Je les confie de plus l'un à l'autre.
A Marcelle, je recommande de contenir l'impétuosité de Rémi, d'égayer ses humeurs sombres, d'être le rayon de soleil qui éclaire la maison, l'oiseau chanteur qui en écarte la tristesse.
A Rémi, je rappelle de ménager la sensibilité de Marcelle, de supporter ses défaillances avec douceur, de l'abriter à sa force, et de lui rendre en patience tout ce qu'elle lui donnera en amour.
Et pour ce qui est de ma sépulture, je ne veux qu'une pierre au cimetière de mon faubourg, et l'arbre que plantera M. Germain au chevet de mon dernier lit. Il grandira nourri de ce que je dois laisser à la terre ; ses rameaux ombrageront un jour les enfants qui viennent jouer sur la pelouse, les oiseaux nicheront dans ses feuilles, et, selon les lois de Dieu, la vie ressortira ainsi de la mort.
Ma main se lasse, mes yeux se troublent ; le soleil qui s'éteint ne jette plus dans ma chambre qu'un rouge rayon presque sans clarté. Je m'arrête ici, et je clos ce testament par un dernier embrassement à ceux que j'aime, un dernier souhait pour ceux qui souffrent.
Mon Dieu, adoucissez-leur l'épreuve! multipliez l'épi du pauvre et guérissez le cœur du désespéré !
Écrit le 12 mai, au déclin du jour, dans la plénitude de ma confiance en Celui qui m'a livré à la vie et qui me recevra dans la mort.