CHAPITRE XVIII
LES ENFANTS DEVENIR GRANDS.- LKO^ A PARBS. — LE* DETTES, — DÉPART POUR PARIS. — LUE CHAMBRE DE JELNE HOMME. — LE DUEL.
Bien des mois se sont écoulés depuis cette dernière page; les habits de deuil ont disparu, mais la joie revient difficilement dans les cœurs. Le printemps de la vie est passé; voici l'automne avec ses moissons laborieuses, ses feuilles tombantes et ses nuées menaçantes.
Que de jours de pluie ! comme les rayons du so-
leil pâlissent et percent difficilement le brouillard !
Claire a dix-huit ans ; nous commençons à regarder avec inquiétude dans l'avenir, et Marcelle me demande, comme sœur Anne, « si je ne vois pas le mari venir! » non qu'elle hâte de ses vœux ce moment; elle le craint au moins autant qu'elle le souhaite, car ce sera, sans doute, l'heure de la séparation.
Déjà le cercle du foyer s'est rétréci. Léon est parti pour Paris, où un cousin de madame Roubert promet de lui ouvrir une honorable carrière. Sa mère s'attriste de son absence, et moi, je m'en inquiète. Que va-t-il devenir loin de nous, livré à tant de tentations et si mal défendu par son caractère?
Déjà ses lettres sont plus courtes, plus rares, et, il me semble, plus embarrassées
Mardi. — Encore une nouvelle demande d'argent de Léon. D'abord il demandait timidement, en se justifiant comme il pouvait ; maintenant il se contente d'alléguer la vie dispendieuse de Paris. Il ne s'informe point de ce que nous pouvons faire; il nous désigne la somme et le jour où il la lui faut. Il y a quelques mois nous étions encore ses pa-
rents, nous sommes évidemment devenus ses banquiers.
J'ai répondu simplement par le compte de ce qu'il avait reçu depuis un an comparé aux dépenses nécessaires.
Dimanche. — Depuis mon refus d'argent, Léon ne m'avait pas répondu; mais je le soupçonnais d'avoir écrit à sa sœur et à sa mère. J'avais vu des yeux rouges, des papiers que l'on cachait à mon approche; j'avais entendu des chuchotements et des soupirs. L'indiscrétion de M. Duplessis m'a fait tout découvrir aujourd'hui : il venait annoncer que la somme envoyée à Léon, par l'entremise de son ancien correspondant, avait été payée ; Marcelle lui a fait signe; mais il était trop tard, j'avais entendu. Après son départ, il a fallu en venir aux explications; la mère et la sœur ont avoué leur faiblesse. Pressées par les supplications désespérées de Léon, elles ont réuni leurs épargnes et lui ont envoyé ce qu'il demandait : mille francs ! J'ai voulu savoir comment une somme si forte avait pu lui être nécessaire : il y a eu beaucoup d'hésitations; enfin on a avoué... qu'il avait joué,
Je n'ai rien dit, mais j'ai écrit le soir même au cousin de madame Roubert; je voulais savoir toute la vérité.
Sa réponse ne s'est pas fait attendre; elle a été pour tous un coup de foudre. La voici :
Monsieur,
Au reçu de votre honorée du 8 courant, je me suis empressé de prendre les informations que vous désirez, tant par moi-même que par notre sieur Lefort, dont Page et les habitudes étaient plus analogues à la chose.
Or il appert de nos renseignements communs que ledit Léon, votre fils, dont nous n'avions pas à nous plaindre pour le travail de la maison, se serait laissé entraîner par des goûts de différentes natures, mais tous également dispendieux, et qu'il aurait contracté des obligations payables à divers, montant, sauf vérification ultérieure, à la somme approximative de 19,6/i3 fr. 55 c. ; de laquelle somme nous vous envoyons le bordereau détaillé, en nous disant, monsieur, vos très-humbles et très-obéissants serviteurs,
Duroc, Lefort et O.
A cette lecture, Marcelle a poussé un grand cri ; elle est devenue pâle, et serait tombée si Glaire ne l'eût reçue dans ses bras. Cette émotion a fait diversion à la mienne, et je me suis contenu.
Bien que mes craintes fussent dépassées, je n'ai
laissé voir aucune surprise ; j'ai pris les mains de Marcelle, et je me suis efforcé de l'encourager; mais elle répétait sans cesse le chiffre de la dette avec une stupéfaction épouvantée. Gomment Léon avait-il pu contracter des obligations auxquelles ni lui ni nous ne pourrions satisfaire ?
Je n'ai voulu rien discuter, et j'ai remis, comme d'habitude, toute détermination au lendemain, afin de nous laisser à tous le temps de réfléchir.
La nuit a été cruelle : il m'a été impossible de dormir, et j'ai entendu Marcelle pleurer jusqu'au matin. Au point du jour je me suis levé; j'ai fait une longue promenade dans les friches qui terminent notre faubourg. La force joyeuse de la nature, l'air du matin, le mouvement, m'ont un peu apaisé ; je suis rentré plus calme. Marcelle m'attendait ; je lui ai annoncé que je partais dans deux heures pour Paris. Elle s'est écriée :
— Tu vas chercher Léon ?
— Et payer ses dettes, ai-je répondu.
— Tu le peux donc ?
— En sacrifiant une partie de nos économies, réformant nos habitudes et renonçant à l'aisance dont nous jouissons.
— Et tu y consens ?
— J'y suis résolu.
Elle s'est jetée dans mes bras :
— Ah ! on ne peut être malheureuse avec toi, s' est- elle écriée avec une explosion de larmes, car tu fais sortir la gloire de la honte et la joie de la douleur.
Cette approbation m'a attendri et fortifié. J'ai employé la matinée à régler mes affaires, et quand la diligence a passé j'étais prêt; je suis parti.
Le voyage a été pour moi comme un mauvais rêve. Je traversais les campagnes et les villes sans rien voir, uniquement occupé de ce que j'allais faire. La ruine à laquelle je me résignais pour réparer les fautes de Léon était ma moindre préoccupation; ce qu'il fallait surtout, c'était que cette ruine pût sauver, non pas son présent, mais son avenir. Je n'allais pas seulement payer des dettes avec le fruit de mon travail, j'allais arracher une âme à la corruption. Pour le monde il ne s'agissait que d'argent; pour moi il s'agissait surtout d'honneur
Je ne trouvai point Léon chez lui ; mais, en me faisant connaître, je pus monter l'attendre dans le
petit appartement qu'il occupait au quatrième.
En entrant, je fus frappé de son air de désordre et d'abandon. Pas un siège en place; le lit défait, des chaussures boueuses dispersées çà et là, une pipe éteinte oubliée sur le fauteuil, les meubles poudreux et tachés, une pendule arrêtée; tout me prouvait que ce n'était point là un logis, mais un gîte : on y venait se déshabiller et dormir, mais on avait ses habitudes ailleurs.
Je pus deviner celles-ci aux contre-marques de spectacle jetées sur le marbre de la cheminée, près de petits cartons portant des numéros de fiacre et d'un loup de bal masqué. Quelques bouquets de violettes fanées, des gants salis dans leur neuf, un lorgnon et une cravache, complétaient la révélation de cette vie de fausse élégance et de dissipation frivole. J'approchai du petit bureau où s'éparpillaient quelques mémoires non acquittés, quelques billets de compagnons de plaisir, et j'y cherchai en vain un livre, une lettre de la famille, un travail commencé !
Au moment où j'achevais ce triste examen, je vis entrer un homme d'environ trente ans, vêtu avec une recherche de mauvais goût, emmousta-
ché et marchant avec bruit. A ma vue il se contenta de toucher le bord de son chapeau.
— Monsieur attend Rémi, sans doute? me dit-il. Je répondis affirmativement.
— Il vient alors pour... son affaire? ajouta-t-il en baissant un peu la voix.
— Quelle affaire? demandai-je étonné.
L'inconnu me regarda.
— Quoi!... vous ne savez pas? reprit-il en se redressant; il ne vous a donc point dit?...
— Je ne l'ai point encore vu.
— Ah ! je comprends, vous avez seulement reçu comme moi son billet ; du diable si j'y aurais rien compris ! mais en venant je l'ai, par bonheur, rencontré à la salle d'armes : il m'a tout expliqué en me priant de venir ici chercher son autre témoin ; vous voilà, je vous emmène.
— Il va se battre! m'écriai-je avec un saisissement inexprimable.
— C'est décidé, reprit l'inconnu tranquillement ; il veut même que nous lui promettions de ne faire aucune tentative d'arrangement. Vous comprenez, c'est la première affaire : il faut qu'il fasse ses preuves; un coup d'épée donné ou reçu
pose bien; c'est un fonds sur lequel on peut vivre ensuite... pourvu qu'on vive.
— Mais où se bat-il? avec qui? pour quel motif?
— Je vous corîterai cela en route ; mon coupé est en bas, partons ; le rendez-vous est pour midi au bois de Boulogne.
Il se dirigea vers la porte; je le suivis éperdu, mais sans répondre; je craignais qu'une seule parole ne trahît le quiproquo et ne m'enlevât la chance de m' entremettre pour sauver mon fils.
Mon conducteur me fit monter dans la voiture de remise qui l'attendait, tira de la poche de sa polonaise un étui de cuir de Russie, et m'offrit un cigare que je pris sans savoir ce que je faisais. 11 alluma le sien en fredonnant; je le regardais avec une fiévreuse épouvante.
— Mais le duel? balbutiai-je après un moment d'attente mortelle.
— Eh bien, voilà, reprit-il tranquillement : il paraît que Rémi a su par un de ses créanciers que l'associé de son patron avait fait parvenir à sa famille, sur son compte, sans le prévenir, des renseignements qui lui déplaisaient. Naturellement il s'en est plaint à l'envoyeur d'avis qui a mal pris la
chose ; des récriminations on en est venu aux gros mots, et Rémi, qui avait les nerfs agacés, a terminé la discussion par un soufflet.
Je ne pus retenir un cri.
— Vous voyez qu'il ne s'agit pas ici d'un déjeuner à la fourchette, continua mon compagnon en faisant tourbillonner la fumée de son cigare; ledit associé est, à ce qu'il paraît, un Alsacien peu endurant, autrefois sous-officier de dragons, et qui a choisi le sabre pour tailler, comme il dit, en plein pékin. A ne pas mentir, j'ai peur que Rémi, malgré la leçon d'espadon qu'il vient de prendre, ne se trouve tout à l'heure mal à son aise. Aussi je crois qu'il sera bon de savoir l'adresse de sa famille en cas d'accident.
Je frissonnai.
— Et vous permettez un pareil duel? m'écriai-je.
L'homme aux moustaches me regarda de côté.
— Je permets est joli ! répliqua- t-il en ricanant; connaissez-vous par hasard un moyen de l'empêcher? Croyez-vous qu'on reçoive un soufflet comme l'éclabo assure d'un fiacre, et qu'il suffise de s'essuyer la joue avec son mouchoir? Après ce qui s'est
passé, il faut que Rémi ou l'autre soit emporté de là-bas les pieds en avant.
Je fermai les yeux sans répondre; j'avais des éblouissements ; une sueur froide perlait sous mes cheveux ; il me semblait que la voiture s'enfonçait sous moi ! Mais je me roidis contre cette défailfance, je réunis tous les efforts de ma volonté pour reprendre mon calme et ressaisir ma raison.
Pendant ce temps le coupé roulait toujours, et mon conducteur continuait à parler.
Autant que je pus comprendre à travers un entretien souvent interrompu, c'était un Valaque appartenant à cette tribu de viveurs cosmopolites qui dissipent leur héritage dans l'oisiveté des capitales. Tout ce qu'il dit me fit voir plus clairement l'abîme dans lequel Léon s'était laissé entraîner. Le hasard des premières relations, la curiosité si puissante à son âge, la hardiesse d'un caractère que l'obstacle encourageait, tout s'était réuni pour l'entraîner. Par un reste de scrupule, il avait continué assidûment son travail dans la maison Lefort et Duroc ; réservant les soirées et les jours de repos aux bals, aux spectacles ou au lansquenet. C'était une sorte de compromis avec
sa conscience : l'accomplissement du devoir sur un seul point lui servait à masquer ses infractions sur tous les autres; il s'excusait ainsi à ses propres yeux.
Au reste, je n'eus alors qu'une perception confuse de ces détails. Mon esprit s'était retourné tout entier vers le péril qui menaçait Léon, et s'appliquait à chercher pour lui un moyen de salut. Je tremblais d'arriver trop tard : deux ou trois fois je suppliai le Valaque de presser son cocher; mais il me fit observer qu'il n'était point encore midi, et que d'ailleurs on ne pouvait commencer sans nous.
Jamais marche ne m'avait paru si lente. Les arbres des Champs-Elysées me semblaient passer un à un devant la portière avec une sorte de nonchalance ironique ; je trouvais à tous les visages que mes yeux rencontraient une expression triste ou menaçante ; les cris qui s'élevaient, de loin en loin, dans les quinconces, me faisaient tressaillir comme s'ils m'eussent annoncé quelque malheur.
Malgré sa distraction, mon conducteur s'aperçut de mes angoisses ; il crut d'abord que l'intervention dans un duel m'effrayait.
— Je vois que monsieur n'a pas l'habitude de
ces affaires, dit-il d'un ton railleur; c'est peutêtre la première fois qu'il se trouve à pareille fête?
— En effet, répondis-je avec distraction.
— Dans ce cas, Rémi a eu tort de vous déranger ; il est important que les témoins aient quelque expérience ; heureusement que je serai là. J'ai déjà assisté à une vingtaine d'affaires d'honneur, sans compter celles où j'ai figuré pour mon propre compte, et les choses se sont toujours bien passées. — Pas un seul arrangement sur le terrain ! — La dernière fois, il s'agissait d'une bagatelle, je ne sais quel débat survenu aux courses de Chantilly à propos d'un jockey : on a chargé les pistolets à deux reprises; notre adversaire nous a envoyé une balle dans la main droite, et, sans ses témoins, nous eussions continué de la main gauche. Quand je me mêle d'une affaire, il faut qu'elle ait des suites. Mais nous voilà arrivés, et il me semble que j'aperçois nos gens.
J'avançai vivement la tête, et je vis, à une trentaine de pas, au carrefour d'une route, plusieurs personnes arrêtées : c'était M. Lefort avec ses deux témoins portant les sabres à demi enveloppés dans un manteau; Léon se tenait un peu à l'écart et
regardait vers Paris avec une visible impatience.
Il reconnut sans doute le coupé du Valaque, car il fit un geste de joie et courut à notre rencontre.
Je me rejetai précipitamment au fond de la voiture; il arriva à l'autre portière vers laquelle mon compagnon s'était penché :
— Vite ! vite ! Georges , dit-il , ces messieurs sont là, et Lefort fait le fanfaron.
— Ah! fort bien, dit le Valaque en portant un lorgnon à son œil gauche et le dirigeant vers ceux qui nous attendaient ; nous allons voir ça. Dites au cocher de continuer jusqu'au carrefour.
Léon transmit l'ordre, et la voiture arriva au petit pas à l'endroit désigné.
J'aperçus alors plus distinctement l'adversaire de mon fils. C'était un homme de quarante ans, grand, osseux, d'une physionomie triviale et violente. Il sifflotait, les deux mains dans les poches de son paletot.
— Eh bien, ne vous pressez pas! s'écria-t-il d'une voix discordante; laissez-nous souffler dans nos doigts pendant que vous fumez du maryland dans votre équipage de location.
__ Qu'est-ce que c'est? Vous êtes donc bien pressé, mon cher, dit M. Georges sans descendre.
— Très-pressé, répliqua brutalement l'ancien dragon, vu que j'ai autre chose à faire que de promener, sur le boulevard de Gand, mes bottes vernies et mon lorgnon ; on m'attend à la Bourse dans une heure.
— Ah ! diable ! reprit le Valaque ironiquement ; et êtes-vous sûr qu'il ne vous surviendra pas quelque empêchement?
— Descendez, vous allez voir, dit M. Lefort évidemment à bout de patience.
Le Valaque ouvrit nonchalamment la portière du coupé et mit pied à terre.
Les témoins avaient déroulé le manteau qui cachait les deux espadons; Léon venait de retirer son habit, et le jeta sur une branche dépouillée.
— Mesurez les sabres et finissons, dit son adversaire qui se préparait à en faire autant.
— Quand vous m'aurez écouté! m'écriai-je en m' élançant de la voiture.
A ma voix, Léon retourna la tête et recula en criant : « Mon père ! »
Il y eut une première exclamation de surprise, suivie d'un silence.
■—Qu'est-ce que cela signifie? demanda enfin M. Lefort ; ce n'est donc pas un témoin ?
— : Dieu me damne! je l'ai cru!... répliqua le Valaque.
J'expliquai en peu de mots d'où venait l'erreur, et comment j'en avais profité; l' ex-dragon écoutait d'un air sombre en tourmentant la terre avec la pointe de son sabre.
— Je comprends! je comprends! s'écria-t-il brusquement quand j'eus achevé ; vous êtes venu pour empêcher le duel, n'est-ce pas ? Eh bien, vous avez perdu votre temps; Dieu le père serait là, voyez-vous, qu'il ne m'y ferait pas renoncer; j'ai été insulté, il me faut une satisfaction.
— Vous l'aurez, monsieur, interrompis-je vivement; je sais ce qui s'est passé, et je ne viens pas ici pour m' opposer à une juste réparation, mais pour vous la faire obtenir.
— Alors, ne perdons pas de temps à causer ! dit-il en se reculant de deux pas comme s'il voulait se mettre en garde.
-~ Pardon, repris -je, mais puisque le hasard
m'a désigné pour témoin, j'ai droit d'en remplir les fonctions ; vous ne croiserez pas le fer avant de m' avoir entendu.
— Eh bien, donc, tonnerre! dépêchons, monsieur! dit l'ancien sous-officier qui frappa du pied.
— J'ignore, repris-je, les détails du débat soulevé entre vous et mon fils; mais je sais que j'en ai été la première cause en faisant demander les renseignements recueillis par vous et envoyés par M. Duroc.
— Monsieur prétend que je devais le consulter, dit M. Lefort en regardant Léon avec un ricanement ironique.
— Je conçois le dépit que peut inspirer la révélation de pareilles fautes , repris-je ; le remords aide à la colère : mécontent de soi-même, on s'en venge sur un autre.
— Mais non pas impunément, interrompit Lefort en serrant les poings; voyons, mille diables! en finirons-nous?
— Sur-le-champ, monsieur; il faut qu'on vous rende raison, n'est-ce pas? Humilié par votre adversaire, vous tenez à ce qu'il s'humilie à son tour; vous voulez enfin l'avoir à votre discrétion.
— C'est un plaisir que je ne vais pas tarder à me procurer, murmura-t-il en faisant ployer l'espadon.
— Je l'espère, répondis-je, mais sans violence; car je veux que celui qui vous a insulté reconnaisse sa faute et s'en remette à votre générosité.
— Des excuses! s'écria Lefort; du tout, il est trop tard ; je n'en recevrai point, je n'en veux pas.
— Et moi, je les refuse, ajouta Léon d'une voix fermement accentuée.
— Alors dites à votre père qu'il nous laisse, ou allons plus loin, reprit l'ancien dragon qui fit un mouvement vers la voiture.
Je me jetai sur son passage.
— Non, m'écriai-je, l'offense reçue ne vous donne point un droit illimité de vengeance, et vous ne pouvez refuser qu'on se rachète. Ce dont mon fils vous doit raison, ce n'est pas de l'acte en luimême, car s'il eût été le résultat du hasard, vous n'auriez point à lui en demander compte; c'est de l'intention, et celle-là il peut la rétracter. Entre gens de cœur, un tort reconnu est un tort pardonné ; vous le savez comme moi.
Lefort secoua la tête.
— Tout ça, ce ne sont que des paroles inutiles, dit-il en s'agitant; au nom de Dieu ou au nom du diable! donnez le sabre à M. Rémi; nous ne sommes pas venus ici pour bavarder, mais pour nous aligner.
Un des témoins remit l'arme à Léon, qui ne paraissait pas moins impatient que son adversaire.
— Prenez garde, monsieur, m'écriai-je en m'adressant de nouveau à ce dernier; votre maison m'a demandé mon fils, je vous l'ai envoyé comme à des protecteurs ; vous avez accepté l'espèce de tutelle que je vous accordais ; vous en êtes responsable devant moi et devant l'opinion publique, et vous ne pouvez le frapper sans déshonneur.
Ces derniers mots parurent faire quelque impression sur l'associé de M. Duroc; il comprit rapidement ce qu'il pouvait y avoir de ridicule ou d'odieux clans ce duel du patron contre un jeune homme de dix-neuf ans qui lui était confié; il changea de couleur et parut hésiter; je ne lui laissai pas le temps de reprendre sa colère.
— Songez, ajoutai-je plus bas, et en lui saisissant les mains, que c'est presque un enfant, monsieur; abuserez-vous de son inexpérience, et votre
supériorité ne vous oblige-t-elle pas à le ménager? Peut-être connaissez-vous quelque autre garçon de cet âge, le fils d'un parent, d'un ami. . . supposez-le dans la même situation, devant un homme comme vous! Gomment voudriez-vous qu'on le traitât, et que diriez-vous d'une implacable rancune qui se refuserait à tout accommodement.
— Mais, par tous les diables! interrompit l'ancien soldat ébranlé, vous ne voyez donc pas que le blanc-bec continue à me braver ; ne vous a-t-il pas dit qu'il ne ferait aucune excuse?
— Eh bien, m'écriai-je, si son orgueil est plus fort que sa justice, s'il aime mieux sa colère que notre joie, je ne lui demande rien, et je remplirai à sa place son devoir !
Alors, me découvrant, je fis un pas vers M. Lefort, et j'ajoutai, d'une voix dans laquelle passa tout ce que j'avais de tendresse et de douleur :
— Moi, père de l'offenseur qui a mérité le châtiment et qui ne veut pas reconnaître sa faute, je viens à sa place, comme responsable du fils que je n'ai point su rendre plus capable de respecter les autres et lui-même, vous demander grâce pour son offense, et cette demande, monsieur, je vous
la fais les mains jointes, tête nue... à genoux!
L'acte avait suivi les paroles, il y avait sans doute dans le geste et dans l'accent quelque chose de sincère qui trouva le chemin des cœurs; car M. Lefort jeta le sabre qu'il tenait, et, me relevant par les deux coudes :
— Allons! s'écria-t-il d'un accent ému, puisque vous le voulez... j'accepte... j'oublie... bien qu'on n'ait jamais parlé d'excuses faites ainsi par procuration. Le diable m'emporte, vous avez sauvé la vie de ce fou... car, si vous n'étiez pas venu, je le tuais comme un chien !
Je coupai court en remerciant l'ancien dragon; je saluai les témoins, et, prenant Léon par le bras, je rejoignis avec lui la voiture qui l'avait amené.