‹ Le mémorial de famille (volume 2)Chapitre 26 sur 28 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

liE FILLE A MARIER

Soit honte, soit ressentiment, soit embarras d'un remords qui hésitait à s'avouer, mon fils garda le silence pendant toute la route. Ce fut seulement lorsque nous nous retrouvâmes seuls chez lui qu'il essaya une explication. Je l'interrompis dès les premiers mots.

— Nous parlerons de cela plus tard, lui dis-je;

dans ce moment, ni vous ni moi ne sommes en état de traiter une pareille question; je vous demande seulement de me faire la note exacte de ce que vous devez, avec les noms et les adresses des créanciers.

Il ne fit aucune observation , et s'assit devant son bureau tandis que je repassais dans la première pièce où j'attendis. Il m'y rejoignit bientôt avec la liste que je lui avais demandée. Non-seulement le chiffre de chaque dette était indiqué, mais, par un dernier trait de cette audace qui le poussait aux dernières limites de toute chose, il en avait fait le total. C'était, à peu de chose près, la somme indiquée dans la lettre de M. Duroc. Je lui demandai s'il n'oubliait rien; il me l'affirma*

— Alors , repris-je , vous allez me suivre aux adresses indiquées.

Le fiacre nous attendait; nous commençâmes par les créanciers les plus voisins. Je payai partout sans réclamations. Léon n'en pouvait croire ses yeux, et je vis qu'à mesure que nous avancions dans ce ruineux pèlerinage, la honte et le remords gonflaient de plus en plus son cœur ; enfin, lorsque nous rentrâmes en voiture , après notre dernière

visite, et qu'il me vit refermer en silence mon portefeuille vide, l'émotion l'emporta, il tomba à mes pieds en demandant grâce à travers ses sanglots. Je posai les deux mains sur sa tête qu'il appuyait à mes genoux.

— Je vous remercie de ces pleurs, Léon, lui clisje; c'est la seule joie que je pouvais attendre dans ce moment; ils me prouvent que vous vous repentez. J'ai fait tout ce que je pouvais pour vous sauver, le reste dépend de Dieu et de votre volonté. Réunissez tout ce qui vous appartient pendant que je vais régler avec votre propriétaire : nous repartons ce soir pour le pays, et je vous emmène.

Il se hâta d'obéir, et quelques heures après nous étions en route.

Le voyage se fît silencieusement, mais dans les meilleurs rapports. J'étais grave et triste, Léon honteux et attendri. Pour la première fois son orgueil avait fléchi ; il se condamnait lui-même sans récriminations, sans arrière-pensées ; il était loyalement descendu au fond de son indignité et y restait exposé à tous les yeux, comme Job sur son fumier. Ce caractère hautain et volontaire , brisé

par la douceur, avait compris que sa réhabilitation était désormais dans le repentir ; il avait soif d'humilité.

Ce fut bien autre chose quand Marcelle et sa sœur l'accueillirent au logis par leurs caresses mêlées de larmes. Pas une voix ne s'éleva pour lui demander compte ; mais le reproche était dans les longs silences, dans les soupirs étouffés, dans les témoignages de tendresse même qui avaient quelque chose de douloureux et de suppliant ; on sentait qu'un malheur pesait sur la famille, et que nous portions tous un grand deuil dans le cœur.

Dès le lendemain de son retour, j'avais obtenu l'entrée de Léon chez un des négociants les mieux famés ; ses tristes folies étaient restées un secret ; nous n'avions rien dit à la tante Roubert ellemême, qui s'abstint de toute question. Mais elle devina une partie de la vérité à la réforme sévère qu'il fallut introduire dans notre ménage. J'avais vendu le cabriolet, et mes courses se faisaient à cheval par tous les temps ; Marcelle eut une servante de moins; nous sous-louâmes notre jardin; Glaire se passa de couturière et tira profit de ses broderies. La table devint également plus frugale ;

on supprima le café, on renonça au vin. Tout cela s'était fait par une sorte de convention tacite et sans qu'un mot en rappelât jamais le motif; mais Léon voyait et comprenait : lui seul semblait ne pouvoir se résigner; plus on se montrait affectueux et oublieux du passé, plus il baissait la tête. Notre abnégation l'oppressait.

Sa fougue opiniâtre avait fait place à une condescendance et à une docilité sombres; on sentait la lutte d'une nature qui se dompte avec effort. Sa voix était trop calme pour ne pas être contenue, ses soumissions trop empressées pour ne pas révéler le parti pris. Une ferme volonté avait évidemment usurpé l'autorité absolue sur cette âme et y tenait toutes les passions muselées.

Je suivais avec une inquiétude curieuse cette révolution intérieure dont le résultat me paraissait encore incertain. L'énergie même de l'effort me prouvait l'énergie de la résistance. A voir la rudesse de Léon envers lui-même, on devinait combien il se craignait encore. Son cœur était plein d'ennemis qu'il tenait immobiles et muets sous le genou de sa volonté, trop sûr qu'au premier mouvement tous allaient s'insurger.

Mais aurait-il la force de persister clans une pareille surveillance? Sa résolution ne faiblirait-elle pas à la longue? Assistions-nous aux dernières résistances ou aux premières victoires? Était-ce l'adieu d'une conscience un instant réveillée, ou l'aurore d'une sérieuse génération? Je n'osais moimême décider! Il y avait par instant chez Léon des retours rapides de ses anciens instincts : c'étaient comme des coups de tonnerre aussitôt apaisés; mais ils prouvaient qu'un orage sommeillait toujours derrière le bleu trompeur de ce ciel paisible.

Le temps s'écoula pourtant sans que nos craintes parussent devoir se réaliser. Ces derniers mois avaient semblé des années pour Léon. Entré par la porte de la jeunesse dans la fournaise ardente qu'il venait de traverser, il en sortait par celle de la maturité. Un peu de tristesse lui était seulement restée de cette épreuve suprême; on eût dit un condamné échappé à la mort, et qui garde encore quelque temps la pâleur de sa grande épouvante.

Du reste, son nouveau patron se louait beaucoup de son intelligence, de son activité, et ne doutait point de sa réussite.

Il lui avait permis de se lier avec un neveu élevé chez lui comme son propre fils, et qu'il devait associer un jour à sa maison.

Raymond s'était pris d'une sincère amitié pour son compagnon de travail, et ne tarda pas à nous visiter, d'abord toutes les semaines, puis tous les jours. Plus vieux que Léon de quelques années, il s'était surtout senti attiré vers lui par le charme des contrastes : timide, il admirait sa hardiesse; irrésolu, il s'appuyait sur sa volonté ; sa nature se complétait par celle de son ami; chacun d'eux trouvait dans l'autre ce qui lui manquait.

Marcelle et moi, nous nous réjouîmes d'une liaison qui donnait un point d'attache aux bonnes résolutions de notre fils et fanerait dans l'ordre et le travail. M. Raymond, accueilli avec cordialité, s'en montra chaque jour plus reconnaissant; il ne quittait plus Léon, qui ne nous quittait guère, si si bien que notre maison était devenue la sienne : il assistait à nos veillées, écoutait les lectures ou faisait de la musique avec Claire.

Cette intimité s'était établie si naturellement, nous y trouvions tant de douceur et de sécurité, qu'aucun de nous n'avait songé à en prendre om-

brage; la tante Roubert seule nous semblait recevoir M. Raymond avec une sorte d'impatience inquiète.

Un soir qu'il s'était fait attendre, ainsi que Léon, Glaire tressaillit tout à coup en entendant monter l'escalier, et s'écria que c'était lui!

— Qui, lui? demanda la tante Roubert.

— Eh bien! M. Raymond, répliqua-t-elle.

— Gomment le sais-tu?

— J'en suis sûre, j'ai reconnu son pas : écoutez plutôt ; Médor ne dit rien !

Et pour s'assurer qu'elle avait deviné juste, elle courut à la rencontre des arrivants.

Madame Roubert nous regarda en secouant la tête.

— Avez-vous entendu? demanda-t-elle.

— Sans doute, répliquai-je.

— Et vous n'avez pas compris?

— Quoi donc? demanda Marcelle.

— Quoi ! répéta madame Roubert, eh ! ma chère, une chose que tu devrais savoir, c'est que, dans une maison où il y a une fille à marier, il n'est pas bon de recevoir un jeune homme assez souvent pour qu'on reconnaisse son pas et qu'il ne fasse plus aboyer le cjiien.

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