LA SOLITUDE A DEUX
La tante Roubert n'avait point fini les leçons à sa nièce; elle les renouvela les jours suivants pour d'autres faux calculs ou d'autres négligences. Marcelle, accoutumée à profiter d'une prévoyance dont elle n'avait point le souci, et à jouir d'un bon ordre qu'elle n'était pas tenue d'entretenir, se trouva un peu surprise de ce qu'il fallait ap-
porter d'application à la conduite du plus humble foyer. Embarquée jusqu'alors dans la vie en simple passagère, elle ne savait ni orienter les voiles ni trouver sa route sur les flots. La tante ne manquait pas d'accourir à chaque fausse manœuvre, pour montrer ce qu'il fallait faire; mais, à la longue, cet empressement lui-même me devint une fatigue : j'aurais préféré les conséquences de la faute aux contrariétés qu'il fallait subir pour la réparer, et je trouvais cette science du ménage trop chèrement achetée par l'ennui de la leçon» Sans avoir pour madame Roubert moins de respect ni de dévouement, je redoutais sa venue, et son départ était pour moi une sorte de délivrance.
Mon père s'en aperçut et m'avertit.
— Vous avez raison, lui dis-je ; mais ce réalisme toujours en haleine me tourmente, m'oppresse ; je le sens sur les frontières de mon idéal comme un voisin grossier qui médite quelque usurpation. Vous l'avouerai-je enfin? tant de soins donnés à l'utile me le font prendre en sourde haine.
— Et t'empêchent même de rendre justice à celle qui ne veut que venir à votre aide, inter-
rompit mon père; c'est une iniquité ordinaire dans la vie. Amoureux de ce qui plaît, on dédaigne ce qui sert. Nous préférons le poëte qui chante les moissons au laboureur qui les a semées. Les rangs sont faits à chacun dans notre reconnaissance, non d'après l'importance, mais d'après le charme du bienfait. L'homme utile est une médecine noire qui sauve et qu'on repousse toujours. Tu t'irrites aujourd'hui des minutieux enseignements donnés à Marcelle, et quand ils lui auront profité, quand tu trouveras autour de toi l'ordre, le confort, l'abondance, tu en jouiras, comme de la clarté du jour, sans songer à qui tu les dois. Combien d'êtres consument ainsi leur vie pour nous préparer seulement une atmosphère plus respirable, et ne sont payés de leurs peines que par notre indifférence! — Àh ! d'autres peuvent parler de l'injustice de la foule pour les rois de l'art et les favorisés de la gloire ; moi je vous garderai mes sympathies et ma pitié, humbles soldats de la nécessité, que tout le monde oublie et dont nul ne pourrait se passer !
Je comprenais les raisons de mon père, je les approuvais; mais la sensation était la plus forte.
J'étais encore trop jeune pour avoir reconnu que la suprême sagesse était de subordonner le rêve au possible. L'expérience devait m' apprendre ce que le génie avait révélé à un grand penseur : c'est que « le monde réel ayant des bornes et le monde imaginaire étant infini, le seul moyen de trouver le repos était de rétrécir l'un puisqu'on ne pouvait élargir l'autre. »
Cet apprentissage de l'existence pratique me dérobait d'ailleurs Marcelle, et, dans ces premiers enchantements de l'intimité domestique, je m'indignais de tout ce qui nous arrachait l'un à l'autre. Depuis notre mariage, j'avais négligé mes vieux amis, j'oubliais mes protecteurs, je supportais impatiemment les obligations de famille. Toujours aspirant vers cette solitude à deux dont les joies me semblaient inépuisables, j'aurais voulu élever une muraille de la Chine entre le monde et notre foyer, vivre enfin prisonnier dans le cercle de nos pensées et de nos émotions, sans rien entendre des bruits du dehors.
Par malheur, le travail de ma profession me retenait toute la semaine loin de Marcelle ; le dimanche seul eût pu m' appartenir, sans les visites des
connaissances ou des parents et les réclamations de la tante Roubert qui rappelait toujours quelque devoir oublié. Bien des fois nous avions songé à fuir, dès le matin, pour jouir de nous-mêmes un jour entier; mais les pluies d'avril nous avaient toujours retenus au logis. Enfin, un dimanche, le soleil se leva dégagé des nuées. Les bouvreuils chantaient sur les touffes de lilas de la petite cour, et, quand j'ouvris la fenêtre, une brise chargée de la senteur amère qu'exhale la sève en travail sembla m' annoncer le printemps.
— Vite, vite ! criai-je, en courant à Marcelle, ton chapeau de paille, ton ombrelle, et partons !
— - Pour quel pays?
— Pour celui de la liberté ! Les bois nous désirent, les primevères nous appellent, les sièges de mousse nous attendent ! N'entends-tu pas comme toutes les voix de la campagne nous crient : « Venez, venez ! » Les visiteurs nous chercheront en vain aujourd'hui ; la cage sera ouverte, les captifs envolés !
Marcelle, à qui cette fuite plaisait autant qu'à moi-même, battit des mains, et tout fut bientôt prêt : quelques fruits dans sa petite corbeille
créole, un volume de notre auteur chéri sous mon bras ! Je regarde encore le ciel, qui est delà couleur des myosotis; nous nous prenons la main comme deux écoliers en vacances, et nous allons partir !
Tout à coup le bruit de la sonnette retentit; nous poussons un cri; la porte vient de s'ouvrir; c'est mon père!
Nous restons immobiles de désappointement; Marcelle ne court point l'embrasser, et j'oublie de lui tendre la main. Du premier regard, il a tout vu et tout deviné.
— Vous sortiez ? demande-t-il doucement.
— Vous voilà, nous demeurons, dit Marcelle qui s'efforçait de sourire.
Mais il refuse : il était monté en passant pour me demander un livre qu'il m'indique ; je lui rappelle qu'il l'a déjà lu.
— Sans doute, a-t-il répondu gaiement ; mais je Voudrais le relire. Ma journée est libre ; je la passerai à étudier le poè'te, à sonder tous les replis de son inspiration, à chercher les secrets de son charme. Jusqu'ici je me suis contenté de l'aimer, je veux maintenant le connaître. »
Il a pris le volume, et nous a souhaité une heureuse promenade. Cette fois, je lui ai serré la main et Marcelle lui a tendu son front. Le voilà parti !
Nous ne nous arrêtons plus une minute; le danger auquel nous venons d'échapper a redoublé notre empressement. Nous traversons les rues presque en courant, et nous ne nous arrêtons qu'après avoir perdu de vue la petite maisonnette du commis de l'octroi
Enfin la campagne était devant nous, elle était à nous ! Contraintes du monde, obligations du ménage, nous avions tout laissé au logis! Échappés à ce filet des devoirs vulgaires, nous nous enfuyions . à tire d'aile dans la solitude.
Ce fut d'abord un enivrement silencieux. Nous . côtoyions les fourrés de chênes et de châtaigniers dont les bourgeons commençaient à entrouvrir leurs enveloppes rougissantes. Le bruit de nos pas s'était éteint dans les gazons; on n'entendait que cette rumeur de vie qui bruit dans la campagne à son réveil.
Nous étions donc maîtres de nos actions, de nos paroles, de nos pensées ! Plus de témoins ni d'interrupteurs. Nous pouvions nous raconter l'un à
l'autre chacune de nos sensations, les commenter, les poursuivre.
La nature entière est un immense foyer dont tous les rayons aboutissent à l'âme humaine; quel que soit celui que notre œil saisit, en le suivant on est infailliblement ramené à soi-même ; ce que nous regardons au dehors nous conduit à regarder au dedans.
Ce fut d'abord un échange de confidences révélant nos plus intimes pensées. Nous cherchions ensemble l'origine de nos opinions et de nos sentiments ; nous confessions tout haut le roman que chacun de nous avait fait jusqu'alors pour lui seul et tout bas.
Nos rêves d'avenir étaient multiples et mobiles comme les mille impressions de notre âme. Tantôt c'étaient des réussites inespérées, la fortune, le pouvoir ou le renom frappant à notre porte et entrant par aventure ; tantôt une modeste destinée coulant dans quelque retraite inconnue, comme . ces sources limpides qui sourdent sous la feuillée au fond des bois ! — Puis, au plan des joies à goûter succédait celui des devoirs à accomplir ; et, dans la plénitude de notre bonheur, tout nous semblait
facile : aucune tâche n'était au-dessus de nos forces, aucun joug ne nous effrayait ; nous nous « faisions un code stoïque dont nous acclamions tous les articles avec le courage du bonheur.
Ces confessions réciproques ne s'achevèrent que pour être reprises ; il resta longtemps quelque chose à se dire, quelque coin de l'intelligence ou du cœur à dévoiler. Enfin, vers le milieu du jour, quand la fatigue de la marche commença à se faire sentir, l'entretien se ralentit, puis s'arrêta.
Le premier, je remarquai le silence de Marcelle, et je le lui reprochai doucement; mais elle s'efforça en vain d'en sortir, et moi-même je ne trouvais plus que des redites. Nous n'avions rien à nous apprendre désormais sur nous-mêmes ; le livre était connu jusqu'au dernier feuillet. Une sorte d'engourdissement avait succédé à l'exaltation tendre et joyeuse des premières heures. Chaque tentative pour renouer l'entretien aboutissait presque aussitôt à une nouvelle pause ; souvent même, soit changement de disposition d'esprit, soit que la parole servît mal nos intentions, nous sentîmes que nous ne nous rencontrions plus aussi complètement. Des nuances différentes se
laissaient apercevoir ; les notes harmoniques épuisées, on commençait à entendre les discordances! Insensiblement, la distraction et l'embarras se glissaient entre nos cœurs.
Nous quittâmes, sans y prendre garde, la clairière où nous nous étions assis, et nos pieds reprirent d'eux-mêmes le chemin de la ville.
Cetle fuite vers la solitude, commencée dans l'enivrement, se terminait dans la langueur. En revoyant la maisonnette d'octroi , j'éprouvai presque le même soulagement que lorsque, quelques heures auparavant, je l'avais vue disparaître.
Nous trouvâmes au logis mon père qui nous attendait. Il remarqua sans doute l'expression nouvelle de nos visages, mais sans en rien dire.
— Eh! vous voilà pourtant! s'écria-t-il en nous tendant les bras ; Dieu soit loué ! Je commençais à m'ennuyer de ma solitude.
Je lui montrai le volume de poésie ouvert près de lui.
— N'aviez-vous donc pas votre compagnon préféré ? demandai-je.
— Sans cloute, reprit-il en souriant; mais je
vais te surprendre, mon pauvre ami, à force de feuilleter le livre, de revoir les beaux endroits, on s'y habitue, on les sait par cœur. Quelque charmante que soit une individualité humaine, elle a ses bornes ; on finit par en faire le tour, et alors le charme s'amoindrit : les répétitions se remarquent ; on est choqué des fautes de détail. Pour la première fois, j'ai trouvé dans mon cher poëte des vers mal faits ! Et voyez le danger de l'abus, même en lecture : jusqu'ici j'avais toujours quitté son volume à regret, ce soir j'en sors avec soulagement ! Rappelez-vous bien ceci, enfants : l'appétit du cœur et de l'intelligence doit être ménagé comme celui de l'estomac ; en tout, restez un peu sur votre faim, si vous ne voulez point connaître le déboire de la satiété.
Que l'enseignement fût intentionnel ou donné par hasard, il était si direct que Marcelle et moi nous échangeâmes un regard furtif, bien vite détourné par embarras de nous être ainsi rencontrés et compris; mais ni elle ni moi n'oubliâmes la leçon. Depuis nous nous sommes efforcés de nous réserver l'un à l'autre avec plus de discrétion, et de ne dérober aux devoirs ni aux amitiés la part
de notre vie qui leur appartient. Les heures d'intimité, moins multipliées, en sont devenues plus douces. En nous revoyant, nous avons à échanger l'épargne de sensations et de pensées économisées pendant tout le temps de notre séparation. L'instant où, libres de tout ce qui est dû au dehors, nous nous retrouvons ensemble et tête à tête, au lieu d'être la continuation d'un état habituel, est devenu l'incident heureux de notre vie domestique, et comme la récompense de notre journée.