LE JARDIN, LES CONNAISSANCES, UN AMI
Notre logement s'était trouvé très-incommode à l'usage, ainsi que l'avait prévu madame Roubert; il fallut suppléer par l'habileté des aménagements à ce qui lui manquait. La tante de Marcelle excellait à tout disposer, mais pourvu qu'elle trouvât la place faite; disciple de l'habitude, l'intelligence lui manquait ! Ce fut mon père qui vint
à notre secours : il avait toujours un expédient qui transformait les gênes en confort et les irrégularités en gracieuses fantaisies. Grâce à lui, notre demeure prit, à peu de frais, un aspect original qui occupait l'esprit et amusait le regard. La tante Roubert s'était d'abord étonnée de ces hardiesses, mais elle finit par les approuver.
— Votre père se ferait une chambre à coucher dans un œuf, me dit-elle; l'invention lui coûte moins que l'imitation à nous autres. Si tout le monde lui ressemblait, il en serait des logements comme des hommes : chacun d'eux aurait sa physionomie.
— Madame Roubert a bien compris, fit observer mon père quand je lui rapportai ces paroles ; l'homme doit disposer un logis selon ses besoins et il faut qu'il s'y reflète quelque chose de luimême. Je n'aime pas qu'on se désintéresse du milieu dans lequel on vit, qu'on ne s'efforce point d'en tirer tout ce qu'il peut produire. C'est le champ naturel ouvert aux activités du loisir. Négliger d'embellir sa demeure, d'en éloigner les
.gênes par l'effort de l'intelligence, d'y rendre enfin la vie plus facile, c'est se rapprocher, au-
tant qu'on le peut, du sauvage qui se contente d'un ajoupa de feuilles et d'un hamac d'écorces. Le perfectionnement du foyer domestique est un des caractères les plus évidents de la civilisation. 11 constate l'attachement de l'homme au lieu et à la famille, l'habitude des devoirs journaliers, le besoin des joies honnêtes. « Le nid mal construit, dit le proverbe chinois, indique l'oiseau vagabond ! »
— Soit, répliquai-je, mais pour tout arranger comme vous l'avez fait ici, il faut votre imagination.
— Cette imagination est surtout de la mémoire, reprit mon père. Chaque fois qu'une disposition ingénieuse a frappé mon regard, j'en ai pris note, et je me suis composé ainsi un répertoire d'appropriations domestiques dont vous avez profité. En général, nous négligeons trop d'observer ces détails. Que le riche s'en remette au goût de son architecte et de son tapissier, je le conçois; rien ne l'arrête ; s'il veut changer une tenture il peut abattre la muraille ! Mais pour nous , qui devons toujours accepter ce qui est, tourner l'obstacle et déguiser la difformité, il est bon que l'observation
nous prépare des ressources et que le souvenir nous seconde. A chaque difficulté nous nous rappelons un expédient remarqué ailleurs, et nous arrangeons ainsi, peu à peu, notre intérieur avec le génie de tout le monde. Ne renoncez jamais à ces améliorations. En nous faisant mettre quelque chose de nous-même dans ce qui nous entoure, elles nous y attachent plus fortement. Notre demeure devient ainsi une sorte de livre où nous avons écrit nos habitudes, nos préférences, et nous l'aimons non-seulement comme notre asile, mais comme notre ouvrage.
J'approuvais les idées de mon père, et je m'efforçais de les mettre en pratique; j'avais toujours la scie ou le marteau à la main pour compléter quelques arrangements; mais, à la longue, tout se trouva si bien en place que l'on n'eût pu continuer à classer sans défaire. J'allais rentrer dans une oisiveté forcée quand j'appris que le petit jardin placé au fond de la cour était à louer !
Bien des fois Marcelle et moi, accoudés à la fenêtre d'où l'œil plongeait sur ses corbeilles de fleurs et son berceau de tilleul, nous avons envié, à demi-voix, ce coin verdoyant où n'arrivait au-
cun des bruits de la rue et où les oiseaux chantaient tout le jour! En apprenant qu'il était à. notre disposition, notre premier mouvement fut de courir chez le propriétaire ; la réflexion nous retint.
Le budget de notre jeune ménage ne s'équilibrait qu'à la condition d'une sévère économie. Nous vivions dans cette étroite médiocrité côtoyant toujours la pénurie, et qui, par le moindre détour, y aboutit. Marcelle eut beau déplacer ses colonnes de chiffres, essayer des réformes, empiéter sur le fonds d'amortissement, toujours la location nouvelle entraînait sa balance de comptes sur la pente du déficit !
Il fallut enfin y renoncer !
Mais bien des fois, dans la journée, je la vis retourner à la fenêtre qui donnait sur la petite oasis de feuilles et de fleurs, la regarder tristement et revenir prendre son aiguille avec un soupir.
L'impossibilité de satisfaire à un désir si naturel me causait une véritable angoisse. Je recommençai, à mon tour, les calculs sans pouvoir arriver à un meilleur résultat,
Enfin, j'en étais à ce découragement qui précède l'abandon forcé de toute espérance ; je parcourais machinalement le journal donné par la tante Roubert, et sur lequel toutes nos dépenses étaient inscrites, quand mon œil s'arrêta tout à coup sur un chiffre !
Ce fut comme une subite illumination !
Je feuilletai vivement le registre, cherchant plusieurs autres articles qui se rapportaient au premier ; je pris une plume ; je dressai un compte que je vérifiai deux fois, et me levant enfin avec une exclamation de joie :
— Mon chapeau, Marcelle, m'écriai-je; vite! vite ! nous louons le jardin !
Elle laissa échapper la broderie qu'elle tenait à la main.
— Est-ce sérieux? demanda-t-elle.
— Très-sérieux, répliquai-je en cherchant mes gants.
— Mais songe qu'il nous en coûtera 150 francs.
— J'en économise 170!
— Comment?
— Écoute.
Et prenant le papier sur lequel je venais
d'établir mon compte, je lus à haute voix :