CHAPITRE IV
LHCMAAITE; LA PATRIE ET LA FAMILLE. — INFLUENCE DE LA FEMME. — UN PREMIER BIENFAIT,
L'amitié de M. et de madame Hubert remplit ce qui restait de vide dans notre existence. Quelque doux que soit le cercle de la famille, on ne peut s'y renfermer impunément. La vue qui n'embrasse qu'un horizon rétréci devient plus courte ; l'air s'épaissit dans ce refuge étroit sans ouverture sur le monde; l'intelligence que ne renouvelle aucun
contact extérieur se borne insensiblement et finit par se nouer. Outre les affections du foyer, qui donnent à l'individualité tout son épanouissement, il faut les amitiés de choix, qui relient au monde et empêchent d'y devenir étranger.
Mon père m'avait plusieurs fois prévenu contre ces claustrations volontaires qui font de la famille un couvent et nous retranchent de la terre , non pour mieux penser au ciel, mais pour nous contempler nous-mêmes éternellement et uniquement.
— Défiez-vous, me disait -il sans cesse, des ermitages bâtis avec votre bonheur, et où vous vous retirez, comme le rat de La Fontaine dans son fromage, indifférents à tout ce qui se passe au delà. Ayez au moins un ami qui en entrant vous apporte un peu d'air du dehors. Dans la vie moderne, la solidarité est trop bien établie parmi les hommes pour qu'on puisse se désintéresser ainsi les uns des autres. Tout se touche, tout se tient, Le coup frappé au loin vous arrive de proche en proche , comme la vague partie d'Amérique arrive au rivage de France. Il ne faut pas imiter le grotesque égoïste de la parade, qui dit : « Que m'importe le déluge? S'i] envahit la Lorraine, je prendrai la
diligence pour la Franche-Comté!» Une fois la digue abattue , le torrent court, inonde tout, et ne s'arrête plus!
Notre nouvel ami était, du reste, l'homme le plus propre à entretenir chez nous ce sentiment de communion avec nos semblables. Orphelin dès la première enfance, il avait eu des instituteurs et point de parents : aussi les sentiments s'étaientils moins développés chez lui que les idées. D'un cœur simple et droit, mais absolu , il s'était réfu gié très-jeune dans le giron des principes ; il avait été, comme il le disait, « élevé sur leurs genoux. « Sa famille était l'humanité : tout ce qui portait le visage d'un homme lui était cher et sacré au même titre ; aucune épreuve ne pouvait le dépouiller de son instinct de fraternité universelle ; c'était l'Abel du genre humain !
Plus restreint dans mes sympathies, j'avais souvent peine à accorder nos sensations et nos jugements. Il en résultait des débats dont je retrouve les traces dans les notes éparses de mon journal ; j'en reproduis quelques-unes prises au hasard.
Mardi. — Nous étions assis sous les tilleuls \ Justin (M. Hubert) m'avait apporté les OEuvres
d' Anastasius Grûn, et je lisais tout haut, en traduisant pour Marcelle, un des chants du poëte allemand, que voici :
Un rocher antique et grisâtre se dressait au milieu des flots ; et moi je l'admirais, en le voyant ferme, quoique seul.
Un arbre verdissait sur le rocher grisâtre où il élevait sa cime avec orgueil, et moi je l'admirais en le voyant si vert dans son isolement.
Une hirondelle aux ailes légères chantait sur l'arbre et sur le rocher, et moi j'allais la déclarer heureuse de sa joie au milieu de la solitude.
Mais je n'envie plus votre destinée, arbre, rocher, hirondelle ! car un orage est venu et a facilement renversé l'arbre solitaire.
L'hirondelle fatiguée est retombée dans les flots avant que ses sœurs aient pu la secourir, et les vagues ont aisément englouti le roc isolé.
— Oh ! le rocher, l'arbre et l'hirondelle m'ont fait penser à Vous, poètes de l'Allemagne ! à vous qui croyez pouvoir cueillir votre couronne loin de vos frères!
L'âme aspirante, vous regardez au nord, au sud, à l'orient; mais aucun de vous ne regarde derrière lui, la patrie !
Vous ressemblez au rocher qui se dresse seul au milieu des flots, à l'arbre qui verdoie loin de la forêt, à l'hirondelle isolée dont les chants se perdent dans l'azur du ciel!
Réunissez-vous, rocs séparés! rassemblez-vous, hirondelles solitaires! arbres orgueilleux de grandir seuls, mêlez vos branches et multipliez vos racines!
Formons une chaîne de rochers inébranlables qui ne se
laisseront point engloutir par les vagues d'une foule ignorante !
Réunissons -nous en une forêt d'arbres rendus plus verts par le rapprochement ; et alors, que l'orage vienne, il ne pourra rien sur nos sommets enlacés.
Soyons un chœur d'hirondelles ; notre chant n'en sera que plus doux, et l'hymne harmonieux de nos voix unies montera jusqu'à l'éternelle lumière !
Même à travers ma mauvaise traduction , le charme s'était révélé. Marcelle et Laure faisaient remarquer la grâce des images : j'ai surtout fait remarquer l'intention. J'ai loué cet appel aux muses allemandes, chantant chacune sous sa tonnelle ce qu'elle sent ou ce qu'elle croit voir dans les nuées, sans jamais retourner les yeux sur l'intérêt général et constant, sur l'Allemagne. J'ai souhaité que l'appel fût répété ailleurs, et que, sous chaque coin du ciel qui couvre une patrie , les poètes réunis pussent former une digue qui défende, une forêt qui protège, un chœur qui console !
Justin pensif effeuillait une fleur sans parler ; nous lui avons demandé pourquoi il se taisait.
— Parce que je ne suis point satisfait comme vous, a-t-il dit. À quoi bon arracher l'art à l'égoïsme individuel pour le jeter dans un autre
égoïsme? Qu'est-ce que la patrie, sinon notre personnalité agrandie? La chanter, n'est-ce pas encore nous chanter nous-mêmes? L'art, qui vient de Dieu comme la lumière et le soleil , doit profiter comme eux à tous les hommes. Ne chantez ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni la France; chantez l'humanité tout entière! A quoi servent vos hymnes patriotiques , sinon à partager le monde en camps opposés ? Chacun de vous répète le sien sous un drapeau qui n'est qu'à un peuple, au lieu de le répéter sous le ciel qui est à tous. Aussi vos glorifications sont-elles des insultes, vos élans d'amour des cris de haine. Votre sympathie s'arrête à une frontière tracée par le hasard de l'épée : ici ce sont vos frères; là, vos ennemis! et cependant des deux côtés ce sont des hommes accessibles aux mêmes émotions, soumis aux mêmes besoins ! En vous regardant au visage , vous vous reconnaissez pour semblables ; mais à la vue de la cocarde, la main qui s'étendait pour une étreinte se lève pour frapper. -- Féroces rivalités qui entretiennent chez nous les fauves instincts et qui ont fait couler le sang comme l'eau des sources ! La patrie a été jusqu'ici une de ces idoles aux pieds
desquelles la Gaule sacrifiait les vaincus. Ne me demandez donc pas d'applaudir à ceux qui la chantent! Que m'importe le poëte d'une nation quand c'est celui des hommes que je voudrais entendre !
J'ai vivement défendu l'idée de la patrie : -—Est-ce donc une terre comme toutes les terres que celle où nous avons vu la lumière du jour, sur laquelle nous avons grandi , qui nous a donné les premières impressions , la langue , les habitudes, tout ce qui fait l'homme? Autant dire que notre mère est simplement une femme comme toutes les autres, et dont nous sommes nés par hasard! Les premiers Grecs se croyaient nés du sol même qu'ils cultivaient ; cette croyance n'est- elle point un symbole pour toutes les nations? Ne peut-on pas dire que chacune d'elles est née de sa terre, qu'elle y tient encore par mille invisibles racines, qu'elle en reproduit, en quelque sorte, le tempérament? Les races sont des plantes appropriées au sol et à l'atmosphère qui les ont produites : chacune occupe sa place, remplit son rôle nécessaire, accomplit son évolution, donne sa note, tandis que l'ensemble compose, comme on l'a dit, la gamme des
aptitudes humaines. Altérez leurs personnalités, confondez les nations, vous aurez des notes faussées et une gamme détruite; partant, plus d'harmonie possible dans ce grand concert des divers génies nationaux. La distinction entre les peuples est aussi indispensable qu'entre les individus si l'on veut conserver à chaque groupe de l'humanité ses instincts et ses capacités spéciales. Sans doute cette distinction dégénère en rivalité; mais la multiplicité des relations, l'entrelacement des intérêts, les habitudes de bon voisinage, en adouciront peu à peu l'emportement. Tenter de substituer l'humanité à la patrie, c'est vouloir qu'une pure idéalité remplace un instinct , que les spéculations de la logique l'emportent sur toutes les sollicitations de notre reconnaissance et de nos souvenirs. La chose fût -elle possible, qu'y gagneriez-vous ? Un amoindrissement dans la faculté de dévouement! Aujourd'hui, l'homme se donne à la patrie spontanément et d'instinct ; il ne se donnerait à l'humanité qu'à la réflexion et par un effort de vertu. Il faut au plus grand nombre des devoirs simples, visibles, une affection involontaire , un but à portée des esprits et des bras
les plus courts. L'accomplissement de votre souhait suppose un monde de philosophes stoïques connaissant les formules les plus ardues de l'algèbre du devoir, non la foule ignorante et instinctive qui sera toujours la foule. En voulant étendre trop loin le sentiment de la solidarité et du dévouement, vous risqueriez de le briser. Laissez-le se développer dans le patriotisme ; ne nous placez pas entre une 'idéalité insaisissable et notre personnalité ou celle-ci emportera tout, et, sans avoir des hommes, vous n'aurez plus de citoyens. Croyezmoi, la grande institutrice des cœurs est encore la patrie, et c'est elle surtout qui conserve ici-bas les traditions du courage, de la patience et du sacrifice.
— Tu oublies, s'est écriée Marcelle, notre première école, la famille! N'est-ce point elle qui nous enseigne tout ce qui fait vivre les sociétés? Où apprenons-nous l'obéissance, le travail, l'abnégation, la responsabilité? Qu'est-ce que la patrie, sinon le foyer agrandi?
Mon père, qui était survenu et avait tout écouté, s'est mis alors à sourire.
— Oui, a-t-ildit, chacun de vous regarde son
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étoile et n'en veut point d'autre au ciel ; mais toutes trois brillent en même temps dans des sphères différentes. Ici, plus près de la terre , je vois l'étoile de Marcelle qui nous guide à toutes les heures et illumine à nos pieds ; sans elle chaque pas est une chute, chaque mouvement une souillure. Un peu plus loin , voilà celle de Henri qui étincelle dans la région des orages ; sublime planète, dont l'influence fait les héros ! Là-bas enfin, tout au fond du ciel, scintille, moins apparente aux yeux vulgaires, celle de Justin, qu'adorent les doux et les sages. Leurs trois clartés font le firmament. Le tout est de savoir laquelle on doit suivre quand elles vous appellent sur des points différents. Dans cette échelle d'obligations qui part de la famille, arrive à la patrie et continue vers l'humanité , l'ordre habituel doit être parfois interverti.
— Et quelle règle suivre alors pour le choix du devoir? avons-nous tous demandé.
-—Celle de la justice, et non celle de la préférence, a répondu mon père. Chaque fois qu'il y a lutte, subordonnez l'individu à la nation, la nation à l'espèce. Soyez d'abord un homme pour obéir à
Dieu de qui vous tenez ce nom , puis un citoyen pour rendre à la patrie ce qu'elle vous a donné ; le titre de chef de famille, qui habituellement domine tout, ne doit venir ici qu'au troisième rang. Quand des devoirs sont opposés l'un à l'autre, il faut les accomplir dans l'ordre de leur importance, et en préférant le devoir général au devoir particulier. »
Jeudi. — Hier, Justin et moi nous n'avons pu tomber d'accord sur un point d'histoire. La discussion s'est animée ; nous parlions plus haut, en ménageant moins nos paroles; l'antagonisme avait fait taire un instant l'amitié. Marcelle et Laure sont venues s'entremettre; elles ont apporté leur avis, et le débat a été subitement transformé. Avec elles, tout s'est enveloppé de grâce, de caresse; où nous dardions une citation latine, elles ont mis un sourire. Plus calmes , nous avons trouvé nos opinions moins différentes que nous ne l'avions pensé, et l'on s'est séparé content.
Ceci m'a fait réfléchir à l'avantage d'associer les femmes à nos intérêts intellectuels comme à nos intérêts positifs. La compagne de notre vie n'estelle point notre interlocutrice naturelle? Pourquoi une séparation entre nos esprits ? Initions-la au
monde dès idées pour qu'elle puisse nous y suivre. L'ignorance où nous la laisserions sur la plupart des questions qui nous préoccupent lui ôterait les lumières en lui conservant l'influence ; elle conseillerait sans comprendre. Pourquoi ne pas la mettre plutôt au niveau de notre âme ? Mêlée à tout ce qui nous importe, elle apportera son aide dans tous les ordres d'activité; elle saura consoler, soutenir, apaiser ; elle vivra dans l'intimité de notre être intérieur; elle en connaîtra les moindres recoins; elle saura trouver le ressort à presser, la plaie à guérir. Sa conscience s'éveillera aux mêmes secousses que la nôtre ; nous aurons enfin une seule âme dans deux corps , ou plutôt deux âmes qui se compléteront réciproquement : car là, comme partout, la femme apportera ses sensations plus directes et ses facultés pratiques ; qu'il s'agisse d'art, de philosophie ou d/éducation , elle pourra toujours, comme la servante de Molière, éclairer le génie lui-même sur la réalité.
Samedi. — Derrière notre jardin s'étend une étroite venelle bordée de maisons qu'habitent de pauvres ouvriers. Les cris des enfants, les gronderies des mères et la rude voix des maris, avaient
ce soir attiré notre attention. Nous nous sommes mis à causer des moyens d'améliorer le sort du peuple et de le moraliser. Chacun 'proposait un système, et, pour le justifier, remontait aux principes mêmes des sociétés. Nous avions épuisé toutes les théories de réformes, quand mon père s'est avisé de demander à madame Roubert ce qu'elle voulait faire pour les pauvres travailleurs.
— Moi ! a répondu la vieille tante ; parbleu ! vous le voyez bien : tandis que vous leur bâtissez des châteaux en Espagne, je tricote des camisoles à leurs enfants.
Tout le monde a ri; mais depuis, la réponse de madame Roubert m'a fait réfléchir. Après tout, n'est-elle point plus utile que nous à ceux dont nous plaignons le sort? Nos rêves d'améliorations ne sont-ils pas des thèmes sur lesquels s'exerce notre fantaisie plutôt que l'expression d'une sincère sympathie? Que ressort-il de nos plans? Quel espoir de les essayer ? La chose fût-elle possible, en aurions-nous le courage et la persévérance? Ne faisons-nous pas comme les pharisiens qui parlaient magnifiquement de leur charité , tandis que la tante Roubert donne en silence au pauvre le
verre d'eau pour prix duquel le Christ a promis le royaume de son père ? A quoi sert de rêver pour le déshérité un paradis terrestre clans l'avenir, si nous ne changeons rien à l'enfer du présent? Que sont les bonnes intentions qui ne se traduisent dans aucun acte?
Ces idées ont longtemps roulé dans mon esprit, et je les ai communiquées à Marcelle. Tous deux nous avons compris la nécessité de transporter nos théories dans la pratique et de tendre au moins la main à un naufragé, en attendant que l'on puisse supprimer les tempêtes. Nous cherchons seulement l'œuvre à accomplir.
Dimanche. —L'œuvre est trouvée. La blanchisseuse de Marcelle est venue ce matin ; tout en comptant le linge, elle soupirait! Marcelle Ta interrogée, et elle a su que Richard, son mari, était grandement embarrassé. Soumissionnaire d'une entreprise de charroi, sans savoir ni lire ni écrire, il s'est fié à sa mémoire et s'est égaré dans la multiplicité des détails. Les époques de payement sont venues sans qu'il ait pu satisfaire ses créanciers, et ses débiteurs contestent ce qu'ils doivent! Le malheureux, perdu dans ce dédale d'obligations en-
tremêlées, devenait fou et parlait de mourir. J'ai promis de prendre en main son affaire, de tout débrouiller, et mon premier examen m'a prouvé qu'à force d'ordre et de patience, sa femme et lui pourraient en sortir. De son côté, Marcelle donne, tous les jours, deux heures de leçon à leur fille Colette , qui se montre appliquée. Si tout le monde persévère, dans un an les affaires seront rétablies, et la petite fdle pourra tenir la comptabilité de son père
Samedi. — C'était aujourd'hui le second anniversaire de notre mariage.
J'aime ces fêtes destinées à célébrer un acte sérieux ou une époque importante de la vie ; elles nous rapportent , avec les parfums du passé, un renouvellement de tendresse. Le cœur, attiédi par l'habitude, se ravive à la flamme des souvenirs.
Puis, ce sont des stations marquées dans le temps. On s'y arrête, on repasse l'année accomplie, on s'interroge sur ce qu'elle a laissé, on prépare celle qui va s'ouvrir.
Pour Marcelle et pour moi, ce retour ne pouvait amener qu'un commun élan de reconnaissance; nous attribuions l'un à l'autre notre bonheur. Après
l'expansion attendrie du premier moment, Marcelle a pris le journal remis autrefois par madame Roubert, et s'est assise devant mon bureau comme un teneur de livres qui rend ses comptes.
— Passons aux choses sérieuses, a-t-elle dit en imitant le ton de la vieille tante : s'aimer est trèsbien ; mais l'arithmétique avant tout. Voyons si vous serez content de votre ménagère.
Je l'ai interrompue en riant; mais elle s'est obstinée à me promener malicieusement à travers ses colonnes de chiffres. Quand je lui parlais de tant de joies dues à sa tendresse, elle énumérait ce que nous avions dépensé en friandises; quand je rappelais mes vœux accomplis et surpassés, elle relevait le renchérissement du beurre ou du charbon! Il a fallu prendre d'autorité le registre, le fermer des deux mains, et déclarer que, s'il était encore question de calcul, je le jetais au feu.
— Ingrat! a dit plaisamment Marcelle; ingrat, qui ne comprend point tout ce que je me suis donné de peine !
J'ai voulu protester.
— Non, non, a-t-elle continué, vous ne savez pas ce qu'il y a pour une femme dans cette admi-
nistration du ménage! Où vous ne voyez que de l'arithmétique, elle voit votre aisance et votre repos. Ce registre que vous refermez * ne contient à vos yeux que des chiffres ; aux miens, il rappelle mille désirs vaincus, mille économies réalisées, mille problèmes résolus.
— Je le sais, ai-je interrompu ; le maître et seigneur reconnaît tout ce qu'il a fallu d'habileté à son ministre des finances pour présenter un budget en équilibre.
— En équilibre ! a répété Marcelle ; ainsi vous le remercieriez seulement pour cela ?
— Tête découverte et le front incliné î
— A genoux alors, monsieur! à genoux, car il vous apporte un boni! »
En prononçant ces mots avec une majesté triomphante, elle agitait au-dessus de ma tête un billet de banque. Mon geste et ma physionomie exprimèrent un étonnement si effaré qu'elle éclata de rire.
— Oui, a-t-elle repris en sautant de joie, cinq cents francs économisés sur ces vilains articles dont vous ne voulez pas entendre parler ! Cinq cents francs!... ou plutôt, non... Écoutez, monse.i-
gneur, voici ce qu'il y a dans ce chiffon de papier jaune.
Et, Rapprochant de mon oreille comme de celle d'un enfant à qui l'on répète quelque histoire de fée, elle a continué :
— Il y a d'abord cette causeuse que vous désirez depuis si longtemps, et dans laquelle on pourra lire deux, le soir, devant le foyer;
Il y a la bibliothèque pour le coin de votre cabinet où vous trouvez un vide qui vous déplaît ;
Il y a quelques beaux livres que le père se refuse parce qu'il les trouve trop chers;
Il y a un tournebroche à sonnerie pour la bonne tante Roubert.
— Et une table de toilette pour Marcelle! me suis -je écrié.
— Et un nouveau casier pour monseigneur, at-elle ajouté.
— Et des porcelaines de Saxe pour la cheminée.
— Et des bronzes pour la console.
— Avec un tapis de salon.
— Et quatre orangers pour le jardin. »
Nous sommes partis tous deux d'un bruyant éclat de rire.
— Décidément, ai-je dit, nous trouverons le monde entier dans ce billet.
— Mais sans doute, s'est écriée Marcelle; avezvous oublié le conte de Chamisso où le Diable tire successivement de sa poche une tente, un dîner, un carrosse, tout ce qu'on lui demande? Selon
» l'usage allemand, c'est un mythe, cher ami, La vraie poche du Diable est le billet de banque, d'où l'on peut faire tout sortir à volonté. Seulement, comme il y aurait encombrement si nous demandions trop, occupons-nous de faire notre choix.
Ça été nouvel embarras et nouvelles querelles. Chacun de nous repoussait obstinément ce qui lui était destiné, et ne voulait que ce qui pouvait servir à l'autre; enfin il y a eu un compromis. Nous avons dressé une liste d'achats dans laquelle chacun avait sa part; et une fois d'accord, nous avons résolu de tout terminer sur-le-champ. Marcelle a mis son châle, j'ai pris mon chapeau, et nous voilà courant chez les marchands.
Les premiers n'avaient pas ce que nous cherchions ; Marcelle bondissait d'impatience ; elle voulait rattacher à notre anniversaire les surprises préparées, et pour cela il fallait que tout fût
chez nous à l'heure du dîner où nous attendions mon père et la tante Roubert. Elle s'est rappelée enfin un petit tapissier qu'elle connaissait , et qui pourrait , sinon nous vendre , au moins nous faire trouver ce que nous cherchions.
Gaubert occupait, à l'entrée des vieux quartiers, une boutique où nous n'avons rencontré qu'une petite fille d'environ douze ans , dont les cheveux blonds tombaient en désordre , et qui fixait sur nous des yeux bleus effarés. Elle a appelé pourtant son père d'une voix troublée ; mais comme il ne répondait pas et que nous entendions des voix dans l' arrière-boutique, Marcelle s'est décidée à y entrer.
Le tapissier Gaubert était debout au fond de la pièce, une épaule appuyée au mur, les bras pendants et la tête penchée ; près de lui , sa femme malade était renversée dans un vieux fauteuil, son mouchoir sur les yeux; enfin, plus près de l'entrée , se tenait , le chapeau à la main , un gros homme que j'ai reconnu sur-le-champ pour l'huissier Baron.
Au moment où nous avons paru, il semblait présenter aux deux époux une dernière alternative. A notre vue , il s'est arrêté d'abord ; mais lorsqu'il
m'a eu reconnu, il s'est tourné de mon côté, et, me prenant à partie :
— Pour Dieu ! monsieur Rémi, s'est-il écrié, expliquez donc à maître Gaubert que je ne puis retarder l'exécution d'un jugement, et que si j'instrumente contre un voisin, c'est malgré moi et par ordre du client.
J'ai demandé de quoi il était question.
— D'une saisie, a répliqué l'huissier, pour une misérable somme de 330 francs ! J'ai moi-même engagé le vieux Rigot à attendre son argent; mais autant vaudrait parler abstinence à un loup affamé i II veut qu'on mette la main sur la boutique et qu'on vende. Foi d'huissier, j'en ai du regret; mais qu'y faire?
Gaubert, qui avait d'abord gardé le silence, a raconté alors l'origine de sa dette : c'était un de ces prêts contractés aux moments de gêne et insensiblement grossis par l'usure. Il s'est emporté en malédictions et en menaces contre le créancier. Sa femme s'efforçait de l'apaiser, et ajoutait des explications qui nous ont attendris. Depuis leur mariage, tout avait tourné contre eux : il y avait eu, tour à tour, les banqueroutes, les pertes
de clientèle, les maladies ! La dot de la tapissière s'était dissipée peu à peu; ils étaient demeurés sans argent et sans travail. Une seule ressource leur restait : le départ pour un bourg voisin où l'un des frères de la malade était établi. Ils n'avaient point à y craindre de concurrence, et, selon toutes les prévisions , leur commerce devait y prospérer. C'était un port de salut ouvert à la pauvre famille ; mais la dureté de Rigot le leur fermait. A la nouvelle de la vente dont on les menaçait, les autres créanciers, qui avaient consenti à attendre, allaient accourir pour réclamer leur part, et tout moyen d'établissement leur serait enlevé. Faute de 330 francs, l'avenir se fermait donc à jamais pour une honnête famille, et il ne restait plus pour la mère mourante qu'un grenier ou l'hôpital.
A cette pensée, Marcelle m'a jeté un regard humide; sa main s'appuyait sur le billet de banque caché dans son sein. J'ai approuvé de la tête; elle l'a tiré vivement, et, le posant sur les genoux de la malade :
— Payez M. Baron , ma bonne madame Gaubert ! a-t-elle dit avec émotion, et servez-vous du reste pour déménager sans retard.
La pauvre femme saisie a tendu les mains avec un cri sans pouvoir parler ; le tapissier nous regardait en balbutiant des remerciements, et l'huissier multipliait les saluts d'un air pénétré. Marcelle m'a pris par le bras et m'a entraîné.
— Ah! je suis heureuse, m'a-t- elle dit quand nous nous sommes trouvés dans la rue, en serrant ma main contre son cœur qui battait plus fort ; c'est notre première bonne action, et elle aura fêté notre doux anniversaire ! »
La tante Roubert, qui est voisine du tapissier, nous en a parlé ce matin :
— Je ne sais ce qui se passe chez les Gaubert , a-t-elle dit; on les croyait mal dans leurs affaires, et je viens de rencontrer la petite Valentine qui arrivait du marché avec une oie à régaler des chanoines et la plus belle carpe qu'on ait vendue de l'année. Au reste, les Gaubert ont toujours mangé ce qu'ils n'ont pas bu. Ce sont de braves gens, mais ils n'ont jamais pu faire que leurs poches aient un fond. Or, comme dit le proverbe, il suffit d'un défaut pour ruiner une maison, comme il suffit d'un rat pour faire couler un navire.
Marcelle et moi nous avons échangé un regard. Cette découverte nous était pénible 5 cependant je doutais encore, quand, tout à l'heure, le tapissier lui-même est venu m' apporter le reçu des 500 fr. que nous lui avons prêtés. Ce n'était plus l'homme abattu qui nous avait attendris il y a quelques jours; il sortait évidemment de table, et avait l'œil émérillonné , les lèvres souriantes , la mine fleurie. J'ai su, dans la conversation, que le frère de sa femme était en ville et avait dîné avec lui. Il le presse toujours d'aller le rejoindre dans son village ; mais maintenant Gaubert ajourne et hésite : sa femme préférerait attendre les beaux jours ; il espère lui-même quelques commandes... J'ai deviné que notre billet, en arrachant la pauvre famille à un danger immédiat, l'avait rendue à toute son imprévoyance. J'ai blâmé maître Gaubert, qui a assez mal reçu mes observations , et nous nous sommes séparés mécontents.
Marcelle , à qui je n'ai rien caché , en est tout attristée. Un bienfait est-il donc si difficile à placer ? Faut-il penser, comme on le dit souvent, que toute ruine est une juste punition, et la laisser subir à qui l'a méritée? En repassant nos souvenirs
et en voyant la conduite des Gaubert, nous sommes près de le croire.
Appuyés tous deux au balcon, et roulant dans notre esprit ce doute pénible , nous gardons le silence; nos yeux errent au loin dans les rues qui s'entre-croisent. Tout à coup, là-bas, vers le carrefour, nous apercevons une troupe d'enfants qui se précipitent en poussant de grands cris. Ils pour- « suivent un malheureux ivre et difforme , qui se débat au milieu des huées. C'est Jacques, le pauvre idiot , chez qui reste à peine quelque chose d'humain. Cruel et lâche, il frappe l'enfant isolé, et fuit dès qu'il aperçoit ses compagnons. Pour un verre d'eau-de-vie, il rampera à terre et baisera vos pieds. Mais qui peut lui en vouloir ou lui refuser sa pitié ? Je le montre à Marcelle comme un avertissement.
— Peut-être celui que nous soulageons est-il victime, comme Jacques l'idiot, de quelque infirmité morale ou du hasard de son éducation ? Tout en le blâmant, pouvons-nous hésiter à le secourir ? le bienfait n'est pas seulement un placement qui doit profiter à celui qui le reçoit, mais l'accomplissement d'un devoir qui doit plaire à celui qui l'a
accordé. Perdu pour l'obligé qui ne sait point en tirer parti, il ne l'est point pour le bienfaiteur qui y trouve un exercice à sa sensibilité et à son dévouement. Se dégoûter de la bienfaisance à cause de l'indignité de l'homme qu'on protège, c'est en faire un calcul humain et non une impulsion du cœur. Pour secourir quelqu'un, il suffit qu'il souffre ; pour en être récompensé , il suffit de se rappeler.
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