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CHAPITRE VIII

CE OtIL EN COITTE POUR AtRE JUSTB« -^ DIMINUTION d'àISâNGE

Cinq années ser sont écoulées presque* sacs laisser -àetraces. Je ne trouve dans mon journal que dès dates, de courtes constatatHN» d^m fait, dès notes pour* mérimre.

Aînsi j'y vois •

€ 4''«wrt7/ — MHssancc' dé-' mon fiW Léon: GTkire a déji detiT ans^ elfe* pousse* dé^^cris^ dé joie à la vue dé' son frère', elte^e berce el'Iiir seorit:

cT'/mlfe^/— Touché lés rentes dé M: Moreii rendu lés eompleBi

t AVsefiemhf^. — Hob* pèrer infe''consefflé"dèlfirc'tous les soinr/ après le journal Junedés vies dés gnaéà libmmes de"Plûtarque'pour*"contrcbàMncer'rîmpression' que me laissent les* cofftenporaÎBSi » ^

fltaffiisi dé'SRilé? Jé'cHarelie'eirvBin' un épaHehfement, uiré'noce^é^iHSe; tant se^réimt kxes indications': ce*soint* simpiement de^doo^-plmtés ^'eH&^anqnetef ai accro*»

404 LB MÉMOnUL DB TÂMILLB.

ché mes souvenirs pour n'y plus penser dans le présent et les retrouver au besoin.

Pourquoi cette aisette de confidences? N*egtF«e point parce que ces cinq années ont été calmes et heureuses? Le bonheur, passé à l'état d'habitude, ne laisse point de traces : nous le respirons comme l'air sans nous en apercevoir, sans le constater; il faut qu'il nous manque pour que nous y prenions garde. Tant que notre vie a été exempte d'orages, je n'ai rien eu à écrire : le papier est un confident auquel on ne parle qu'aux heures troublées ou douloureuses.

Aussi je retrouve mon journal sérieusement repris au commencement de la sixième année, et k propos d'une cruelle épreuve.

Depuis l'achat de l'étude qui nous faisait vivre, j'avais eu pour protecteur le vieux général Rigaud, qui, retiré dans sa terre, continuait, contre les perdrix et les lièvres, la guerre faite autrefois aux étrangers. Debout dès le lever du soleil, toujours le camier sur le dos et le fusil à deux coups sous raisselle, il allait de taillis en taillis, de bruyère en bruyère, bravant la pluie ou le vent, et guettant la proie comme un sauvage. Depuis dix ans> je ne l'avais jamais vu que chaussé de grandes guêtres de chamois et coiffé de la casquette en peau de veau marin. C'était dans ce costume qu'il venait me confier ses affaires, m'apporter celles de ses voisins ou m'annoncer quelque opulente clientèle, car le général avait à lui seul plus bit pour ma réussite que toute ma famille et tous mes amis. Mon père avait aulre-

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fois servi sous ses ordres, et il avait voulu prouver qu'il 8*en souvenait en protégeant le fils. Nature rude et violente, il apportait la même énergie dans ses affections que dans ses haines. Ses conseils étaient des injonctions auxquels on se rendait, beaucoup par estime» un peu pat crainte, et son protégé devenait forcément le protégé de tout le monde.

Grâce à sa recommandation, j'avais conquis peu à peu la confiance des plus riches propriétaires du pays. Le comte de Noirtiers venait encore de m'écrire pour la régie de biens considérables récemment achetés. S'il acceptait mes propositions, nos ressources allaient se trouver presque doublées... Aussi Dieu sait quels projets Marcelle et moi formions d'avance I On parlait à demi-voix d une maisonnette louée pendant les beaux jours à la lisière des bois» d'une petite voiture où l'on se serrait, en idée, pour faire place à toute la famille, d'un voyage dans ma province lointaine I La porte des rêves avait été ouverte avec la clef d'or ; tous maintenant se pressaient autour de nous en solliciteurs.

Chaque matin c'était un nouveau plan abandonné le soir pour un autre. Madame Roubert nous accusait d'imiter les chasseurs de la fable, et de disposer de la peau de l'ours qui courait encore; mais mon père souriait.

^^Laissez-les, chère dame, disait-il gaiement; esi»tirer est la moitié d'avoir. Quant ils auront épuisé leurs désirs en projeta» imaginaires, ils se montreront moins impatients. Ne voyez-vous pas que la satiété suit le rêve comme il suit

la réalité? U fantaisie do chaque jour les gaérit de cette

de la veitte. Un poftie grec a dit que la vie était té songe

d'une ombrt: permet tel-leur donotlé sengcr.

— Quand itedorment, soit! répondaK madame Rènbert,

qni prcnull toujours la fignre aw pied de là lettre; maia^ Heillé, on ne doit paa-pcrdre son temps en suppositions. P^"' "1 qu'ils cherclicnt à quoi ils emploieront l'argeni de M. de ftw...:,,rg^ ceViii-ci a peut-être choisi un autre régisseur. Je voudrais ^,,'aa Ucn de faire dés projets, Rcroi fit des démarches. C'est le g^ëral qui Va recommandé, qo'il aille trouver le général; quHl lui écrive au moins; qu'il le presse. On dit qn'il faut saisir l'oixasion aux cheveux, mais ceux-ci sont toujours' trop courts^îKçif les rêvenrs, qui n'allongent la main que lorsque l'occa^onest passée. \

— Voici qui prouve le contraire, interrompis -je en \*r*

courant les prcmiÈrcs lignes d'une lettre que Claire veifoî*

do m 'apporter.

— Qu'est-ce donc? dit vivement Marcelle.

— Un hillct du général.

— Qui donne des espéranccsî'dcmanda mon p6re^ — Voyez ., Je lui avais lendn la^lâttre; et il lut :

Le corjtc de Nolrticrs m'a répondu; il me donne cartu blanche pour 1 le choii d'un régiaseur ; j'irai vois ïoir après demain, et tout terminer \ 31K yois. RMkUD. \

Madame Roubcrt ct'MsU'ceile poossèrenl une exc'ama' !« tion de joie. ) ■

LB MÉMORIAL D£ VKSLILVLE Vfl

— Puisque tout dépend: du général, c'est chose^&iHe. & écria la première.

— ^ Que: Remî écriveoiu Bsoins ges'conditioHs, àfonXn prudemment aaL.tante.

Mon père/qui^vait retournéla^première fsuflle^du liîllet, mafit obserterrqu'il 7 svdàtmapoU^smpimn. ^Le «général avait écrit précipitamment :

Je rouvre ma lettre; vous me verrez demain ; je veux que vous chassiez le misér^le forestier qur'vient de'mMflstiiter au Bois'-Morcl.

Ce post'scriptum me saisit. Robert avait été préposé par moi à la garde.de futaies et de. taillis dont j'avais l'administration : c'était ie >pèie .nourricier .de Marcelle, et je l'avais toujours trouvé sans, reproche. .Laidemandc du général me surprit .douloureusement. J'envoyai sur-le-champ un exprès avertir Robert qui^ je voulais loiparler. 11 arriva le lendemain de très-bonne lieure.

Je crois encore le voir. quand il ouvrit la porte démon cabinet, le chapeau à la main, l'air doux et ferme comme d'habitude. Je le fis entrer vivement, et je l'interrogeai sur ce qni s'était passé au Bois-Morel.

— Rien que ce qui devait s'y passer, me. répondiuîl avec calme.

—.Et cependant le général m!a écrit; il se plaint d'avoir été insulté,..m'écrîai-je.

— lei^général se trompe, xlit Robertdaméme ton.

— Ma\8, enfin, qu'est-il arrivé?

— Voici, monsieur. Jem!étaisaperçu;plusieursfoi&que

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le général chassaif dans nos taillis, et je l'avais prié d'o{H tenir nne permission de H. Horel ; mais il s'était emporté en UK) traitant de drôle, et m'avait déclaré qu'il revien* drait à sa fantaisie. De fait, j'entendais presque tous les jourff son fusil canarder nos lapins. Lès braconniers du pays ne me rencontraient plus sans me dire : c — Le gé- « né rai chasse dans le Bois-Horel sans que rien l'arrête; « tu ne sais faire ton devoir que contre les pauvres gens! » Je sentais bien que c'était la méchanceté et la jalousie qui les faisaient parler; mais je me disais qu'au fond ils avaient raison.

— EnGn? interrompis-je avec une impatience inquiète.

— £h bien, monsieur, reprit Robert, il y a deux jours, j'ai rencontré le général à l'entrée de la haute Garenne; il venait de décharger ses deux coups de fusil sur un râle de genêt que son chien tenait à la gueule. Je lui ai dit en le saluant comme je le devais : c — Général, vous chassez

< chez nous sans permission ; je vous déclare procès-ver-

< bal. > Il m'a regardé d'un air menaçant, a mis le râle de genêt dans son carnier, et s'est avancé vers la barrière où j'étais pour continuer sa chasse dans nos bois. Je lui ai dit qu'il ne pouvait passer, c — Place I vaurien ! > s'est-il écrié. Et, comme je restais à l'entrée, il est venu sur moi ; il m'a saisi à la cravate pour me faire ranger. Je lui ai crié de prendre garde, et je l'ai repoussé. Alors il a reculé de trois pas comme un furieux ; il a pris son fusil k deux mains par le canon, et a levé la crosse sur ma tête. Je n'ai eu que le temps de parer le coup et de le désarmer.

LE MÉMORIAL DB KAi^ILLS. 109

— Ah ! malheureux I qu'avez-vous fait? m'écriai-je ; ne savez-Tous point que , pour un soldat , c'est la plus grave insulte?

— Possible, monsieur , répliqua le garde-chasse ; mais je ne pouvais pourtant me laisser assommer.

— Que faire maintenant? repris-je. Le général va venir,

et voici ce qu'il m'écrit...

Je lus à Robert le Post scriptum,

-—Le général n'est pas juste, dit-il tranquillement, après avoir écouté. Il vous demande de me punir pour avoir fait mon devoir ; il ne vous connaît pas.

Je me sentis troublé : celte confiance dans son bon droit et dans mon équité me causait un embarras mêlé de honte. Évidemment j'aurais voulu trouver Robert coupable , afin de satisfaire au ressentiment du général, sans remords ; son innocence m'irritait, et je rougissais de cette irritation. Angoissé p»' jes sentiments contraires, je lui reprochai de ne m'avoii point averti plus tôt de ses démêlés avec le général ; il merappela qu'il était venu deux fois à la ville sans pouvoir me rencontrer. Jedéplorai qu'il n'eûtpointfermé les yeux sur ces violations des droits qu'il était chargé de défendre iusqu'à ce aueje fusse intervenu; il me répondit qu'il l'avait fait et ne s'était trouvé amené à la menace d'un procèsverbal que par le hat\ J d'une rencontre inattendue. Ennn, à bout d'objections, je mis en doute l'exactitude de quelques détails ; il s'en rapporta simplement au récit du «rénéral lui-même.

11 y avait tant de raison et de bonne foi dans toutes ses

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paroles que feus honte de mes subterfuges. Je cherchais des torts à cet homme pour m-évher l'embarras de lai rendre justice ; je lui en voulais de m'avoir rendu mon devoir difficile en faisant le sien.

J'étais encore livré à ce pénible combat lorsqu^on vint m'annoncer le général. Je fis passer vivement Ttobert dans la pièce voisine, et le vieux chasseur parut.

Il entra dans mon cabinet comme un orage ; la aravache qu'il tordait des deux mains et les éperons bouclés pardessus «es guêtres de ouir prouvaient qu'il était venu à cheval. Il avait le sang au visage ; ses cheveux blancs et crépus se hérissaient autour de sa tôle pmssante.

Je courus à sa rencontre et }e lui pris les mains en lui souhaitant la bienvenue.

— Bonjour^ dit- il brusquement. Vousavez reçu ma lettre?

— Hier soir, repliquai-je.

— Et j'espère que ce scélérat de garde-chasse n'est déjà plus au Bois-Morel ? ajouta-il d'un accent qui donnait à. la question l'apparence d'un ordre.

— Pardon, repris-je, avec hésitation ; vous m'aviez annoncé votre visite, et je voulais d'aboffd vous voir...

— Pour connaître l'insulte dont j'avais à me plaindre ! acheva le général. Eh bien! à la bonne heure I Sachez donc... vous ne le croiriez pas si un autre vous le disait... sachez que le brigand m'a désarmé ! Moi , le général Big^udl désarmé par un garde-chasse I Malheureusement mes deux c.'^ups étaient tirés , sans quoi je l'aucais tué comme un chien

LE MÉMORIAL DE PAMILLE. Mil

La voixdu général était treufibiafile^de cdère; jc" m'effmrçai de le calmer et je voitlus Je faiire asseoir ; uniris il coBfiintta à se promener dns mon eabinèt aaas «^oidoir rien entendre.

L-atte 'de "Robert , grossi par le préjugé mîiftaire , lui semblait une humiliation dont il eût voulu >poui^ tirer vengeance^ar les armes. Toute rimbléranee^dév^loppée par trente ainnées de gnerre et 'de commandement s'était réveillée dans cette âme violente; le besoin de Tcngeance ne laissait place à aucnn'aiitf e "semîment/II nme répéta impérieusement que RobeiDue poutmi rester >au Bois-Morel; et qu'il comptoir (m^^ne plus le tetrouver à son retour.

ressayai de mettre en avant la probité du gafde-ohasse, et ses enfaùts réduits à la misère s^^l étmt renvoyé ; mais je ne réussis qu'à exaspérer le général.

— Au diable I que me fait tout cela'? s'écrta-t-il. Quand j'étais à l'armée et qu'tm soldât manquait à son supérieur, on le faisait fusiller sanss'infovmer de sa famille et de «on honnêteté! Dieume damne 1 on dirait que tous me préférez ce maraud I

Je me défendis par des protestations 4e dévouement; mais le général m'interrompit en revenant à sa demande 'avec Tobstinalion passionnée de la rancune. Je me trouvai enfin acculé à la douloureuse obligation d'6tre injuste ou de paraître Ingrat. J'avais le cœur serré et je bégayais sans pouvoir trouver une franche réponse. Le général, qui s'aperçut de <mon trouble, me demanda ^vec tme hauleur ^mèresi j%é^tais.

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L'accent et le regard me blessèrent ; je répondis avec plus de fermeté que j^avais été le premier coupable en dohnant à Robert de sévères instructions contre le braconnage sur les dépendances du Bois-Morel.

— Je suis alors à vos yeux un braconnier? interrompit le vieux chasseur ironiquement.

— Le général ne peut le croire, repris-je ; mais un garde-chasse ne sait point faire ces distinctions; il suit à la lettre sa consigne.

— Et celle de ce drôle était de m*insulter?

— Non, général, mais de garder le Bois-Horel. De votre aveu, il vous avait averti à plusieurs reprises, et même, Tautre jour, vous n'auriez point eu à vous plaindre de lui si vous n'eussiez voulu franchir la barrière. Votre propre récit confirme le sien.

— Vous l'avez donc vu?

— Ce malin... Il est même encore ici, et je ne doute pas que le général ne consente à recevoir ses excuses.

— Vous vous trompez, monsieur, s'écria-t-il ; en venant demander satisfaction de l'insolence d'un rustre, je ne croyais pas avoir besoin d'insister; j'espérais avoir ici au« tant de crédit que H. Robert.

— Général I interrompis-je, vous ne pouvez douter que mon désir soit de vous satisfaire ; mais , de grâce , ne me demandez pas plus que je ne dois faire. Ayez pitié de ce malheureiril Songez qu'il a cru faire son devoir, que sa femme a été pour la mienne une seconde mère... Si vous ne voulez point pardonner pour lui^ que ce soit pour

nousl Soyez assez généreux pour me laisser êtrejaste.

— Soit, monsieur, dit brusquement le général; vous êtes libre et je ne vous demande plus ri^n.

Il avait repris sa casquette, et il sortit sans vouloir m'écoûter davantage.

Je courus chez mon père, à qui je contai tout ce qui venait de se passer; seul il pouvait forcer M. Rigaut à Tentendre et peut-être l'apaiser. Il se rendit à son hôtel : on répondit que le général n'était point rentré ; il retourna un peu plus tard: le général, lui dit -on, était reparti I Mais, en se retirant, il aperçut sa silhouette bien connue der riëre un rideau entr'ouvert ; évidemment on refusait de le recevoir !

Je me décidai alors à écrire une longue lettre dans laquelle je ne négligeai rien de ce qui pouvait convaincre ou toucher : on ne répondit pas ; j'écrivis de nouveau : la lettre me revint cachetée.

Une plus longue msistance était inutile ; je ne pouvais douter que tout ne îùi rompu entre le général et nous.

J'en eus bientôt une preuve certaine : il me fit réclamer ses papiers et ses titres, qu'il confia à un de mes concurrents, et j'appris qu'il lui avait également fait obtenir la régie des biens du comte de Noirtiers.

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