CHAPITRE IX
LBS fiPBBOrBS
l'OiiB nos cliâteaux en Espagne étaient k bas. ftftlrcell* répéta bien liaul qu'elle n'en regrettait ancnn ; mais , en le répétant, ^^a vois tremblait un peu; la taule IQjubert parla de faire des^fbrmes dans le ménage, et mon père garda le sikuce.
Je me sentis méeontent an milieu de ces visages tristes ou préoccupés ; j'arais fait mon devoir, j'en sondais, et je ne trouvais autour de moi ni un éloge pour récompense, ni un espoir pour consolatiou. J'Ën éprouvai un découragement qui tourua bientôt k l'aigreor. Mon père m'avertit.
— Prends garde , dit-il ; dans la vie comme Ek la guerre, il faut que le chef sache porter seul la tristesse des défaites ; c'est à lui de donner des enconragements , non d'en attendre. Le père de famille est la colonne sur laquelle tout s'appuie. Jusqu'à présent rien ne t'a fait obstacle; la prospérité t'amollissait ; voici la lutte qui commence ; ceins tes reiûs et prépare ton courage.
U était temps, en effet, car je n'étais encore qu'au début
LE MÉMORIAL D8 fAMILLB. 415
^erépreuv«. MB.bMoilleriQBveorlib Kigaad û'étàitpoiut restée se€£ète^Jet'j'Juaiâ^^sté('dlenrfaiI« connaître les mo^ tifs de peur de paiBitrejaoniser^ maâiltorétion même tourna AOiati» iQDc. La.nmlvtiUaBce sWarma^comme d'une* pré* soonptibnodéfovomble et metddnna tous les torts. Je vis gr0jB6ir£e):nnagecd6J)lftme'et' dedéfiance qui you&^caohe peu à.peuile soleil.de la prospi^ké. Le nombre des clients allait diminuant; ceuK. qui: me'festtfient avaient moins d'abandon ; iL semblait que jeddsse leup savoir gréde leur constance; j'étais^ devenu leur obligét
Pourcomblede disgrftoB, les amisKleda famnlte^netra^» portèrent; soigneusement chaque supposition' injurieuse y chaque jnenjEK)nge imitant.. On.ramassaût à: terre: toutes 46S flèches empoisonnées , et , pour que je susse bien qu'ellofr m!étaient: destinées^ onimedes renfonçaittrune^après l'autre dans lecœur avec mille soupirs de tendnesse et de.pitié.
Cependant nos ressonroes s'amoindoisfiaient; je voyais Marcelle rétrécir de jouren jour nos dépenses et regarder avec une inquiétude croissante vers le lendemain. La tante Roubertne donnait plus de conseils ; mai^j'avaisobservéqu'ellearrivait toujours son cabaspleinetqu'ellele remportait vide. Plus de mufflque aux réunions du soir ; la causerie eHe* même était languissamte ; chacun semblait oppressé* d*iine préocenpation secrète. Le plus souvent les long? silences n'étaient interrompus que poun rappeler un détail \àmaaih nage oublié ou réprimander la joie trop bruyante d'to^eii* fant. Si^ distrait par Juslinf» j'oubliais, quelques instants nos inquiétudes^ un^upiride Marcelle , mie remarque d^
1)6 ht MÉHOHIAL DE FASIILLC.
madame Ronberl m'y ramenait brasqaement. Je me roidissais CD vain ; loate mon ardeur se glaçut devant des vi- .sages momes ; je sentais la défaillance venir.
Le têle à tète aviùt perdu ses expansions. Harcelle tombait dans de longues distractions dont je me vengeais par un silence boudeur. Notre foyer n'était plus ce rendez-vons de gueté, de tendresse et d'épancbemenls causeurs que je me promettais autrefois pour récompense du soir ; en y arrivant fatigué du travail de la journée, j'y trouvas la tristesse et le silence. J'essayais bien , de loin en loin, quelques doux encouragements, mais qui dégénéraient presque aussitôt en plaintes on en reproches. Aigri par la lutte, je n'avais point l'indulgence patiente qu'il faut au consolaleur.
Oh I les sombres heures d'hiver passées ainsi autour de la lampe des veillées, les yenx sur un livre que je ne lisais ■(tas, Undis que Marcelle cousait, la tête baissée I Quel flux et reflux d'amertume dans mon cœur étoufié I Comme je sentais gronder une sonrde colère contre celle qui , pour me rendre l'espérance, n'avait qu'il sourire et à parler I Estce donc là ce qui m'avait été promisf En prenant it deux la tâche de vivre, n'avions-nous pas fait les parts? A moi le labeur qui assure le pain de la journée, & elle la chanson qui lui donne de la saveur. Malgré la fatigue, je continuais k creuser mon sillon; pourquoi l'oiseau chanteur se t«sait-il?
Le printemps revint sans rien changer k notre situation.
Cn soir qae Marcelle était descendue au jardin avec
Claire et Léon, j'allai les rejoindre et je m'assis sur le banc où elle travaillait. Elle me fit place avec nn de ces yagues sourires qui ne semblaient plus qn'on souvenir; nous échangeâmes qnelcpies réponses et quelques questions sans intérêt; puis chacun, comme d'habitude, reprit sa rêverie» et nous retombâmes dans le silence.
Les enfanth lie tardèrent pas à le troubler en réclaman t les jeux oubliés au logis ; la mère refusa : ce fut un désappointementy mais dont l'impression dura peu. Après une plainte et un larme, tous deux s'éloignèrent.
Craignant que le sable des allées ne fût entraîné par les pluies d'hiver, je l'avais relevé et amoncelé sous le berceau de tilleul. Je vis bientôt Léon et Claire y accourir avec un faisceau de fleurs fanées recueillies sous la fenêtre d'un voisin, et transformer en parterre la butte jaunâtre. Leur chagrin était déjà oublié ; tous deux extasiaient devant leur ouvrage et battaient des mains en poussant de grands cris de joie.
Harcelle releva la tête.
— Qtt'ont-ils donc? demanda-t-elle.
— Ce qui nous manque, répondis-je : la facilité au bonheur. Privés tout à l'heure des jeux qu'ils désiraient , tu les as vus s'éloigner tristement ; un peu de sable et quelques bouquets flétris les ont consolés.
— Heureux âge I répondit la mère en soupirant. Je lui saisis la main.
— Grande leçon plutôt, Marcelle, lui dis-je doucement. Pourquoi n'avons-nous pas la sagesse des petits enfants)
448 Lh MÉMOfilÂL DB EiJILLLE.
S'il ne nous reste qu'uni peu. <dQ;S»ble amde » ne pouTons* natt& aussi, le fleudr, arec, los.p^avses joies que . fooienti no^i piejds.? Âbi que^Dieu me reniie enfioreJe^iravail plusiude^ sLtdlâ£sisa volonté; que. le iafec sa réUiéoiâse davantage;; queJaiahle devienne plus frugale; qu'on. m]impQae'.lja. blouse du paysan, pourvu.que je voiûiesviaagfi&iileaiétiiea aimés rayonner autour deimoi^poucvuquôjefuiâSB me foire un festin de leurs sourims^t.me vêtir da leuo joie l Saintcen?: tentement du pauvre! c'estlolique joi.demaiideoà: mainst jointes et à genoust Donne-moi la gaiflté'.d&JàifaQimejles^ libreS:rtfeSidûa.«nfiintaf.etprendSienié(Aang^(.s'iliJadraut,
tout jce .quLme (Teste 1
Ma^voix. avait ^sans c doute^ quelque^chiMiet-quÎLrefiiuaiQ^ cœur de'MareeUe, ca£ eUfije^iaiisa^AUfir sup.tnon épaule et fondit. euxlacmes; maîsr.-cevrfuticommairondéfitda pluie quidégage le cifiLassombâ et après jefuel^repamU lotsa?* leil. Ses yeu&essttjKéS7JQ>vîs4>dU£i^iSttnâeflitpaitfi{la;6éré<-' nité épanouie que je cherchais en vain depuis ?âii losigr temps.
— Ne t'afflige plus».piaiiitri^lûpj^ penfioratiquedues lli, qu&.mes<eB&nt^i sont Jtûunauxi , ebi riâUunû^ime i semblera triâte.
A4ffuljf.de. cerjqunn en effet.» eUe .redevint^, oeequlella éuit autrefois. Sortie da4'abatle]i)[entda&&l€qiiei:S«aJlBia avait sembla jMkvoOar^ eUatriipiriliSfiaiactiiiiiéioaittfiaid^el riante.
TQu&Jes^hA& joyaux duJogif savré^iUàEanti^ la piano fut loufast ;Je&.flaiii!s jrapftoir^t dan&niNM;aiteUleâbf .lat
LE BfiMORUL VB FAKILLE. H9
chants Tetentirent deoioaveiiL Adiaqne économie qu'exigeait notre budget toujours plus^restRent MaroeUe:oppo«<^ sait un redoublement de bonne humeur ; elle- apprenait àredescendmr en rktntrécheUe deda réussite , ai maintenir les* exigences au^desBous des ressources. Le sort avak. beaui redoubler ses coups»- sur^ chaqpe meurtrissure elle mettait : une larme égayée par uusouriie et un baiser.
Ainsi soutenu, je me repris à la vie^ maison la bornant de^i)lus en plus. Trop de mécomptes m'étaient yenusdû'dehors pour ne point m'éloigner des hommes.* Je fermai à ^double tour la porte du logis et j'y concentrai toutes mes sympathies. Au delà du cercle du foyer, où venaient s'asseoir avec nous Justin, Laure et leur fille, tout me semblait étranger. Ayec ma tendresse pour la famille croissait ma haine contre le reste du monde ; comme le yer à soie , je filais autour de moi l'enveloppe dana laquelle (je lyoulais mouiir.
A chaque écheo! je m'y retkais plus profondément ^ et àxhaquei injustice je devenais plus défiant du: g€9l^e^hhmahi;.Désabu8éde.la.bienveillanQe; je n'attendais rîen que de Dieu et de moi-même;.'
Sur ces.entrefiikes , L'homme d'affaines chargé y à ma plaœ^ desiintérfits .4u. comte de Neirtîfifs; mourut. Madame Roubertaceourut pour me l'apprendre , em m'uveitissanti que le comte lui-mêmeivenaitd^arffvtr^ eten m-engageantt ii le voiru
— Il nfy^aique^ia parole «pour is'^nfeendne, dH-eltet deur: hommes mis faceàlaee'en ssventsouwntplus Vun svr Tautre . enulijL mmutetiquetpeDdaBtsH'imeis de conespondimoe:
4S0 LB MtMORIÀL DE FAMILLE.
J'éprouvais une grande répugnance k m'offrir ainsi à H. de Noiriiers» après mon premier échec ; la tante de Harcelle haussa les épaules.
— Pour Dieu I mon cher ami , n'embrouillons pas b question, dit-elle ; votre amour-propre réclame , mettea&-Ie à la porte. Il s'agit, n'est-ce pas , de Eadre agréer de légitimes services? Pourquoi faut-il qu'on vous demande ce que vous avez envie d'offrir ?
-' - Mais si le comte est prévenu ?
— Vous lui prouverez qu'il a tort.
— S'il interprète mal ma démarche?
— Vous la lui expliquerez.
— S'il refuse de me croire?
— C'est une chance ; mais vous aurez fait votre devoir.
— S'il se montre dédaigneux ou insolent ?
— Alors ce sera un imbécile, et vous le lui direz. Harcelle se joignit à sa tante, mais en m'engageant k. me
faire d'abord recommander par plusieurs amis du comte, près desquels je pouvais avoir accès.
Je continuai k me débattre contre ces sollicitations avec une impatience obstinée. Tant de traverses m'avaient aigri dans ces derniers temps que je me défiais de tous les hommes ; je n'espérais rien de leur sympathie.
L'heure de sortir vint sans que j'eusse consenti à la démarche qui m*était conseillée. Je pris mes dossiers et je partis brusquement sans avoir rien promis.
Cependant^ au fond , je me sentais ébranlé , non par un
LB MÉMORIAL D£ FAMILLE. 12i
retour k la confiance, mais par la crainte d'encourir le blâ me de Marcelle et de madame Roubert.
— Si je néglige ces inutiles sollicitations, me disais-je tout sera porté à ma charge; il sera bien établi que le comte n'attendait cpie ma visite pour me confier Tadministration de ses biens; qu'on ne doit s'en prendre qu'à moi si un autre à été choisi ; que, cette fois , comme toujours, ce n'est point l'heureuse chance qui m'a fait défaut, mais moi seul qui ai manqué à l'heureuse chance.
Ces réflexions surmontaient un instant mes résistances, et je me disais :
— Allons I
Mais presque aussitôt le doute élevait la voix, et je l'entendais murmurer en moi-même :
— À quoi bon? Ne sais-tu donc pas que chacun ici-bas s'intéresse seulement k soi ; que les services rendus sont des avances dont on entend toucher les intérêts ; que ceux dont tu iras demander l'appui s'inquiètent peu de ta réussite dont ils n'ont rien k attendre ; que, solliciter , c'est moissonner le mépris ?
Et alors je revenais k mes hésitations ; mon pas se ralentissait; pris de défaillance et de dégoût, je voulais renoncer k tout , fuir vers mon étude, m'y renfermer comme le Timon de Shakspeare dans son désert.
Je continuai ainsi jusqu'au faubourg, flottant entre deux résolutions contraires et ne sachant k laquelle m'arrêter.
J'avais atteint un carrefour traversé par tous les chariots des campagnes voisines qui revenaient du marché La voie
4(22 LS MÉHORiAL DI. F&MIXLB..
était encennbrée; jetda&vattofidi» unânstantisitries bas lA^ tés qai servaient de tnitlcér^
le me sentis laut à.coap ttrépar moErbahit .etje meTO* tc»maî .
ÏÏQfi 4>elitô fîllû>d\biniinni îqaatm.a&& était derrière mol» pûrlaaltiaalbra8l^ulL.paBifinT01Dpli de légumes et dedhiits. Elle étakipau^rement, mai& pnipreiBttit yAtoe, et tenait le* vée yers moi > sa figuEe soadaatsi:
— Que veux-tu y mon enfantit* iuii demandai-je en me bmeasDlb pirar Tentûndnr^
— Monsieur , dit-elle de sa petite voix claine: et gaie comme le cbant d'un oiseau, c'est que je viens de chez madsyaie Richard. qui m!a.donné tout ceeipoiir maman... Elle est bien bonne pour nous, nmdamerRiohard... Mais il faut, que je passe xle>raatre(cèté. de laplaoe.
— TiL demeuitts.' donâdansile faaboui^?
— Oui/ et comme mamama^peiin^wiir moi des cixaiTetteS' et ides chevansj ellem'a^ dit ;qoetquand j'arsîvais- ici, il fallait prier une grande peisunoB dcsne preodce dans ses bras poar me passer de l'autre côté.
— ^ luiviens>me prfier.jdeieffaîra'?
— S'ilrvoœ pfailt,.mQnBiQiir,:dit^eH6'eitmeitdndant^es p^tSibras. .
Je lai pris la main.
— Eli ta' ne^crains pas de' radrcsser^^ainsi^^axi premier passant? démandëitie.
Eile me'Teganda'de ses grandie yeui^onverls.^ —Craindre !. . . quoîi- m^nsîeurf demanda-t-elle étonnée*
^ «^ QatDiuiffl te rdusBi.
— Ohtl c!est impoesyile^ répondithelle^avcc imiseiinor; maaiaaidiiiqiieiicensrqiiifsoiil! grands -etliQfftefse' moBfnntf to»}(iam.Jl)ons aT«6 leei potita^
io la^regandaf : sfs tRiilâ>rayoiiiiaiéQtde^oiifiànte«et de pahf.. Je la piîs dans mes èras arocuénrationr, je^a-portai de rantreccètérdu carsafoiir, et}e neiia laÎBsa&qaià l'entrée de:Sarvei>
Elleime remercia. pavTunisaliU de t&e^ aoeompagaéd^tia éclat de rire amicsbet'dhin de.0CB»>tiâsen5 que Iss^nfents apprennent à envoyer de la;;nnm: JeMauvs» suivre en' Cduranti Aes ^aÎBeng , et) : disp^ateet^enfinidanB ^rfane det plus chétives.
Je reprisinia routes troubièpeincommeiattendiibi
-^Pttumre^èrel pensaî^je'; eHtfivH Mis^onte à/gnoid^ peine, aauRuée^n:phiSKledai^)nDanrHanridurlendemaia!f etcependant elle n'a point perdu confiance. F<HrcéeKi'èn[?ofer' sa- fille aoi IrâL'nunieilliit uim^immÀne , elle' la livre»; à : la pretaettouLde Dieu ; eUer lui i^K>Dend&àî.ciinre an bien; à tendnr^ se&.traa sana^crainteivenrftORit ceKiuitpmÊeuniYH sage: hiimain>I Et moi^: pri^légiéede*. laateniev comblé' de dans gratuits, pour quelques espénmoes4roœpéts^|effermie mon ccBfmv à la so«été^ et»jo«n^éii^èfie!piiis^n S8i)«it6i
Laieçen étùtttrop cfaiir»r; eile^ticomprise.^Bttouniant bmsqiœment swrmes->pas'$SHur>phis<d0?di6aanaBS<a«ee mnif^altte; jefcoramençaît'les r^îBfte^ipiedbradli^flàaHâfe coDsevIbtar
Mon changement de dispositions eut TefTet qiiUkide?att:
424 LB MiMORIAL DE PAMILLB.
avoir : j'apportais une conûance qui e&cita la bonne to» lonté ; je trouvai celle-ci plus ou moins ardente, mais tou« jours assez visible pour me donner du courage. Il me sembla que plusieurs de ceux que je visitais me savaient gré dV voir cru à leur bienveillance et à leur crédit. De loin, j V vais supposé les bommes durs et dédaigneux ; k Texpérience, je les trouvai, pour la plupart, polis et serviables.
Dès le surlendemain , j'appris que le comte , pressé par de nombreuses sollitations, m'était redevenu favorable ; je me présentai alors bardiment, et notre entrevue eut tout le succès que j'en pouvais espérer. L'affaire se termina, séance tenante, à ma complète satisfaction, et je fus investi de la régie que j'avais désirée.
M. de Noirtiers me demanda seulement de passer les mois de vacances aux Vivieri (c'était le nom de sa terre), afin que je pusse veiller au partage des récoltes dont une moitié lui revenait.
Je me serais réjoui de ce séjour si Tbabitation du général n'eût été voisine et ne m'eût exposé à le voir. J'étais très-embarrassé de l'attitude que je devais prendre en ce cas, et la peur de sa rencontre m'imposa d'abord une véritable contrainte. Je n'osais m'engager dans les avenues communes aux deux propriétés sans les fouiller d'abord du regard et sans m'assurer que le basard ne m'amenait point en face de mon ancien protecteur. Bien des fois une forme entrevue dans les fourrés ou le bruit d'un coup de feu dans les bruyères me fit rebrousser cbemin par la pensée q-^il était procbe.
Cette préoccupation fiait par m'ôter toute liberté ; je la laissai d'abord me dominer» pois i*en eas honte, et, en y pensant, ces précautions inquiètes et fuyardes me semblèrent peu dignes : elles me donnaient l'air d'un coupable ou d'un ennemi.
Au fond, je sentais que toute ma prudence n'était que faiblesse; je m'effrayais d*une épreuve dans laquelle je craignais de manquer de bonne grâce ou de bon sens, et je m'efforçais d'y échapper en m'imposant une gêne de toutes les heures.
Réduite ainsi à ses yéritables proportions, ma timidité me parut ridicule'; je me dis que le courage ne consistait point seulement à braver les sérieux dangers, mais les milles contrariétés vulgaires ; qu'au lieu de Téconomiser pour les grandes occasions, qui se présentaient rarement ou jamais, il fallait le dépenser en détail, aborder de face et le front haut les choses journalières. Je me rappelai que le monde était plein de gens qui consentaient à affronter la mort et ne pouva'ent supporter les taquineries d'un voisin. Héroïque une fois dans la grande bataille, on est lâche tous les jours dans les infimes combats de la vie. Je me le répétai si souvent que mon esprit finit par raffermir mon caractère; je cessai d'éviter la rencontre du général, et je m*en remis complètement au hasard.
L'épreuve ne se fit point attendre. Un matin, que je me rendais aux champs un livre à la main, j'entandis un bruit de pas au tournant du sentier; je relevai la tête : le vieux chasseur venait à moi, son fusil sur
126' LE MÉHDRML DB BJIIEILt.1.
Téptiiilet U^roote é&Ui si«étroHe ^n-it faH^tt lai faire plfteeptnurqiiiil pftbpaaeiiec; jernafangisai d-âborden me déiioayvtnt, putSîiempQiité paramoiumvtmeDt de cœar t
-** Oiûtt vottfrganloienifiantéel vous donne ^ne heareese chasse, général I dis-je avec un accent où devait serévéler la&anchiseidu' seohait.
11 UessaiUît^.me jetaonn regardirapide, mais se contenta de me rendre mon saluiv. et'.pasea.
Le sang me monte an visage; ThamiliatioB et le dépit me retinrent immobile à la même place, suivant des yeux le général qui disparut derrîère'lé» massife d'aubépines. Cette avance >repoussèe réve31a-d*tbord toutes mes irrita* tions d'autrefois. Je m'en voulais d'avoir salué, d'avoir souri, d'avoin parlé ; mais cenQ'fut que l'émotion d'un instant. Redevenu de sang-froid, je me dis que j'avais fstit mon devoir, et que ce n'était point à moi de le regretter.
 la réflexion) mème^ ceiqui<vesait de se passer me raffermit dans mes nouvelle» réseiutions ; Tinjustice obstinée du général rendait mon rôle plus beau^ j'y trouvai une nouvelle raisfiiLpQur persister.
Pendant troia.années, je pris à tàohe de me montrer voisin toujours plus complaisant, et de maintenir les droits du comte av.eo une déférence pour le général, que celui-ci ne put s'empêcher de comprendre. Ces procédés, qui l'embar^ rassèrent an premier instant , finirent sans doute par l'adoucir ; il montra.moins de roideur lorsque le hasard nous mit en face l'un de l'autre.
Cependant tout s'était encore bonié à l'échange de qttei^
LSi MÂltOtlIiL DS PAirrLLEl 417
quafepoUtesses banaks^lonque^U* de.Noirtiers^ m'ordonna une oonpe dans ses bois. Je devais marquer moi-même les arbres qui pomaiBat éts&abattus sans nuise' à l'ensemble ; je jue rendis à lavCampagne^ et je fis veniir le» bùcberonsr l^ second jour de momaurtrée^ yétsis occupé à faire^non cboix daaa la futaie , quand le garde champèUre>, qui' pas* sait pour sa tournée joumoalière, s'airéta et engagea la con*^ versation sur les abatis projetés. Je lui indiquai les parties du bois que la hache devait atteindre; il me< montra rexkénûté>iâ'ua.masfii£ qui s!avançait enriddan dans le& prairies.
— Et .Ia.»comie(desrBrftl8is,- demanda4-il, est^e qu'on n'y touchera mie ?
Je répondis négatia^ement.
— Ebibienl le général >ai du g«ignon> reprit-il<; je gage qu'il aucait donné mille'éeiB^pou9*yoir à terre ces ar* bres-là?
— • Pourquoi donc? rdeman^i^ je.
— Pardi I rapport à sa maison , reprit le garde champêtre. Autrefois il voyait les collines et lari^vièreàphis de deux lieues; à.celtoheuretlesBffftlais lui masquent tout... Autant dire qu'on a; crevé les yeux de son ch&l^auw Aussi a-t-il eu un procès avec l'ancien propriétaire; mais les juges lui. ont donné tort.
J'ignei^ais complètement <îelte circonstance; elle me fit suspendre le martelage que j'avus commencé. J'allai au massif des Brûlais ; je me rendis compte des percées à ou-*^ vrir pour rendre à la demeure du général ses perspectives.
et j'écrivis aa comte, afin de lui demander Taatorisation nécessaire.
Dès que je Teus reçue, je mis les bûcherons à l'œuvre. * Moi-même je restai sur le terrain , dirigeant la coupe et pressant le travail. Le troisième jour, il ne restait plus que quelques arbres à abattre. Je venais de les marquer pour la hache, lorsqu'une voix s'écria derrière moi :
— Merci I monsieur Remy.
Je me retournai : c'était le général.
-* Ceci est une vengeance, ajouta-t-il ; mais je la subis sans me plaindre.
— Pardon, balbutiai-je, embarrassé; je ne comprends pas...
— Ohf ne cherchez point de subterfuge, reprit-il en souriant ; le comte m'a écrit et j'ai vu le garde champêtre. Je sais pourquoi on abat les arbres des Brûlais : vous avez voulu me rendre mon horizon d'autrefois.
— Et puis-je espérer d'avoir réussi , général ? demandai-je.
Il me prit la main.
— Vous en jugerez vous-même, dit-il avec son anciet ton de firanchise amicale ; car je suis venu vous chercher; et je vous emmène dtner...
Depuis ce jour, le général n'a cessé d'être pour moi ce qu'il avait été primitivement, et son amitié reconquise m'a amplement dédommagé du tort qu'avait pu me faire son ressentiment.