HAL ENCADRÉ
De nouvelles acquisitions du comte de Noirtiers et plusieurs riches clientèles obtenues par son entremise, avaient accru notre aisance d'année en année. J'avais eu besoin d'un cabriolet pour mes courses à la campagne, et, par suite, il avait fallu gager un domestique, louer une remise et une écurie. Nous ajoutions chaque mois à notre logement quelque meuble ou quelque ornement; enfin nous nous aperçûmes qu'il avait mille incommodités jusqu'alors inaperçues : le quartier était pauvre, la maison de médiocre apparence, l'escalier obscur et le jardin trop rétréci. Après de longues hésitations, nous parlâmes de le quitter pour aller habiter la ville neuve.
L'affaire fut délibérée en conseil de famille. Madame Roubert parla contre le projet ; elle prétendit qu'avec les nouvel! es ;iièces jointes à notre appartement nous devions nous teuver suffisamment au large , que deux déménagements équivalaient à un incendie, et que les vieux meubles dé-
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placés se transformaient, le plus soavent, en planches veriDODlues et en cloos rouilles.
— De mon temps, dit-elle, on naissait, on vivait et on mourait sons le même toit, sans s'inquiéter du changement de Tortuuc ; l'argent acqoîs Hûl placé en terres, on dans le commerce; on ne l'emplojait pas k s'acheter des infirmités sQus le nom d'habitudes , et personne n'était assez douillet pour neponvoir dormir dans le lit de son père. ÂuEisi les familles se continuaient ; les logis, an lien de se désigner par un numéro, se désignaient par nn nom ; chaque rue formait one grande famille où l'on se connaissait de père en fils, et les filles 'n'étaient pas, comme aujonrd'hui, des aubases'dans lesqaeUes les voisina se succèdent sang se cooniUre.
Je voulusdéSsDdrelepfésentencspKqnantàlatantede es avantages de cette mobilité moderne qui travaillait à une grande anité, et ne détruisait les associatiomi particulières qu'an profit de la sociihilité générale.
— Tout ce qne vous voudrez, répliqua madame Houbert qui interrompit mes développements hnmanitaires, mais il n'en est pas moins vrai qne maintenant vous voulez manger le gibier dés qu'il est pris! On n'aime plus k Taire de provisions. U semble, cher ami, que votre génération soit en chamtve garnie sur la terre du bon'Dieu: dès que les revenus angmenteûl on change 'd'hfllel. Voyez I vous même, qui êtes ondes phisraisonnableb, hier votre logement voua sitffisait; aujourd'hui ymlà qu'il vous serre tes coudes I On 'dirait qne la prospérité est une hyâropisie
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et qa'elle fait grossir; là où vous voas^tponviez à Taise» voas ne pouvez phis voas retoamer.
Marcelle s'efforça, àfion toor/de ]09lifier«otre ctangement; elle prouva à sa tante qoelesconditkms rayaient eesséd'ètre Jes mêmes.) Les enfiintsgr8udisBaieiit,^eS'âffaires plus étendues me créaient ^de mocrvellesi oUîgatioRS ; lont devait d'ailleurs se borner à un déplacemeÊft/et'nous ne voulions rien changerirnotre vie.
Mon père» jusqu'alcurs étranger au^débat, Tinturrompit par un sourire.
— Ne croyez pas cela, ma fille, dit-il à MarceHe ; -chaque lieu a son atmosphère qu'on ne peut emporter avec soi ; quiconque prend d'autres habitudes se transforme luimôme.
— Mais au moins peut-il conserver ses:Mections?
— Pourvu qu'elles fassent partie ide sa Me nonveHe.
— Quoi! vou? pensez que l^négalité desposUoBs sépare les cœurs.
— Comme la différence des langages eépsHfe les esprits. Là où les joies et les peines ne sont phiscommunes, les épanchements doivent bientôt cesser. Le moyen d^être ami quand onnepeut espérerou se plaindre ensemble, quand les préoccupations de chaque instant vous séparent, quand le roi rêve à sa couronne et le berger à son troupeau? La parité des 'besoins est Jaipremière condition pour le mariage des âmes ; tout homme qui déménage sa vie Isâsse forcément derrière lui, avec ses vieilles habitudes^ ses vieiltes^amiliés.
Malgré mon respect pour la sagesse de mon père, je ne Toalos point croire k ses prévisions. Quelle que fût ma nouvelle demeure, j'étais certain de conserver pour la famille Hubert la même affection que par le passé. Un voisinage moins prochain pouvait rendre nos relations plus rares, mais elles resteraient certainement aussi familières.
Cependant, k Tannonce de notre départ, Justin et sa femme ne purent retenir une exclamation douloureuse.
— Je m*y attendais, dit le premier ; mais je repoussais toujours cette pensée comme la menace d'un malheui qu'oD ne peut éviter.
Laure, saisie et muette, serrait sa fille contre ses genoux en nous regardant, des larmes dans les yeuxl Marcelle jeta un bras autour de son cou, tandis que je prenais la main de Justin, et nous répétâmes à Tenvi tout ce qui pouvait leur rendre cette séparation moins pénible.
Ils se prêtèrent à nos consolations avec une tendresse souriante. Âmes toujours sereines, Tune échappait à Ta* mertume par la force, l'autre par la soumission I
Âpr^yS la première expression de regret que leur avait arradiée la surprise, ils ne montrèrent ni tristesse ni dépit; mais, se mettant à Tunisscn de nos préoccupations nouvelles^ ils écoutèrent avec intérêt toutes nos confidences» discutèrent avec nous nos projets, et s'associèrent franchement à cet entrain joyeux et un peu bruyant qui accompagne toute réussite.
L'heure du déménagement venue, madame Hubert aida Marcelle à remplir les malles et à faire les paquets
pendant que Justin se chargea de ma bibliothèque, qui, grftceà lui, arriva intacte dans notre nouvelle demeure. C'était une maison récemment bâtie, dont l'élégance et le confort nous avaient d'abord séduits, mais ne tarda point à nous embarrasser. Notre modeste ménage, transporté dans le charmant logis, y produisit l'effet d'une verrue sur un beau visage ; il y avait entre le cadre et le tableau un desaccord dont Tœil de madame Roubert lui-même fut choqué.
— Dieu me pardonne! votre ameublement gâte tout, ditelle; c'est comme une guenille à un balcon doré. Si vous avez le moindre sentiment du beau, vous jetterez votre mobilier par les fenêtres.
Sans accepter l'expédient, nous reconnûmes qu'il fallait se résigner k un sacrifiée, et, après avoir consulté nos ressources, nous nous décidâmes à vendre notre ménage.
Les Hubert en achetèrent une partie, pour avoir, disaientils, des souvenirs de notre chère intimité. Tout n'allait point, en effet, se borner, comme nous l'avions cru, à une perte de voisinage. Au moment où nous prenions possession de notre nouveau logement, Justin était nommé, avec un faible avancement, à un nouvel emploi qui le forçait à quitter le pays. Il devait habiter un bourg de peu d'importance dans un canton éloigné, sans espoir d'en sortir de longtemps.
La séparation fut cruelle, bien qu'adoucie par laj*ési* gnation des deux exilés. On pleura et l'on promit de s'écrire souvent. A vrai dire je perdais avec Justin un grand exem
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pte, eiDvttâme temps qu'un excellent «mi. Son iitéiflériiice poor 4es> joinss«Bces inférieares^de la vfennf*eifipichaSt:4e lAeiwtsser vers' elles ; poor cofitinaer à hifatler et à le etaupreùite j'étais forcé 4e nt0 tenir kiseiïiri?«tttt.
Ces adieux aralent retardé rin^stnatî9& de ^^mte^imiveau ménage ;iies amis paHîs, il fallut s^ oOMper.
La vente «du vieux mobilier avait ' it>i^duit pisa* de (Amt; mais, en relancée, Tadiat de eèhii qui devait t^reniplafe^r nous coûta fort cher. Marcelle apporta dans ses acquisitions le goAt disiingiié qu'elle mettair^iafiâ tcM t. Oommen* tant à sa manière la maxime de' Platon, que le Ihom est te reflet du "bon, elle diofeît* ce qu'elle put trouver déplus élégant et de plus ingénieux. A la vue des mémoires, je fus un peu i*rayé;*m«is elle mepro«vaique Texccllent n'était jamais trop oher/èt je eempns q«e'n>(ms nems rmttîonspar économie I
Aureste notre maiscm^e trouva tharmante/Le peu de vieux meubles conservés avaieftt été ensevelis dans les coins les plus sombres ou caèhés derrière 'leurs brillants successeurs. Ce n'était partout que mousscliites, damas, velours, torsades I Marcelle s -ébattait au'Tntïteu de tout cela avec l'aisance gracieuse que savtsnt mettre 4es femmes à s'établir dans le luxe; on eût dit *qu'è*le avait toufours frôlé' la soie et ne s'était jamais pwwi^née que smr des tapis d'A'ubusson.
Quan'i; k moi, j'étais shigulièrement embarrassé. Tout ce qui m'eÊttowait avait une s^ewMeur'qui m'imposait. Puis il fallait se rappder ' les coss^ues données par la gommer-
tB mlmORUL I>B FAMliLLEl. ISSf
dfii sUgm.\ àékmikiAMpom: soa cbapeaniBaclautaèle 4e
l(Hirflyr Jél^seddîfi'aâseoîr soE'U^^iiSêitts^ doal Its^élàsHtûpes élaieat tr^p fatbleB poonmoD poids; tléfefiM' dé tou* cher par distraction aux glands des rideaux^ dont^j^filaîs, 4igaHH-on, les-fiaïqpes...; défenâel... défensei.^. défense! J^..neilis%is qa# ce niot contce les miirsy swlesmeables^ à* UMiri^f ^SDeftpifidsl Okl icombien je regrettais mon vienx^ faukmil jdt cttior énitié^ dont je'poturais, aux^henfes^dé^iBé^ ditatioDftr arracher impunàœni le crin pav quelque accroc béant I Quels s(»pirs en ressongeant à ma. petite tablé* de safttu qud mon canif entaillait enlifamté (pand l'esprit te^ bcUôr faîsaiii. attendre, ses ^réponses! Cependant je fims par m'atiicoutufiierit cea gêftWtes délice». Si» rindépendaatey perdail quoique cbose^ en revanfibe* le^r^aid^so plaiaaU dsm ces. somptuosités: charmanteBv Peuà^pouv je ne sais quelle ivresse vous gonSait le cowr; on sei sentait fier de ce luxe, on se savait gré d'être entouré de tant de veloarsetjde:cloasi4orés, on ea avait beaucoup meilleare opittion de SQL et un peu plus nuuwaiâo opinion des auti»»v
Bien entendu que cela ns viai ; pas tout- de smieç mais^ par imperceptibles doses, sans quion s'en nperçftt. La^v»^ nitit ressemble aux miasmes des maBemnes : on respire son pois^ft ( sans nn ciel aussi bleu que la saphir, et dans, une brise qoi semble n/apporter que- des parfums I
Au miUeudoxefastei pourtant, qnelquesTestes du vieux ménage.dé9araî0Pt ^sneore le nonveauv J'en voulais ^nrtou^
à un portrait de Marcelle donné par madame Ronbert, et dont les baguettes de bois noici grimaçaient au milieu de nos larges cadres à dorures sculptées. Chassé du salon, puis de la chambre à coucher, il s'était enfin réfugié à la paroi la moins éclairée du petit boudoir où nous nous tenions d'habitude.
Un soir que le soleil couchant le frappait d'un rayon oblique, je fus plus choqué de son aspect que je ne l'avais encore été jusque-là. C'était l'œuvre d'un de ces artistes nomades qui vont de ville en ville, préparant des galeries d'ancêtres aux plus humbles famillep. Rien n'arrêtait le regard sur l'image d'une ressemblance triviale; on n'y retrouvait pas même la plaisante maladresse habituelle à ces peintres ordinaires de la bourgeoisie; la toile» sans accent, trahissait le pinceau vulgaire condamné à une consciencieuse médiocrité; le visage était terne, le vêtement roide, l'attitude contrainte ; l'ensemble avait enfin je ne sais quoi d'étriqué et de pauvre qui formait constraste avec l'entourage.
J'en fis tout haut la remarque, et Marcelle me rappela qu'elle avait déjà proposé d'envoyer ce portrait rejoindre, dans les combles, plusieurs vieilles toiles de famille.. La question était de savoir comment le remplacer.
Nous hésitions entre une étagère gothique, un miroir de Venise ou une gravure, et Je tenais encore à la main le portrait décroché du mur lorsque mon père entra.
La difficulté lui fut soumise; il prit le cadre de bois noir sans répondre, et se mit à regarder l'image qu'il entourait
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— Vous cherchez oh est Marcelle» n*est*ce pasT lui de mandai-je en souriant.
— Non, répondit-il, je cherche un souvenir.
-^ Comment?
— Cette peinture ne vous vient-elle point de madame Roubert?
— En effet, dit Marcelle.
— Vous étiez seulement fiancés, et Remy avait souvent regretté de n'avoir pas au moins votre portrait, lorsqu'on annonça l'arrivée d'un peintre dans notre petite ville. C'é* tait à l'époque du procès soutenu par votre tante, et qu'elle a gagné depuis. La gêne se faisait sentir au logis; il fallait calculer la dépense par journée; le prix d'une toile et d'un cadre comme ceux-ci eût dérangé le budget de l'année.
^ Oh I je me le rappelle.
— Si je ne me trompe, c'est alors que madame Roubert se mit à tricoter des chemises de laine pour nos mariniers: elle se levait plus tôt, se couchait plus tard, et ce fut le travail de son aiguille qui paya le travail du pinceau.
— Ah I je l'ignorais, m'écriai-je.
— Mais tu sais au moins ta joie quand tu trouvas le portrait suspendu au mur de ta petite chambre, continua mon père ; je n'ai point oublié avec quel transport tu vins me l'annoncer. Je te vois encore devant la toile, me tenant par un bras: — Mais regardez-donc, mon père, comme ce sont ses traits I... Comme voilà bien son air calme, sa démarche un peu timide...; et elle a choisi précisément la robe que j'aime..., et elle a fait peindre là, dans le fond, le petit vo*
lume que jt^ lai ai doiuié..« --«^TU t'approchais de la^pein-ture» ta loi nais, tu aurais voulu la semrdaiia tea bras I Dans ta distraotion tucDra^tis paa^sttileiiMuiir^BiaDvié les baguettes noires; le portrait était embelli de tm»' amour et assez ricbemenlf Mcadié dms^ ta joie I
— Croyez... que je n'ai rien oublié de tout cela, répit-* quai'je en baissant les yeux avec embaifas.
— JO' l'espèrei rq^it^il^doiieenieni; mais il te-^somble sans doute<iue<cotl8tiiiHige nîesl plus ici chez«Ue;que) du baut de son cadre indig^t>; elle contemple aT6o.> suiiinse tout ce qui Tentourei quelle* no^ peut rien recoimaHre' et qu'elle sera mieux d^^bantaveo ses ancneas amis^t*
Mavcdle et mor, nmvMious regardâmes.
— Non» m'écriai^j6" après une^ courte hésitation» il ne sera point dit que le luxe aura chassiidiitt les souvenirs I Reprends ta piacei cher^poitnûtjqui'mo'paples dupasse! Que* Dieu mesK^âHie^sLjerpiiîs^amaid'avoîr honte^de toi/ Reste pour md'rapprier le tempg destespénmces^nodestes^ pour me^ireque j'at'é«éoe«ney'pa«fve^heureiia I
Dès le lendemain , MarceHe etmei ^nous réunies dans le boudoir tout ce qui nous «restais de noire vieux mtoage d'autrefois^ a&i de faire compagnie» aauportcaitv et nons réservitoes-exeltisivementrcette^pièee^ pour ^ nos rénnions inlknes^ Chacun y retiioui« «on siégefa^MMriety ropiît^ees^ vieiUésliabidiides. Einporté^naigrémot, pendant laisemaîney dam Id'tourliiUonf'da monde^- où mes nouvelles reMlona^ m^tfppeMent, je revenala jouir \hi tous I^ 4imanehes^ àma fadtto^ joies q»m'av«ent suffi si longtemps. J'avais «espéié :
que ce retrait, fermé à tout visiteur étranger, serait pour moi comme la cellule secrète où le pâtre persan, decenu ministre du[^calife, allait revoir ses rustiques habits, et que J'y retrouverais des réminiscences qui me serviraient de lauvegarde.