CHAPITRE XI
tics iCONOMIBS DB CEUX QUI NE VEULENT SB PRITEl DE RIEN. — UNE LEÇON D'àMITIÉ
Les circonstances nous emportaient malgré tout ! Obliges de fréquenter les propriétaires les plus opulents du pays, nous nous ylmes insensiblement amenés k vivre comme eux. Nos enfants, mêlés aux leurs, durent adopter le même luxe de costume ; notre table, où il fallut, de loin en loin, les inviter, devint plus délicate. J'ai dît que mes courses con* tinuelles aux biens que j'étais chargé de régir avaient exigé Tachât d'un cabriolet ; il devint nécessaire, pour nos visites aux châteaux voisins ei pour nos soirées d'hiver, d'y joindre une calèche. Nous glissions, malgré nous, sûr cette pente ruineuse, grossissant toujours les frais pour conserver les bénéfices. Le flot d'argent qui tombait dans ma caisse ne faisait que la traverser. Au fond, nous n'étions pas plus riches, nous dépensions seulement davantage.
La tante Roubert nous rappelait bien parfois que quiconque n'épargnait point était pauvre, puisqu'il se trouvait à la merci du lendemain. Elle nous recommençait à chaque visite l'histoire de la cigale et de la fourmi. Nous tombions
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d*accord de tout ; mais le moyen de réforme nous échappait.
Cependant la dépense toujours croissante finit par nous effrayer. On se réunit en conseil de fam*Ile pour discuter sérieusement le budget. Comme ministre des finances, Marcelle apporta tous ses comptes et se soumit k notre examen.
Le premier chiffre qui nous frappa fut celui du loyer. Madame Roubert rappela ses anciennes objections ; mais Marcelle répondit par la doctrine du fait accompli l Elle reconnaissait sa faute et n'en défendait que la conséquence; on pouvait condamner librement le passé pourvu qu'on ne touchât point au présent.
Vint ensuite l'article de la calèche et du cabriolet. Ce fui à mon tour de prouver que je ne pouvais me passer du second, et que la première étant achetée n'imposait plus qu'une charge insignifiante.
Oo passa donc à la table. Marcelle fit observer qu'il fallait nécessairement y recevoir ceux dont j'étais le patron ou l'obligé, que c*était souvent le seul lieu de rendez-vous et le plus sûr moyen de traiter les affaires. À Ten croire, les dtners auraient dû faire partie des frais de bureau.
On arriva à la toilette ; mais ici encore on devait subir le joug. 11 était impossible de s'habiller autrement que ceux dont on faisait sa compagnie. L'élégance de Claire et de Léon n'était point un choix, c'était une nécessité. Marcelle déclara qu'elle déplorait plus que personne le luxe des modes nouvelles. Si sa fille portait des robes de soie, c'était bien contre son gré; si son fils était vêtu de velours^ elle
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iliftniofti; elle plu sûMiwfeu de l^àée^fn^f^û^hmi^ pUfikté'DîéIttl-iLpas è'eBufàbetpoartiuiiiiae boHiliaiÎQ»?
QiLpada alors des dmnealiques ; ja^n/eus^oiÉi^dé^-pekie àibire comprendre- que le garçoa m'éidik iadiëpensdile, et Marcelle en fit autant pour les deux servantes. La setile éoMomidrqtt perft&tpe«eibie fit! une dimtâ«iioiNle gages !
Iifi»priiUQipa»X)cUfiteejrriatifs aafetdinv am^Toyages, attiL^embeUiasemeiila iaAémors, au seîréétMd1i(yer, aux conesponduoes^ fiareDi également esaminés^t maintenus. IttMi. père condst» ea souriant, qu'il en> était dealradgets domestiques comme de ceux de r£tat, et qu'on les discutait seulemenl.ponsfeeonBatee qu'il n^y arMirienà y changer; maie Jiaiedie voulut prouver le coulraipe eft pf^NMsant plueioore éoonomîeB'da détatk»
On pouvait d'abord supprimer notre abonnementr à deux journaux et renoncer à tout nouvel achat de livres. Nous avions jusqtt'aloiis employé des oiwriers de confiance dont OBi&'avait pas discuté les salaires ; grftee à la concurrence» 00^ obtiendrait ailleurs de plus douces conditions. Marcelle avait déjà quitté sa blanchisseuse et changé soir^ ancienne ceutuiitee ^, ellle aurait le couri^ de centhtuer ce» réformes. Les>leçeB9 donnéesaux^nfanlsf ar des matures particuliers étaient chèrement^ payées; on* pouvait réduire la dépense en envoyant Glaire^ et Léon aux externats les mieux fré* quentés. Tous oes^ changements devaient réaliser une notable économie^ et enamènepaient uneioule d'autres qu'on iie#pettvait»<éiiuné9ei^^
LE SKiMOKfAL <DE FJfKILLB. MIS
Madame Boabert «rail éemié en fricoUmt ; tHe flia lès épaule$.
^«^ Gage <{Q avec toatestes téformes ta ifte^^ja^me^psid teoe éws, dit-eite.
Marcdle se réc^ria.
-^'Mettons pks/reprit ^ taile : dnq ce&ts fraiK^, st lu veux I Ne voilM-4l pas une belle épargne <poar faire la éèt de ta fflle et la p06îiimide Xm^]Bt
-^Safls^oonipteryji^oattf 8é>ie«smant iiMQ përe^ qoe v^ , qui ne pouvez réformer le superflu^de votre taMe, voas vonlex enlever le pain ^quotidien à v^re ei^rit. IT vmis faut le même luxe, et y<ws rex)gez>à sioinâre prix ide ceux ^qÂi le fournissent; vous^trcmt^z^eftfin pims facile d'économiser sur les iMlittiiteiirs'<de«v«& enfâadts q«esar vos voitures et vos chevaux I
BlarcellecAaifigea de visage et Yonlut se défendre; mon père lui prit la main :
•^ Ne t'excuse pas, chère âtte, ^t-îl en kt baisant au front ; la réflexion t'a manqué, nen la bonne volonté ; mais combien d'autres font ce que lu pr<yposes ! Depuis la grande dame qui, en carême, dtnait commed'hsMtude, mais&isait jeûner sa maison pour le rachat de ses péehés, combien de gens ont voulu les bénéfices sans les charges de la réforme I C'est une des conséquences de la prospérité trop avidement savourée . elle altère en nous le sentiment de la ^ustiee ; elle nous amollit; nous nous accoutumons à laisser ^aux autres le fardeau et >à le grossir saiis imesure. GrôfezuMoi, enfants/n'écènomisez rien si l^conomie doit-être prise sur
le salure da travaillear et non sur vos plaisirs on sur vos vanités.
Il follut s'arrêter à ce parti et &ire face aux mineuses habitudes par lesquelles nous nous étions laissés envahir.
Au reste, la dépense d'argent n'était point la pire ; celle de liberté, de temps et de santé, me pesait bien davantage. Les visites à faire ou à recevoir ne nous laissaient plus aucun moment à nous-mêmes. 11 avait fallu renoncer aux veillées de famille; mon p^ et la tante Roubert ne nous voyaient plus qu'en passant.
Je sentais que nous nous désaccoutumions de l'intimité. Pour satisfaire au monde nous négligions nos devoirs ; tout ce qu'on accordait aux connaissances, on le prenait aux amis. La correspondance avec les Hubert, d'abord active, s'était bien vite ralentie de notre côté. Justin, livré aux mêmes méditations, continuait à m'écrire de longues lettres dans lesquelles il discutait toujours les grands problèmes qui nous avaient passionnés autrefois ; mais je lui répondais en courant comme un homme qui a trop d'affaires pour s'occuper de son âme et de l'humanité. Laure, de son côté» racontait k Marcelle leurs promenades, leurs lectures, les progjiks de sa fille, et lui demandait sur nos enfants et nous des détails qu'on n'avait jamais le temps de lui donner.
Le souvenir de ces tendres amis allait ainsi se perdant dans le tourbillon de notre vie mondaine. Peu à peu, et sans que nous en eussions nous-mêmes conscience, leur tendresse devenait un embarras; nous ne la portions déjà plus comme une couronne, nous la tralnionscommeune
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chaîne. Honteuse infirmité de l'àme humaine, que toute continuité fatigue, et où rien ne/lsfe I Nous formons le plus doux> le plus bel attachement ; nous lui donnons tout» nous en recevons tout ; il semble devenu une part inséparable de notre vie, et, pendant cette ferveur même, l'oubli tisse silencieusement sa toile dans un coin de notre cœur. Vienne une distraction forcée, une absence qui détourne notre attention de cette sainte amitié ; quand nous la chercherons de nouveau, elle aura subi le sort de ces épitaphes que la mousse gagne lentement et finit par effacer !
Nous n'en étions point encore là avec les Hubert, mais nous y tendions. Aucun d'eux pourtant ne semblait le soupçonner. Leurs lettres avaient toujours la même expansion. A leurs yeux, notre négligence constatait notre servitude ; ils ne s'en plaignaient pas, ils la plaignaient.
Leur seul murmure était contre la séparation ; ils ramenaient sans cesse l'espérance de nous revoir, ne fût-ce qu'une heure : c'était leiu: entretien favori, le rêve de la promenade et du foyer I Une circonstance inattendue sembla devoir le réaliser.
^ Le comte de Noirtiers se trouva retenu par la goutte à son château. 11 ne pouvait songer à me rejoindre, comme d'ordinaire, aux Fresnaies pour m'indiquer les travaux de l'année, et c'était chose longue et difficile à traiter par lettres ; il m'écrivit son embarras en me proposant, po>ir tout arranger, de venir passer chez lui, en famille, aie partie des vacances.
Les Hubert en l'apprenant poussèrent des cris de joie.
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La nmte qui conduisait au ckateau de Noiitierg ne passait qu'à quelques lieues de leur kowg; il suffisait d'un délour pour que bous pussions nous péum*. Les ehanobres étairat défà préparées à notre intention; Ai matin au soîr on ne parlait plus d'autre chose; imiisL ayail femé ses Unes et Laure oubliait les leçons de Renée.
Cette chaleur d'espérance nous jeta dans une véritabls p^lexité. Le comte nous pressait ; sa Toiture devait venir nous prendre en poste ; une halte au milieu du voyage dérangeait tous nos plans. Le détour à faire pour se rendre au bourg habité par nos amis était d'ailleurs de plusieurs lieaes; on nous parlait de routes de traverse difficiles et efflbroQÎUées; j'entrevoyais des embarras de tout genre : aussi, après en avoir délibéré avec Marcelle, il fat convenu que nous nous excuserions sur la nécessité d'arriver à jour fin au diâteau de Noîrtiers. L'entrevue, si elle pouvait avoir lieu, devait être remise à notre retour.
Cette possibilité, que nous n'avions mise en avant que comme une consolation, fot accueillie comme nne pro* messe. Justin et Laure ne cherchèrent point à examiner si notre empressement égalaK le leur. Incapables de soupçonner des amis, ils ajournèrent le bonheur qu'ils s'étaient promis avec la bonne grâce indulgente et tendre à laquelle ils nous avaient accoutumés.
Mais l'embarras n'était que reculé pour nous. Lorsqull fallut repartir de chez le comte, les mêmes motift qui nous avaient déjà déterminés nous engagèrent & éviter le détour proposé. Nous prétext&mes cette fois la santé de Claire, qui
BOUS pi*éoceupait réellement depuis quelque jours, et, voulant racbeter notre manque de parole, noss écrivfmes tous deux cette fois plus longuement et avec plus de tendresse.
Au fond, nous étions mécontents de nous-mêmes. Nous évitions de prononcer les noms de Justin et de Ladre. Pour ma part, j'avais kâte de dépasser le village où nous eussions dû quitter la grande route pour les visiter. Quand notre postillon le nomma en nous le montrant de loin, je ne pus me défendre d'un battement de cœur. Il était encore temps de revenir sur notre résoltition; comme César, j'étais arrivé aux bords du Rubicon I mais je me roidis comme lui contre les remords, et je laissai les chevaux galoper.
Mous atteignons déjà les premières maisons, quand nous aperçûmes un petit chariot découvert qui accourait vers nous dans un tourbillon de poussière ; tout à coup un cri part, le charioc s'arrête, le nuage de poudre retombe, et j'aperçois monsieur et nmdame Bubert qui se précipi* taîent à terre.
Le saisissement me coupa d'abord la parole ; Harcelle se remit plus tôt que moi. Laure l'avait prise dans ses bras, puis quittée pour ses enfants, puis de nouveau embrassée. Toutes deux pleuraient et riaient à la fois ; les questions se succédaient, se croisaient sans laisser place aux réponses; enfin la première émotion se calma, et Ton put s'entendre.
Â. la réception de notre lettre, monsieur et madame Hubert avaient eu la même pensée. Ptisque nous ne pouvions venir jusqu'à eux, c'était à eux de venir jusqu'à nous. Il
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ne serait point dit qae, par lenr faute, ils se seraient privés du bonheur de revoir des amisi La petite charrette de Tépicier avait été aussitôt louée ; on était parti, abandonnant tout le reste, et depuis trois heures on voyageait sous le soleil. Ils étaient couverts de sueur et blancs de poussière, mais remerciaient Dieu, puis qu'ils avaient pu arriver à temps pour nous embrasser au passage!
Tant d'indulgence et une amitié si dévouée m'attendrirent. Je comparai, avec confusion, notre conduite à celle de Laure et de Justin. La crainte de légers embarras nous avait bit renoncer k les voir, et eux avaient tout bravé pour venir. Je rougis en comparant notre brillant équipage à leur petit chariot poudreux, et, pris d'un sincère remords, je m'écriai *
— Non, vous ne serez point venus en vain nous cher^ cher jusqu'ici, et nous ne nous séparerons pas après cet embrassement de passage. Chers et précieux amîsl tout est moins pressé que de vous voir. Que Laure prenne ma place; je remonte avec Justin dans le chariot; nous vou< Ions vous reconduire.
— Et vous nous resterez? s'écrièrent-ils tous deux à la
rois.
— Jusqu'à demain.
Justin me prit les mains, tandis que Laure se jetait dans les bras de Marcelle.
— Àh! ma fille pourra donc vous embrasser, s'écriat-elie; vite, vite, en route; c'est du bonheur que nous lui volons.
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Le voyage fut charmant : noos saivions des chemins infréquentés, où le bruit des roues s'éteignait sur Therbe. Hubert avait repris nos entretiens d'autrefois : c'était toujours le même dévouement aux hommes, avec la même sérénité patiente. Ramenée par lui dans son ancienne atmosphère, mon ftme se réveilla aux grandes aspirations, et, lorsque nous arrivâmes, j'avais retrouvé quelques-uns de mes er^housiasmes de jeunesse.
Renée accueillit nos en&nts comme Laure et Justin nous avaient accueillis nous-mêmes. La journée ne parut point durer une heure. Nous dînâmes sous une tonnelle, dans un jardin cultivé à la paysanne, où l'on entendait le bourdonnement des ruches mêlé au gazouillement d'un ruisseau. La veillée se prolongea sous les étoiles ; enfin il fallut se séparer.
Les chambres auxquelles on nous conduisit étaient évidemment les plus belles du logis ; mais Glaire et Léon, accoutumés au luxe de la ville et du château de Noirtiers, ne furent frappés que de la pauvreté de l'ameublement; moimême j'en éprouvai une sorte de serrement de cœur dont je fis part à Bfarcelle; elle me regarda avec surprise.
— Ne reconnais-tu donc pas tout ce qui t'entoure? demanda-t-elle; ce sont les premiers meubles de notre jeune ménage rachetés par Justin avant son départ.
J'examinai plus attentivement, et je les reconnus en effet.
Ainsi, ce qui venait de choquer mes regards les avait autrefois charmés, 0i- là où mes enfants n'apercevaient
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qu'indigence, nous ayions trouvé longtemps la richesse f A quoi donc avait servi la prospérité, sinon à wam rendre le bonfaeor plus diffidle?
Cette idée me saisit, et je restai rèvenr près» de la fbnétre. ^uand Claire et Léon furent couchés, Marcdle yinl me joindre; je vis qu'elle aussi était émue.
— Ahl que de leçons en un jour, lui dis-je à derai-voiZy et combien le passé fait honte au présent t Que nous restet-il des bonnes résolutions de notre jeunesse? Des cœurs refroidis et des besoins factices; Tindépendance des sentiments sacrifiée à la dépendance des choses, la rie trani»portée du dedans au dehors, Téclat et le bruit substitués à rintimîlé et à la réOexion. Oh! s'il se peut, n'oublions jamais cette journée, Marcelle; défendons-nous assez bien des vanités et de la mollesse pour retrouver sans dédain l'humble mobfHer des jeunes années, et tftchons de nous rappeler désormais que tout chemin est assez court, toute voiture assez douce et tout temps assez beau, quand ils CMkattisent vers im ami I
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