‹ Le mémorial de familleChapitre 18 sur 24 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

MUX PAGES DU MKMOBTAL. — LA. YISITE k LÀ BOKIH MANETTE. — CE QUE DEVIENT LA BOURSE DONT LA FANTAISIE TIENT LES CûEDÛNS. — LA PRODIGALITÉ SES PAUVRES G£{(S.

Les années se succèdent, et je ne trcmye sur les feuilles de mon Mémorial de famille que de courtes notes relatives à des événements journaliers restés ^ans souvenir et sans conséquence : — perte d'argent, refroidissements d'amis, plaintes contre les enfants, inquiétudes d'avenir, dissentir ments passagers avec Marcelle! — La vie commune continue sans sérieux changements : ce sont toujours les mêmes joies et les mêmes chagrins. On se tient en vain sur ses gardes, les nuages arrivent du même point de l'horizon; chacun vieillit dans son infirmité. Claire fleurit cornue un rosier; Léon pousse comme un jeune pin; mais celui-ci continue de ne tenir comp^ de la foudre ni du vent, cellelà de flottter à toutes les brises I Je trouve dans mes notes vingt récits qui témoigûeaî de !eîi?5 caractères; j'en choisis deux qui sufGront : ce sont des pages détachées au hasard dans le Mémorial,

LE iriiroRîÂL Ds fâvileb« f79

6 mai... — Vite, Félicité, venex m'aider; aujourd'hui maman me laisse régler moi-même ma toilette; nous allons Teir ma nourriee à la campagne... Chère Nanette! sera-telle heureuse I . . . Gomme je vais Tembrasser ! ... Oh I le beau jourî Félicité, Toyez donci le soleil vient de reparaître, et les petits oiseaux chantent pour moi.

Je suis accoudé sur mon bureau, tàftiis que Claire cause ainsi avec la femme de chambre de sa mère ; nous ne sommes séparé» que par une petite cour, et sa voix m'arrive sans obstacle à travers la fenêtre entr'ouverte. Je l'entends rire, chantep, répéter sans cesse à félicité : — Plus vite» et FaiTêler pour lemettre en question ce qu'elle allait fiwe.

Au reste, je comprends cette turbulence de joie. Toilà ^s d'un an que cette visite est projetée et toujours remise , au grand dépit de tout le monde. Nanette est prévenue ; elle attend « sa petite, » comme elle dit^ en parlant de Claire.

Nanette ne Ta pourtant point allaitée, mais elle lui a été une seconde mère. C'est dans ses bras que Tenfiint a appris à parler; nuit et jour elle a veillé sur elle, sans réclamations, sans ennui, répondantà ses pleurs par des carresses, et berçant ses jeunes souftrances'dlains les rires ou les chansons. Mariée aux champs à un pauvre ouvrier de villistge, l'excellente femme est restée aussi dévouée à Claire. Cest toujours la même* ferrante de tendressey comme on disait dans le vieux langage ; elle ne peut parler de c la petite > sans avoir les yeux moufflés de larmes; eHe est reconoaàh

santé, comme tous les bons cœurs, bien moins de ce qu'elle a reçu que de ce qu'elle a donné.

Je ne pense jamais à elle sans être frappé de notre exigence et de notre ingratitude pour les gens que nous tenons à gages. Leurs dérauts nous irritent et nous leur imposons les nôtres ; nous condamnons sans pitié leurs vices et nous ne leur p.ermettons même pas de croire que nous en ayons ; nous recevons leurs secours journaliers sans remarquer ce qu'ils peuvent y mettre de sensibilité, oubliant que ceci est un dan gratuit.

Pendant que je pensais ainsi à Nanette et à la reconnaissance trop souvent refusée à ses pareilles, Claire et Félicité continuaient leur conversation entrecoupée de débats.

La première, à qui on laissait ce jour-là, ainsi qu'elle venait de le dire, la responsabilité de sa toilette, avait commencé par demander une simple robe de toile peinte. Elle en serait, disait-elle, plus libre, et n'aurait à craindre ni la poussière, ni Tberbe humide, ni les changements de temps. Mais les tiroirs ouverts par Félicité avaient, peu à peu, modifié ses intentions; elle venait d'apercevoir une mantille de dentelle qu'elle n'avait encore portée qu'une fois. N'était-ce pas l'occasion de s'en servir? Il faisait si beau et la mantille était si jolie I Lorsqu'elle l'eut essayée, elle ne put se résoudre à la quitter et déclara que, réflexion faite, elle la gardsdt.

Félicité Ct observer qu'il &Ilait alors renoncer à la robe d'indienne ; on chercha dans de nouveaux tiroirs , et j'en entendis faire la revue. Glaire se passionnait successive-

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ment pour chaque irobè, et trouvait une raison péremptoire pour la préférer à la précédente. Elle s'arrêta enfin k une douillette de soie donnée par madame Roubert. Ifelicité objecta bien que c'était un vêtement d'hiver ; mais on lui répondit que le mois de mai n'appartenait précisément à aucune saison. Si les matins étaieut assez chauds pour qu'on portât une mantille de dentelle, les soirs étaient assez froids pour justifier la douillette de taffetas I Les bro^ dequins, la coiffure, les rubans renouvelèrent le même débat , et il se trouva toujours que ce qui plaisait à Claire était de saison. Je la vis enfin sortir de sa chambre couverte de soie, de tulles, de festonis, et bigarrée comme an arc-en-ciel.

Au mouvement de surprise échappé à Marcelle, qui était venue me rejoindre, elle s'excusa en déclarant qu'elle avait voulu être belle pour faire honneur à Nanette. Elle venait de se donner à elle-même cette nouvelle justification ; car, comme tous ceux qui cèdent à l'impulsion de la fantaisie, elle avait une excuse toute prête pour chaque faiblesse, et, réflexion faite, son caprice se trouvait toujours un calcul de haute raison.

Ni Marcelle ni moi ne relevâmes cette innocente fourberie. On monta dans le char-à-bancs, et on se mit en route par un de ces soleils adoucis qui consolent de l'hiver sans faire encore peur de Tété.

Léon ne pouvait tenir en place. 11 exécutait sur son banc, sur le timon, et jusque sur la croupe des chevaux, mille exercices gymnastiques, dont la mère s'épouvantait

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I8â LB HÛUlAlirL BB' Fl'ttILLK.

sans qu'il tint eomple de s«& effroi ai de ses < QiuQt à Claire, sa toilette resplenâissaDte semblait Iv i»poser il elle-même; sa joie cootenue ne se trahismit que de 'loin en loin par quelques' éclate de rire sao» caose. U fallut ie grand air, Ift vue des fleuretleS' ondulant k iots dans les prairies et l'irrésistible appel des grands bnizons ouverts pour l'arracber ^ son silence eonq»8sé. Elle se mit alors i, parler de Nanelte; elle lasavait pauvre et chargée d'une nombreuse famille ; aussi lui apportait-elle toutes ses épargnes duis une bourse de soie tricotée en son intention. Faute d'économie, la somme était malheureusement légère; mais elle se promettait d'être plus prévoyante désormais.

Pendant qu'elle racontait à sa mère ses projets de thésaorisaUon pour l'aTenir, une pauvre CenHne s'approcha du char-à-bancs , que j'avais arrêté un instant afin de laisser souiller les chevaux. Elle était courbée par l'âge, et priait de cette voix plaintivement distraite que donne l'habitude des refus. Claire s'interrompit avec un mouvement de pitié, fouilla vivement dans sa bourse et donna k la mendiante une petite pièce d'argent.

Hais, un pen plus loin , nous rencontrâmes de nouveaa un vieillard in&rme, puis des orphelins couverts de baillons, et elle voulut chaque fois s'associer tt notre aumône.

— Nanelte, qui est si bonne, n'en sera point fMiée, diteile en jetant un regard d'intelligence à sa mère.

Nous arrivâmes ainsi jusqu'au bourg où l'attelage devait se reposer. Nous reconnûmes ^'on x célébrait la fêle pa.-

iMMtesMix petites bwitiqucB' de toile gamiesf de j(wsts^d'â»tB»% de pftiis d'épîces et de gravtiies ealinmm fîii couwaieit la ptoee piautée d'oriMaiix.

Il bUni e» foire le to«r mtz Ckôre et hbm, Cehé-ei s*arrêta devant les tirs à Tarbalète , ok je lai permis de CQttfltaiter sa maladresse, tandis que sa sœur se hôssait attirer pav wie lolerie en pieia air ikmt les ertstaiix eokHriés et les pore^ûne» dorées eàttsmaiemt Tœil des Eltears. Le banqoiste^ delMHit sur un tab^nret , secouait son sac plein de nttmérx)S, eo affironuil qse poar une seule mise on poataii gagner la plus riche pièce de sa boutique.

— Oh ! maman, quel bonheur si j'apportais à Nanette VA de ces» beaux rases! dit-elle en se tooniant Tvrs sa mère.

Celle-ci objecta TimprobaMité d'une pareille chance.

— Je pms toujours essayer, répliqua Glaire, de plus en plus foscinée ; cela coûte si peu I

Et, sans attendre la réponse, elle tendit au bauquiste te prix demandé.

Le sort sembla youloirjustifier cette tentative : un de ses numéros sortit ; à défaut du vase, elle eut un petit verred'en* fant orné de nervures émaillées. Elle le reçut avec des cris joyeux, lança un regard de triomphe sur sa mère, et reprit plusieurs cartons.

Cette fois, le hasard la trahit ; mais elle vit gagner phH sieurs lots qui allumèrent sa convoitise ; aussi ne balança» l-elle point à doubler sa mise, puis à la tripler. Sa mèn Vavertit en vain à demî-voix ; emportée par ce mirage d'an

gain désiré, elle continua jusqu'à ce que ses doigts ne sentissent plus dans la bourse qu'une dernière pièce d'argent. Elle rayait retirée à demi , mais la honte Tarrêta ; elle la laissa retomber au fond, cacha sa bourse vide et nous rejoignit avec sa mère.

Une heure après, nous arrivions chez Nanette, que nous trouvâmes en souliers , coiffée de blanc et jupe retroussée comme laBaucis de La Fontaine quand elle reçoit les dieux. On devine les cris de bonheur et les embrassements I Nanette ne pouvait en finir avec c sa petite; » elle la regardait tout émerveillée, elle la mesurait de Tœil, elle lui savait gré d'avoir grandi, elle poussait un cri d'admiration h chacune de ses paroles, elle lui apportait ce qu'il y avait de meilleur au logis et pleurait de reconnaissance en la voyant boire et manger. Cette idolâtrie naïve me gênait et m'attendrissait à la fois. Je n'avais pas le courage de protester contre son exagération et d'ôter à cette tendresse dévouée le bonheur de s'épandre librement.

Claire s'y prêtait d'ailleurs avec une reconnaissance émue qui me rassurait. Évidemment dans cette flatterie sincère elle sentait moins la louange que l'affection.

Avertie de notre arrivée, Nanette avait mis , selon la diction populaire, c les petits plats dans les grands plats. » Elle se rappelait tous nos goûts, et chacun trouva son mets favori au goûter qu'elle nous avait préparé. Depuis un an elle attendait l'annonce de cette visite, et ne s'était occupée que de tout ménager pour rendre l'accueil digne de ses bons désirs. Les plus beaux druits de son jardinet avaient

été soigneusement gardés, le miel le plus pur de sa ruche mis en réserve, la fine fleur de son froment conservée. A chaque friandise offerte elle rappelait, avec des rires triomphants, les précautions prises et les longues attentes. En apportant les dernières poires d'hiver, macérées par la froidure, et les pommes ridées qui exhalaient un parfum d'ambre, elle déplora que les belles châtaignes triées pour nous dans sa récolte n*eussent pu échapper aux gelées. Son mari avait , par bonheur, forci quelques fraisiers en pots sous un chftssis de paille , et elle nous les servit emperlés de leurs fruits d'un rose pâle.

Toute cette abondance était entrecoupée de révélations involontidres qui en centuplaient le prix. A nos questions sur }.e& ressources du pauvre ménage elle répondait par le récit ingénu de leurs épreuves. C'était un travail dont le mar: n'avait pu se faire payer, des orges grêlés à la floraison, une couvée dont la belette avait fait sa proie , la maison passée aux mains d'un nouveau propriétaire et le loyer augmenté I II y avait, entre l'importance donnée à ces petites pertes, qui trahissait l'étroitesse des ressources et la profusion dont on usait pour nous recevoir, un contraste dont Nanette n'avait point conscience, mais qui nous amenait à chaque instant les larmes au bord des paupières. La pénurie des moyens faisait ressortir d'autant la prodigalité du cœur.

Nous pûmes croire que Glaire le sentait comme nous au redoublement de ses caresses. Elle suivait Nanétte partout» l'embrassait sans cesse, l'interrogeait sur les moindres dé«

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tadis, et la nonrriee, (jui ite pouvait oemprendre qm f'èiiiant pa;«i fieuiement u&e dette , s'extasiait et s'attendrîsmt des amitiés de c sa petite. »

Au moment d» départ elle la oondaisit rers m gnmde arai<à:e (pii oooupait le fend de la maison, ^mxH le tiroir eèiétaient renfermés les actes importants, h loyer de l'aniiée, les quittances du percepteur, ea retira tm petit paquet soigneusemait enveloppé 4e papier to^uillard , et , appuyant sur chacune des j<mes de 'Glaire un transe retentissant:

— Prends , lui dit-elle k demi-ivoix : <5'est toirt ce que i'ai pu acheter sweeie reste de Targent gagné pm* ma quemuiUe... J'espérais dan^aaortage , mais il a fafîu payer des remèdes pour le .petit dernier...

En parlant ainsi, elle enlevait le papier, et montrait une jolie 1»sse de porcelaine dorée, au fond de laquelle le pinceau dudécorateur avait petut une peliitepensée I Claire jeta 4'aiK>rd un cri de surprise et de feconaaissamoe ; tnais pres- ^eaussitM je iavis rougir; elle «e retourim vers sa mère, et ses- yeuK se remplirent de larmes. XHe venait de compaver la «onchiite de Nanette-à la «ten«e, et ^un remords cùiteamft lui aviûi traversé le cœor.

La paiftmme poussa une exdamatien en demandant ce cuiia«ha^nnft.

— Rien dont vous deviez vous inquiéter, nourrice , dh HaBoeHe, <quî avait compris", vous venez «edement de lui mppBOBàft œ •qu'on peut faire avec % persévérance , lors- ^'«n «idiiMNlMne «es gotft 'à ises setffirments. Ce^t -en mm

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jffivML 46 tout ce qui était fait pour vous plaire , (fbère femaie, que y^m avez pu l'acoueillir avec tant de générosité : chaque chose ici lui rappelle un besoin restreint ou UB désir ^sacrifié. Elle saura maintenant que , pour pouvoir ^nner aux avères , il faut isavoir surtout se refuser à soimême.

— lésusl «'•est bien facile , répliqua Nanette ; il n'y a qu'à penser au moment où rt)n donnera; ça vous fait une espérafice de joie <[m rit si fort dans le cœur qu'on n'entend rien autre chose. Gage que c'est l'habitude de « la petite. *

Claire se jeta dans ses bras.

— Oh I non ! s'écria-t-elle avec une explosion de larmes; j'ai été ingrate et oublieuse. Pardonne-moi , pardonne-moi 1

Lanourrice, stupéraite, rendait à l'enfant ses caresses et s'efforçait de la consoler sans comprendre. Enfin celle-ci put s'expliquer ; elle raconta l'histoire de la bourse de soie verte déjà trop légère en partant, et vidée en route faute de résistance aux tentations ; elle s'accusa amèrement de ne savoir point refermer son cœur sur une résolution ; elle demanda pardon à Nanette avec de tendres étreintes , et lui promit de mieux se garder elle-même une autre fois.

Les regrets de Claire avaient une sincérité et une expansion auxquelles on ne pouvait résister. Bien que l'expérience ftt craindre les rechutes, on se laissait attendrir par la bonne grâce du repentir. L'enfant prodigue avait beau

retomber dans ses égarements : à chaque retour on fjuiiif/iQ veau gras.

188 11 MiMOniAL DB FAMILLE,

Nanette Burtoat ne pouvait foire altendre le pardon pov nne faute qu'elle vonlait ii prâie reconnaître , et quand Claire, sonpirante et honteuse , glissa sons son tablier la petite bonrse où il restait une seule des pièces épargnées, elle la reçut avec la même gratitude et le même attendrislement que si le trésor eût été complet.

J'espérai pourtant que la leçon ne serait point complètement perdoe ponr Claire , qui se sépara de Nanette sans savoir qu'avant de partir Harcelle l'avait ampl^nent dédommagée.

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