CHAPITRE XV
liON BLBSSi. — A QUOI PEUT SERVIR LA IfALADIE DB CEUX qu'on AIME. — LA FAMILLE HUBERT NOUS RBYIENT. — RENÉE LA SAVANTE ET MADAME ROUBERT.
44 février. — En rentrant ce matin, j'ai entendu la voix de Léon qui s'élevait au-dessus de celle de Marcelle avec une expression de colère. Je suis monté rapidement , et je Tai trouvé au milieu du salon, les habits déchirés , le visage meurtri, les cheveux souillés de boue. Sa mère, debout devant lui, le regardait avec un mélange ^douleur et d'indignation. En me voyant » elle s'est élancée à ma rencontre.
— Viens I s'es(-elle écrié , viens voir de quelle manière ton fils sait obéir!
Et elle m'a raconté comment, au lieu de se rendre chez son professeur qui l'attendait, il avait rejoint des garçons de son âge aux bords de la rivière, s'était embarqué sur une barge sournoisement détachée du poteau, et que le ba« lelier avait dû reprendre de vive force après une lutte dont je voyais les conséquences.
Pendant le récit de Marcelle, le coupable , que ma présence avait paru déconcerter, gardait la tête basse et roulait sa casquette sans rien dire ; mais il y avait dans son embarras et dans son silence moins de honte que de dépit.
Ce qui venait de se passer avait pourtant toute la gravité d'une récidive. Trois fois déjà on avait dû punir la même faute, et les défenses expresses faites par moi-même, quelques jours auparavant, rendaient la désobéissance plus audacieuse.
Marcelle commençait , contre cette insoumission obstinée, des reproches mérités, mais inutiles; je rinter^ompis en ordonnant à Léon de monter chez lui. J'avais vingt fois reconnu le danger des réprimandes immédiates : fait^ et reçues dans la colère , elles sortaient presque toujours des justes limites, compromettaient Tautorité et amoindrissaient le respect. Je oraignaîs d'ailleurs la spontanéité dis ces débats qui obligent à. improviser le châtiment sans que la réflexion, aii pu Je mettre dlaoQQrd avec la faute ni en calculer le résultat. Je savais qu'-em éducation surtout le maître devait avoir toujours raison s'il ne voulait que l'élève lui crtU .toujours toi^t^ ^et , autant qa*sil m'était possible , j'ajournais les résolutions jusqu'à l'heure du sangfroid.
Besté seul» je.me mis à parooumr le salon en m -efforçant de penser à autr« chose; mais , malgré ^moi » de chaudes bouffées me montaieat au «cerveau; mes <veines brûiaietit ; j'avais AeB tressaillements àTidée de o^ révoltes répétées; je me sentais endurcir par la douleur et l'indignation.
LE MÉMORIAL BB FAMtLLC. 491
J'entendais la voix des instincts sévères qui m'avertissait de prendre garde , que toute corruption commençait ainsi par l'impatience des jougs de la famille , que l'éducation devait ressembler <à œs arbres de Noël offerts aux enfants de l'autre cMé du Rhin, et qu'au-dessus des dons destinés à leur plaire devait se dressen la verge d'exemph destinée à les punir I
Puis des'voix plus douces ffiummrafienrt tout bas qu'il fallait pardonner à la chaleur du -sang et à f 'ignorance de l'enfant 9 que sa révolte n^étaît souvent que le jet d'une sève trop vive ou Tétourdeifie d'une kme qui ne se possédait pas e&core eflle-mème , qu'il ne follait pas plus préjuger l'homme dans l'écolier que dans 'le gland mesurer le chêne!
Ballotté entre ces ffeid^^iries contraires, je continuais à arpenter le salon presque aussi agité et toujours plus perplexe, quand des cris m'aorrachèient tout à coup à ces incertitudes.
J'avaiis reconnu lavok de'Marcellle et de madame Roubert ; je courus vers t'^calier où je trouvai la servante effmrée.
— Qu'y 1^-t^iW demandaii-je vivement.
— C'est... c'est M. Léon! bégaya-d-elle.
-^ Eh bien! M. Léon:?
'—Monsieur doit «avohr... Il est monté... Madame Ta suivi pour renfermer... il a tsrié qu'il ne le voulait pas, et... «omrne madame a tourné la clef, il s'est suspendu à la fenêtre pour deseendie par le petit 'toit de l'écurie.
492 2.1 MÉMORIAL DE FAMILLB.
— Enfin I intenrompis-je palpitant...
— Enfin, je crois... qull est tombé.
Je n'en écoutai pas davantage ; je me préciphU vers la conr, où je trouvai Harcelle et sa tante penchées sur Tenfaut. Il avait à peu près perdu connaissance. Je Tenlevai dans mes bras et le portai sur le canapé du salon, pendant que la servante courait chercher le médecin.
Elle le rencontra par bonheur k quelques pas du logis et nous le ramena presque aussitôt.
11 constata que la chute n'avait occasionné aucune fracture, mais que le contre-coup qui s'était fait sentir au cerveau pouvait être mortel. Cependant, après la saignée, l'enfant rouvrit tes yeux et parut se reconnaître ; ce que le médecin constata comme un symptôme favorable. Il nous aida à le mettre au lit, écrivit ses prescriptions et promit tfe revenir le soir.
Lorsque nous le revîmes , Léon avait complètement repris connaissance, mais se plaignait d'insupportables douleurs. Vers le milieu de la nuit, la fièvre se déclara avec transport au cerveau ; l'enfant ne nous reconnaissait plus, et ses divagations prirent un caractère alarmant. Passagères et languissantes d'abord, elles devinrent bientôt con^ tinues, ardentes, presque furieuses.
Ce délire parut céder aux moyens énergiques employés par le médecin, mais pour reparaître un peu plus tard. Les heures, puis les jours se succédèrent dans cette lutte ter* rible entre la mort et la guérison ! A chaque nouvel effort de l'art il y avait un point d'arrêt dans le mal momenta-
némeat vaincu ; puis il semblait revenir de cette surprise et reprendre tous ses avantages.
Les alternatives d'espérance et de découragement se multiplièrent ainsi sans interruption pendant huit jours. — Oh I les cruelles heures passées près de TalcAve où se débattait pour nous ce douloureux problème I Quelle lenteur dans Taiguille de la pendule qui marquait les heures I quelle impatience contre le moindre bruit du dehors I quels tressaillements au hurlement nocturne d'un chien dans les faubourgs I quelle angoisse en interrogeant de Tœil la phy • sionomie du médecin I quelle subordination de tous les intérêts de la vie à notre inquiétude, et comme le monde entier avait disparu devant le danger de notre enfant I Fortune, plaisirs, renommée, que n'aurions-nous pas alors donné pour sa guérison ? Que nous importait tout ce qui n'était pas lui ?
J'ai bien souvent songé depuis à ces tortures , et je me suis demandé pourquoi nous ne tirions pas meilleur parti de leur souvenir. Dans les contrariétés vulgaires de la vie» quand notre humeur aigrie s'exagère les moindres chocs . pourquoi ne point rappeler à notre mémoire ces grandes épreuves ?
Que ne vous évoquons-nous alors, terribles heures d'attente où , l'oreille penchée vers un mourant , nouB sentons notre cœur trembler à chaque aspiration; su» prêmes anxiétés de l'insomnie , épouvantements du dé* lire, désespoirs de l'agonie I Oh I comme auprès de vous tout paraîtrait frivolOi et que les meurtrissures journalières
494 Ll MiVORlAL DB FAttlLLS.
ocouperaiest pea devant vos oicalrices I ^klats des grandes batailles qui avons conna les ccmvulsioDS de Ittttes morlelles, se peut-il que nous bous émouvions pour lelmiit d'un moucheron qui passe? vous tous qu'un froissement de vanité ou une perte d'argent empêche aujourd'hui de dormir, rappelez-vous les nuits passées près du mourant <}tte vous aimiesl
Un soir que nous étions tous^ deus assis aux pieds du lit de Léon, Marcelle fut saisie de oetteidée.
— Combien j'a» été ingrate envers Dieu! murmura-teUe. Quand tout florissait de santé autour de moi , au lien de le remerder, je me plaignais ; je cherchais les défauts de mon bonheur. Comme je voudrais reprendre maintenant les plus mao^ises heures du passé I
«-~ Souvenez-vous de oe souhait pour favenir, dit doucement mon père , qui se tenait debout derrière nous.
Ce mot d'avenir lit secouer la téie k Marcelle; ses yeux creusés par les veilles s'»rrètèrei!t sur Léon, dont la forme vague se dessinait dans l'ombre de TalcAve.
— Âhl s'-éocia-t^lleen joignant les maiiis et avec un floi de lacmes, c'est ma faute! 4;'est ma faute! Si je ne ravats point enfermé, la colère ne Teût point poussé à cet essai de iîiite insensée:! Pourquoi ai^e* voirlu oontrarier ses goûts t Que n'ai'-je tout permis , tout supporté? L'autorité m'ft aveuglée (et rendue tQprannique; je lui ai demandé de sentir ce ^eije «entais, de vouloir «oe <|ue Je voulais ; je aie suis/ooGupé 4e le faire meilleur quand je n'aurais 4fù que le confierMor I Mon Dieu ! rendea^le-^moi., et je renonce
LB lUStff>RIAL ]>E FAI111.LB. i9S
droit dB le coBdiiire. Qu'il vive seulement, et j'abandonne le reste à volare volonté I
Elle B'étaH laissée ^îssot 8«r le tapis étendu devant te lit du malade et la tète appuyée sur ses mains. Mon père la saisit par le bras en la forçant à se rdlever.
-^ Dieu n'éooute pas une pareille prière , dit-il avec une fermeté grave; car la douleur n'exempte point du devoir. U ne vous a point «ocordé un fils senflement pour que vous raimieZy mais pour que vous en fassiez un homme. Ce qui lui importe, c-est moins de vivre que d'en être digne. Le souverain Maître n'autorise jamais à abdiquer entre ses mains les royautés qu'il nous a confiées, lie Christ a porté la couronne defsauveur sans se plaindre; gardez courageusement celle de mère, dût-elle vous déchirer le front. Debout, ma fille! Essuyer ces yeux, raffermissez votre cœur: c'est notre manière de combattre qui nous donne droit à la victoire.
Sa voix avait une douceurimpérieuse à laquelle il fallait obéir. Marcelle mattrisa sa douleur et se rapprocha du chevet de Léon. U avait les yeux grands ouverts , les taches ardentes qui pourpraient ses joues avaient disparu, et un faible •sourire se dessina sur ses lèvres détendues.
•La mère poussa un cri et se pencha vers lui.
— Ne pleure pas , 'mère! dit*il en lui jevant ses deux hrsFS autour du cou; je suis guéri... et je ne veux plus te iésabéirl
iLa orise qu'aHenfiait ^h médecin s'était fatte-; l'enfoui revenu à lui avait tout entendu , et , pour la première
496 LE MfiMOEUL DE FAUILLE.
fois, il avouait sa faute et exprimait le désir de changer.
Ce fut le point de départ d'efforts interrompus, mais réels. Marcelle devint plus patiente et Léon plus tendre : cette redoutable épreuve les avait rapprochés.
J'ai souvent pensé depuis à cet effet des douleurs do^ mestiques. Ce ne sont pas seulement des occasions d'entretenir le dévouement, mais de réveiller les affections. Le coeur reçoit une secousse qui le débarrasse brusquement des petites amertumes accumulées par les débats journaliers ; l'être pour lequel on a craint cesse de nous sembler reprochable ; la maladie le réhabilite.
Tout ne changea pas cependant k partir de ce Jour. Les convertions subites et complètes sont œuvre surhumaine : on ne fait point de saint Paul sans l'éclair et la voix mystérieuse de la route de Damas I L'action de Thomme sur l'homme est lente, incertaine ; elle suscite les bonnes résolutions sans pouvoir les maintenir. Pliée un instant sous Teffort, la nature revient bientôt k sa première attitude. Il faut s'attendre aux intermittences du mal que Ton croyait guéri, se résigner simplement k distancer les rechutes, demander au temps d'amortir peu à peu le venin d'Adam I Cne des plus dangereuses erreurs est de croire que les défauts de l'enfant se corrigent par recette» comme on guérit la iSèvre. Nous prenons trop au sérieux ces historiettes où une seule leçon suffit pour changer un caractère. L'éducation reste pour nous dans le domaine romanesque ; nous attendons toujours le coup de baguette des fées; de là U§ désappointements et les désespoirs!
Marcelle et moi nous y restâmes exposés. Malgré les sincères efforts des deux enfants pour s'améliorer, bien des nuages traversèrent encore notre ciel ; mais, quand notre mécontentement s'exaltait outre mesure, je m'efforçais toujours de rappeler les heures passées près du lit de Léon. La comparaison du présent au passé nous calmait en ramenant notre chagrin à sa juste proportion, et nous nous réunissions pour remercier Dieu de ne nous infliger que les épreuves ordinaires de la famille et de nous épargner l'trréparable I
21 Juin. —■ Nos amis Hubert sont ici. Justin vient d'être appelé dans une ville voisine avec de l'avancement, et a voulu, en allant rejoindre sa nouvelle résidence, passer quelques jours avec nous.
La longue absence n'a rien changé dans nos esprits , on plutôt nous avons marché dans le même sens et du même pas, si bien que nous nous retrouvons arrivés au mêfiie point.
C'est le privilège des amitiés qui ne se fondent pas sur la ressemblance des intérêts , mais sur la communauté des principes, de n'avoir rien à craindre de la séparation ni du temps. Les champs peuvent être éloignés l'un de l'autre ; quand le fond se ressemble et qu'on y a enfoui la même semence, ils produiront, au même instant, la mAme moisson.
Sur toutes les questions c'est encore aujourd'hui , entre nous, le bon accord d'autrefois. Ce que Justin désire , je l'attends ; ce qu'il demande , je le veux. Nos cœurs sont
<M Lï MiMORIAL BF FAMILLÏ.
«omme «teax aigoilles ainiurtées qai tourneat ffuB seol mouvaneot et vers ]e même p61e.
Chaque fois que noue arrivMe ii le censlater, c'est «ne Bouvelle joie; plos nous Bons voyons, plus nous nous re- (oanaisBons. — Douce concorde des volontés frateraeiles-! Qad charme dans ce long tête-M6te des âmes I Comme la croyaaoe à deux deviewt plus ferme et le sédiment partagé plus prteîeuxf
Nos enliuits sont ravis^deJostin et de Laure-, ils trouvent en eux l'indulgence éclairée qui nous manque parfois. Claire, qoi nt*K uflejenne fille, s'oriHtc des heures enticpessowla charraflle iwec madame Hubert ; elle lui raconte sestàa^ïBs et ki confie ses rêves. Mareelle s'étonne et était tout près de s'affliger d'une confiance qa'eïle eftt voulu «drtenir; je lui ai bit comprendre que l'austérité de son rôle de inére s'y opposait. L'autorité gêne chez une cocJidente ; nous la nouions égale ou du moins désintéressée : se confesser à son maître, c'est toujours se livrer. On ne peut-être accepté à la fois pour conseitler et pour Providence. Permettes cette camaraderie de cœur k l'enfant et contentez-vous d'être sa force et son recours. Qu'importe qu'il raconte ailleurs ses fugitives émotions pourvu qu'à la (MVinièfe blessure il accoure dans vos bras¥ Tl peut se confier «UK autres; mais il ne compte que sur vous!
Renée est ici avec ses parents. Son premier abord m'a véniblement surpris. Elle est petite, maigre, trés-noire, presque kide I Laure et Justin uons l'ont présentée sans en rien ^îre, et pendant les detn premiers jours j'y ai h
L2 MÉMOBIÀL M FAIMLLB. 199
fidne pris ga^de ; mm l'autre matta je Vm entenAne parler allemand à son père; j'ai su qu'elle savait également Tanglais et Tespaguol. Marcelle Fa forcée à se mettre au piano, et noua nous sommes aperçus qu'elle avait dépassé ^bien loin sa mène. Ëlie a également appris toot «e qu'à son âge on peut savoir en ^géographie , en physique , en histoire ! Claire est «dans rémervcôUemeMt ^de lafluft de science. Moi je m'étonne enoore plus de (tant de modeslie.
Celle-ci n'a pourtant pu fléchir la tamte Roubert Quand on lui a parlé ide loot icetque «awtftenée, elle a secoué la tête. Iia^taBle fiouiwflt n'a jamakB su adresser ses préjugés sur ce .fioifit ; ellegasde one défiance presque hostile contre ce qu'elle luimme les femmes savantes, k Ten croire , les études littéraires «ont ânconoîtla^bles a^ec les travaui^ du ménage; on me ipeiit nettre Vonbographe et pratiquer le point iieiûafA^ ^parler mm antne langue que celle de sa mère et saigner oonvenahlfimMt>ttn rfrti I
— Jlen ai dé^ vu de vos «petites merveilles , disait-elte hier à Maocelle ; ^iFonsipanle «des «résolutions de la Chine avectdes bas ttoués, .ça lit des Mevs et ça ne connaît pas !a recette pour les «oonfitinres , ça ^ous décrit le costume des sanviages d^Mfliqne et ça ne saurait pas tailler tm béguin ! Me meipanle poiiiKt de femmes paveilles, ma;iiHe ; cWbon, tout a» plus, 'p?w fime des portÀères de 4'Àcadémie française.
Maigréices pséventiôns, etle* «tmrte ftenée comme tout le monde, fCfestHàidire>aBf«cttDe(bo{«lé'quek|ue peu rude et familièce; car madame ftoobM fie>cempaspe^4e-*même à un
SOO LE MÉUORUL DE FÀUILLl.
groseillier épineux : pour avoir ses fruits il faut s*exposef »ux égratignures.
- Du reste, la jeune fille n'en parait nullement embarrassée; elle rit de ses boutades et est toujours la première à porter son cabas ou à lui avancer un tabouret de pieds. Aussi la brave tante Taime-t-elle au fond.
— Après tout , disait-elle avant hier, cette petite a da bon ; ce n'est pas sa faute si on lui a appris plus de grammaire que de cuisine.
Elle a voulu, en conséquence, lui faire sentir les inconvénients de son éducation. Elle nous avait invités hier à dîner chez elle avec les Hubert, et elle a prié Renée de venhr, dès le matin , pour l'aider à tout préparer. Malgré le ton ironique de l'invitation, celle-ci a accepté.
Madame Roubert teniût k se montrer aux yeux de notre savante dans toute la splendeur de sa royauté ménagère. Renée l'a trouvée cuirassée d'un tablier à poitrail, les manches retroussées jusqu'au coude et pétrissant un tôt-fait 1
Or, deTaveu des plus fins connaisseurs, le tôt-fait peut être regardé comme la plus haute expression du génie culinaire de la tante Roubert : c'est son Austerlitz !
Elle a donc fait signe k Renée de s'approcher, et , après lui avoir expliqué les mérites et les difficultés spéciales de son plat favori, elle a loyalement procédé devant elle à sa confection, sans lui déguiser aucun détail.
— Voyez-vous, ma chère, a-t-elle dit en mêlant maternellement les préceptes de morale aux explications prati^ ques, la première science de la femme est de tirer parti d6
LB mâmoeiâl de famille. SlOI
toute chose... — Gardez les blancs d'œufs pour une autre occasion... —Il ne s*agit pas seulement dans la vie de conjuguer le verbe je nChabilU ou je babille , mais d'assurer aux siens l'aisance et la santé... — Ne mettez pas trop de jus de citron.. . — Quand on a pour principe d'être Etile... — La pâte se lève... — Il suffit de garder la piûx le la conscience. .. — On met le tout dans le moule de cui* ne... — et l'on vit heureux... — sous le four de campagne!
Renée écoutait et regardait en souriant, un peu perdue dans ce mélange de philosophie et de cuisine ; mais la première a porté malheur sans doute à la seconde, car, chose inouïe I au moment où la tante Roubert , jugeant que la cuisson devait être k point, a soulevé le couvercle avec une sérénité confiante et a voulu montrer aux yeux de son élève la pyramide dorée , elle n'a trouvé qu'un édifice écroulé et noirci par le feu ! Son Austerlitz était devenu son Waterloo I
Le désappointement a été aussi cruel qu'inattendu I Les heures s'étaient écoulées d'ailleurs , et , malgré son nom trompeur, le tàt-fait aurait demandé, pour être essayé de nouveau, plus de temps qu'on ne pouvait lui en consacrer. La tante de Marcelle avait k sortir pour plusieurs achats, k surveiller la servante , ministre novice dont elle redoutait Tinexpérience, à Ater les housses du salon et à dresser le couvert I Elle parlait déjà, avec une répugnance résignée, de recourir aux moyens extrêmes et de s'adresser au pâtissier voisiU; quand Renée a proposé doucement de rempla-
!M2 Ll KfiUORIlL DE WÂUlLLi.
c^leplftt «ttB(^parwiHBt»âe safa^B. MadsMcBoiiberl a fait sa. SQubresiHtt.
— Quoi 1 que dJtes-vovB Ut, BW chère t»-t-elte iaamdé. Vous'aaufiez laire qnek^ve shoee ^ k maaige? vons, qo« savanie qui parlez toales le» langues de la tom' de Babel !
— C'eslun p«ddmg de »énage' qui réassit toojoure et peat étFe ptêt em tfKlqiies iBstants, a répondu la jetioe 6U<.
— Pudding 1 a répété madame Roubert, d'un air an pea railleur; ah! Tort bieHl c'est tm mets étranger, qni se prépare en anglais.' Eh bienl'mJd»Hnbert, voyons ce qne vous sarez faire; la bosne tous donnera (eg ragrédiene nécessaires.
Mais Renée a liédaFÉ qu'elle avait tont ce qn'il lai fâllait et elle a'esl mise & l'œuïrc sans retard.
Lorsque madame Roubert est rentrée une demi-henre après avec les aehats, elle a trouvé le pudding prêt à être servi!
Il avait une a[Tparence qui a flrappé son œil connaisseur. Après l'avoir examiné eti tous sfflfs et en avoir aspiré le parlum, elle a Tait un petit signe de lêEe.
— 11 n'y a rien à dire de sa mine, a-l-elle repris ; je voudrais seulement savoir maintenant, comme le renard de La Fontaine : Si son ramage se rapporte à ton plumage. An reste, je vois que vous n'êtes pas sans dispositions, ma chère enfant ; venez ro'aider tt dresser le dessert.
Mais ça été un nouvel embarrasl La servante avait brisé une des corbeilles de porcelaine indispensables au service
LB JUftMORrXL »B Vil^lIlLLX. S^
et on n'en a Uowvé, dans le buffet, que les moreeflux I MaK dame Ronbert^ soumise ^ ki symétrie traditionnelle, se trou vait fort empèehée, lorsque Renée, habituée pur sa mère aux expédients des humble» minages où la richesse du goût caehe la pauvreté des «essourees, a dédaré (fse tool pouvait s'arranger. EUe a couru au jardin dovt la verdure et les fleurs gracieusement mélée»aant fruils ont aidé k parer la table, en déguisant le vide laissé par la corbeiite absente. Le lin^ damassé qui faisait i'orgudl de la taAt^ Roubert, les vieux eristaiix, la feienee coloriée, Farçenterie de forme antique ont été élégamment disposé»; Renée y a ajouté toutes les amusantes fantaisies des tors-d-oeuvre, depuis le beurre en coquilles jusqu'aux radis en booquet. La tante Roubert était dansFémerveillementl Mais c'a été bien autre chose quand tous les plats servis à la fois ont couvert la table et transformé, comme elle Ta dit, « son dîner bourgeois en festin de Balthazar. »
— Àh ! la petite masque ! s'es^élle écriée en embrassant Renée avec une sorte d'attendrissement; et dire qu'elle os^ chait tout ^ I
Le pudding a été déclaré excelleat d'une commune voix, et la tante Roubert n'a pas hésité k raconter l'histoire de son tôt-fait avec la noble frandiise qui prouve :
L*accord cTan beau talent et d'un beau caractère.
Dcipuis, son opinim sur Renée est ^gulièreftt>ent diangée. Elle m'a avoué à demi-voix , au dessevt , qu^ellef l'avait jugée trop sévèrement^, et que n^ amis n'avaient pas nb-^
gligéy autant qu'elle le supposait, c les connaissances essentielles. > Cependant elle récriminait encore contre c le don des langues, > qu'elle prétendait n'être utile qu'aux apAtres. Enfin, on s'est levé de table pour regagner le petit galon de travail. En attendant le thé, chaque dame a pris sa couture ou sa broderie, et madame Roubert a cherché les mitaines qu'elle tricotait. Par malheur, dans le bouleversement général, elles étaient tombées à terre et une aiguille avait glissé hors des mailles. C'est une des petites misères domestiques auxquelles la digne tante est le plus sensible. Elle a poussé un cri de désolation et est allée chercher ses lunettes ; mais au retour elle a aperçu son tricot aux mains de Renée.
—Ah malheureuse! que feites-vous là? s'est-elle écriée.
Renée lui a tendu les mitaines en souriant ; elle } a jeté les yeux ; les points avaient été relevés et le dessin continué!
Elle a regardé Renée d'un air stupéfait, puis se tournant vers moi avec un cri d'admiration :
—Elle tricote! s'est-elle écriée. Ah! mes amis! je me rétracte; rien ne lui manque, c'est une éducation complète!
Complète, en effet, car plus nous avons connu Renée, plus nous avons été frappés de tant de culture intellectuelle jointe au sens des choses pratiques. Grâce à Justin et à Laure, elle est montée vers la science comme les humbles pèlerines de nos champs montent vers les saintes chapelles, à pied et dans la simplicité de sou cœur! Aussi est-elle, à mes yeux, l'idéal de la femme que notre génération doit
préparer poar la génération qpî nattra d'elle. Elle sait comprendre et accepter ; elle a regardé au plus haut des nuées sans se désaccoutumer de voir k ses pieds ; elle est la lumière et rhumilité, 9e conseil et la soumission. An ! le rêve de ma vie eût été d'avoir une telle fille ; mais, puisque ce glorieux bonheur était promis k un autre, béni soit Dieu àfà ravoir ^onné à un amil