CHAPITRE XVII
LES BIFFANTS DEVENUS GRANDS. — ' LÉON A PARIS. — LSf DETTES. — DEPART POUR PiAIS. — UKE CXUMBRE AB iEOMX HOMME* -— LB DCEL.
Bien des mois se sont écoulés depuis cette dernière page ; les habits de deuil out disparu, mais la joie revient dirScilement dans les cœurs. Le printesnps de la vie est passé ; voici Tautomne avec ses moissons laborieuses, ses feuilles tombantes et ses nuées menaçantes.
Que de jours de pluie I Comme les rayons du soleil pâlissent et percent diflicilement le brouillard !
Claire a dix-huit ans ; nous commençons à regarder avec inquiétude dans Tavenir, et Marcelle me demande, comme sœur Anne, « si je ne vois pas le mari venir! » Non qu'elle hâte de ^es vœux ce moment; elle le craint au moins autant qu'elle le souhaite, car ce sera, sans doute, Theure de la séparation.
Déjà le cercle du foyer s*est rétréci. Léon est parti pour Paris, où un cousin de maaame Koubert promet de lui ou- Trir une honoranle carrière. Sa mère s'attriste do son ab-
LE MÉlIOftIi.L DU FAMILLLI» 219
sence» et moi je m*en inquiète. Que ya*i-il deyenir loin de nous, livré à tant de tentations ei sî mal défendu par son caractère?
Déjà ses lettres sont plus courtes^ plus rares > et» il me semble, plus embarrassées
Mardi. — Encore une nouvelle demande d'argent de Léon. D'abord il demandait timidement, en se justifiait comme il pouvait; maintenant il se contente d'alléguer la vie dispendieuse de Paris. Il ne slnforme point de ce que nous pouvons faire ; il nous désigne la somme et le jour où il la lui fout. li y a quelques mois nous étions encore ses parents; nous sommes évidemment devenus ses banquiers.
J'ai répondu simplement par le compte de ce qu'il avait reçu depuis un an comparé aux dépenses nécessaires. • ••.•••.••..«•*••.«
Dimanche. — Depuis mon refus ^argent, léon ne m'avait pas répondu ; mais je le soupçonnais d'avoir écrit à sa sœur et à sa mère. J'avais vu des yeux rouges, des papiers que Ton cachait à mon approche ; j'avais entendu ies chucbotements et des soupirs. L'indiscrétion de M. Duplcssis m'a fait tout découvrir aujourd'hui : il venait annoncer que la somme envoyée k Léon par l'entreinise de son ancien correspondant avait été payée; Marcelle lui a fait signe; mais il était trop tard, j'avais entendu. Après son départ, il a fallu en venir aux explications ; la mère et la sœur ont avoué leur faiblesse. Pressées par les supplications désespérées de Léon , elles ont réuni leurs épargnes et lui ont envoyé ce qu'il demandait : mille francs f J*ai voulu savoir
tSO LB MÉMORIAL DE FAtaiLLE.
comment une somme si forte avait pu lui être nécessaire. Il y a eu beaucoup d'hésitations; enfin on a avoué... ifa'il avait joué.
Je n'ai rien dit » mais j*ai écrit le soir même au cousin de madame Roubert ; je voulais savoir toute la vérité.
Sa réponse ne s*est pas fait attendre ; elle a été pour tous un coup de foudre. La voici :
Monsieur,
Au reçu de votre honorée du 8 courant , je me suis empressé de prendre les informations que vous désirez , tant par moi-même que par notre sieur Lefort , dont Tàge et les habitudes étaient plus analogues à la chose.
Or il appert de nos renseignements communs que ledit Léon, votre fils , dont nous n'avions pas à nous plaindre pour le travail de la maison, se serait laissé entraîner par des goûts de différentes natures , mais tous également dispendieux, et qu'il aurait contracté des obligations payables h divers, montant, sauf vérification ultérieure, à la somme approximative de 19,643 fir. 55 cent. ; de laquelle somme nous vous envoyons le bordereau détaillé, en nous disant. Monsieur» vos très-humbles et très-obéissants serviteurs»
DuROG, Lefort et C".
A cette lecture Marcelle a poussé un grand cri ; elle est devenue pâle» et serait tombée si Claire ne Teut reçue dans ses bras. Cette émotion a fait diversion à la mienne^ et je me suis contenu.
Bien que mes craintes fussent dépassées , je n*ai laissé voir aucune surprise ; j'ai pris les mains de Harcelle, et je me suis efforcé de Tencourager; mais elle répétait sans cesse le chiffre de la dette avec une stupéfaction épouyan- ^e. Comment Léon avait-il pu contracter des obligations auxquelles ni lui ni nous ne pourrions satisfaire ?
Je n'ai voulu rien discuter, et j'ai remis, comme d*habi« tude, toute détermination au lendemain, afin de nous lais* ser à tous le temps de réfléchir.
La nuit a été cruelle ; il m'a été impossible de dormir» et j*ai entendu Marcelle pleurer jusqu'au matin. Au point du jour je me suis levé; j'ai fait une longue promenade dans les friches qui terminent notre faubourg. La force joyeuse de la nature, Tair du matin , le mouvement m'ont un peu apaisé ; je suis rentré plus calme. Marcelle m'attendait; je lui ai annoncé que je partais dans deux heures pour Paris. Elle s'est écriée :
— Tu vas chercher Léon ?
— Et payer ses dettes, ai-je répondu.
— Tu le peux donc?
— En sacrifiant une partie de nos économies, réformant nos habitudes et renonçant à l'aisance dont nous jouissons.
— Et tu y consens?
— J'y suis résolu.
Elle s'est jetée dans mes bras.
— Ah I on ne peut être malheureuse avec toi, s'est-elle écriée avec une explosion de larmes , car tu fois sortir la gloire de la honte et la joie de la douleur.
ttt L> MÉHOiItUL Ol FiiraiCLB.
Cette approbattu m'aâUeBdti eiSartiié. J'aiemptoré la maliaée à négler Dtes.&iïaireStat quand ladUtgemoea pam j'étais prêt; jcxaisputi.
Le voyage a été posr moi «onme us naavaîs rêve, ie traversais les campagnes et les villes sans riea voir, unïqucmcnl occupé de ce que j'allais [aine. La ruine & iaqaelle }c me rcstgaais pour réparer les fautes de Léon était ma moindre préaocupation ; ce qu'il Ealiait snrtont, c'était que celle ruine p&t sauver, non pas son présent, mais son avenir. Je c'allais pas teulement payer des dettes avec le fruit de mon travail, j'allais arracher une Âme k la cormptioii. Pour le monde il ne s'agissait que d'argent ; pour moi il s'agissait snrtoiU d'hom^ur
Je ne booTai point Léon diez lui ; mats , en aie Ëtisant connaître, je pus monter l'sttendre «Uns le petit appartement (|u'il occupait an qsalrième.
En entrant je fus frapp6 de son air de désordre et d'ftbandon. Pas un siège en place; le lit défait, des chaussures boueuses dispersées çk et Ik, nne pipe éteinte oubliés' sur le fauteuil, les meubles poudreux et tachés, une pendule arrêtée; l«at me prouvait que ce n'était point Ik un logis, mais un gtte : on y venait se déshabiller et dormir, mais on avait ses habitudes ailleurs.
Je pus deviner celles-ci aux contre-marques de spectacle jetées sur le marbre de la dKminée, près de petits cartons portant des numéros de fiacre et d'un loup de bal masqué. Quelques bouquets de violettes fanées, des gants salis dam leur neuf, un ior^on et one cravache complétaient la r^
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félatîon de cette vie de busse élégance et de dissipation frivole. J'approdiaî da petit bareau ob s'éparpillaient quelques mémoires non acquittés , quelques billets de compagnons de plaisir, et j*y cherchai en vain an livre, ttne lettre de la ÊUBilie, un travail commencé I
An moment où j'achevais ce triste examen, je vis entrer «n homme d environ trente ans, vêla avec une recherche de mauvais goût , emmonstaché et marchant avec bmit. A ma vue il se contenta de toucher le bord de son chapeau.
— Monsieur attend Rémi, sans doute? me dit41. Je répondis aflirmativement.
— li vient alors pour... son affaire? ajouta*t-il en bais* sant un peu la voix.
— Quelle affaire? demandai-je étonné.
L'inconnu me regarda.
— Quoi!... vous ne savez pas? reprit-il en se redressant. Il ne vous a donc point dit?...
— Je ne l'ai point encore vo.
— Ah! je comprends , vous avez seulement reçu comme moi son billet. Du diable si j'y aurais rien compris ! mais en venant je l'ai , par bonheur, rencontré à la salle d'armes; il m'a tout expliqué en me priant devenir ici chercher son autre témoin ; vous voilà, je vous emmène.
— Il va se battre I m*écriai-je avec un saisissement inei* primable.
— C'est décidé, reprit l'inconnu tranquillem^t ; il veut même que nous lui promettions de ne faire aucune tentative d'arrangement. Vous comprenez , c'est la première a^
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faire ; il faut qu'il fasse ses preuves : un coup d*épée donné ou reçu pose bien ; c'est un fonds sur lequel on peut vivre ensuite... pourvu qu'on vive.
— Mai» où se bat-il ? avec qui? pour quel motif?
— Je vous conterai cela en route ; mon coupé est en bas. partons ; le rendez-vous est pour midi au bois de Boulogne.
Il se dirigea vers la porte ; je le suivis éperdu, mais sans répondre ; je craignais qu'une seule parole ne trahit le quiproquo et ne m'enlevât la chance de m'entremettre pour sauver mon ifls.
Mon conducteur me fit monter dans la voiture de remise qui l'attendait, tira de la poche de sa polonaise un étui de cuir de Russie, et m'offrit un cigare que je pris sans savoir ce que je faisais. 11 alluma le sien en fredonnant ; je le regardais avec une fiévreuse épouvante.
— Mais le duel ? balbutiai-je après un moment d'attente mortelle.
— Eh bien I voilà , reprit-il tranquillement : il paraît que Rémi a su par un de ses créanciers que l'associé de son patron avait fait parvenir à sa famille, sur son compte, sans le prévenir, des renseignements qui lui déplaisaient. Naturellement il s'en est plaint à l'envoyeur d'avis, qui a mal pris la chose ; des récriminations on en est venu aux gros mots , et Rémi , qui avait les nerb agacéi , a terminé la discussion par un soufflet
Je ne pus retenir un cri.
— Vous voyez qu'il ne s'agit pas ici d'un déjeuner à la fourchette continua mon compagnon en foisant tourbillon*
tB mAmorial db famillb. S25
ner la fumée de son cigare. Ledit associé est, à ce qu'il parait, un Alsacien peu endurant , autrefois sous-officier de dragons, et qui a choisi le sabre pour tailler, comme il dit, en plein pékin. A ne pas mentir, j'ai peur que Rémi, malgré la leçon d'espadon qu'il vient de prendre, ne se trouve tout à rheure mal à son aise. Aussi je crois qu'il sera bon de savoir Tadresse de sa famille en cas d'accident.
Je frissonnai.
— Et vous permettez un pareil duel? m'écriai-je.
L'homme aux moustaches me regarda de c6té.
^ Je permets est joli! répliqua-t-il en ricanant; connaissez-vous par hasard un moyen de Tempécher ? Croyezvous qu'on reçoive un soufDet comme Téclaboussure d'un fiacre et qu'il suffise de s'essuyer la joue avec son mou* choir? Après ce qui s'est passé, il faut que Rémi ou l'autre soit emporté de là-bas les pieds en avant.
Je fermai les yeux sans répondre; j'avais des éblouissements ; une sueur froide perlait sous mes cheveux ; il me semblait que la voiture s'enfonçait sous moi! Mais je me roidis contre cette défaillance ; je réunis tous les efforts de ma volonté pour reprendre mon calme et ressaisir ma raison.
Pendant ce temps le coupé roulait toujours, et mon conducteur continuait à parler.
Autant que je pus comprendre à travers un entretien souvent interrompu, c'était un Yalaque appartenant à cette tribu de viveurs cosmopolites qui dissipent leur héritage dans l'oisiveté des capitales. Tout ce qu'il dit me fît voir plus clairement Tablme dans lequel Léon s'était laisse en*
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Uaincr. Le liaurd des premières relatioDS, la conosité si puissanie & sou Ige, la hardiesse d'un caractère que l'obs< tacle eucflurageait, Uml s'était rénni pour l'enlralaer. Par un reste de scrupule, il kvait conlinué assidùmenl son travail dans la oiaison LeCoit et Duroc, réservant les soirées et les jours de repos aux bals, mi spectacles on an lansquenet. C'était nne sorte de compromis avec sa conscience : l'accomplisEement du devoir sur un seul point lui servait k masquer ses iofractions sur tous les autres ; il s'excusait aÎDsi à ses propres yeux.
Au rené, je n'eus alors qu'une perception confuse de ces détails. Mon esprit s'était fetowrné tout entier «rs le péril qui menaçait Léon et s'appliquait à chercher pour lui un moyen de salut. Je tremblais d'arriver trop tard ; deux ou trois fois je suppliai le Valaque de presser son cocher; mais il me (it observer qu'il n'était point encore midi , et que d'ailleurs on ne pouvait commencer sans nous.
Jamais marche ne m'avait paru si Icnie. Les arbres des Champs-Elysées me semblaient passer un à un devant la portière avec nne sorte de nonchalance ironique ; je trouvais £k tous les visages que mes yeux rencontraient une expression triste ou menaçante ; les cris qui s'élevaient, de loin en loin, dans les quinconces, me faisaient tressaillir comme s'ils m'eussent annoncé quelque malheur.
Malgré sa distraction, mon conductenr s'aperçut de mes angoisses ; M crut d'abord que l'intervention dans on duel m'ellrayait.
— Je vois que monsieur n'a pas l'habitude de ces aflai-
LS UtMORfÂL HB FÂillLLB. 22?
res, dil-îl J*un ion railleur ; c'est peul-êlrc la première fois qu'il se trouve à pareille fôte?
— En effet, répondis-je avec distraction.
— Dans ce cas, Rcmi a eu tort de vous déranger; il est important que les témoins aient quelque expérience ; heureusement que je serai là. J'ai déjà assisté à une vingtaine d^affaires d'honneur, sans compter celle où j'ai figuré pour mon propre compte , et les choses se sont toujours bien passées. — Pas un seul arragement sur le terrain ! — La dernière fois, il s'agissait d'une bagatelle, je ne sais quel débat survenu aux courses de Chantilly à propos d'un jockey ; on a chargé les pistolets à deux reprises ; notre adversaire nous a envoyé unje balle dans la main droite, et, sans ses témoins, nous eussions continué de la main gauche. Quand je me mêle d'une aflaire, il faut qu'elle ait des suites. Mais nous voilà arrivés, et il me semble que j'aperçois nos gens.
J'avançai vivement la tête, et je vis, à une trentaine de pas, au carrefour d'une route, plusieurs personnes arrêtées : c'était M. Lefort avec ses deux témoins, portant les sabres à demi enveloppés dans un manteau. Léon se tenait un peu à Técarl, et regardait vers Paris avec une visible impatience.
11 reconnut sans doute le coupé du Yalaque, car il fit un geste de joie et courut à notre rencontre.
Je me rejetai précipitamment au fond de la voiture ; 3 arriva à l'autre portière vers laquelle mon compagnon s'était penché.
— Yitel vitel Georges, dit-il ; ces messieurs sont là, et Lefort fait le fanfaron.
— Ah I fort bien, dit le Yalaque en portant an lorgnon à son œil gauche et le dirigeant vers ceux qui nous attendaient ; nous allons voir ça. Dites au cocher de continuer jusqu'au carrefour.
Léon transmit Tordre, et la voiture arriva au petit pas à Tendroit désigné.
J'aperçus alors plus distinctement l'adversaire de mon fils. C'était un homme de quarante ans , grand , osseux, d'une physionomie triviale et violente.
Il sifilottait, les deux mains dans les poches de son paletot.
—Eh bieni ne vous pressez pas! s'écria-t-il d'une voix discordante; laissez-nous soufQer dans nos doigts pendant que vous fumez du maryland dans votre équipage de loca* tion.
— Qu'est-ce que c'est? Vous êtes donc bien pressé, mon cher? dit M. Georges sans descendre.
— Très-pressé , répliqua brutalement l'ancien dragon, vu que j'ai autre chose à faire que de promener, sur le boulevard de Gand , mes bottes vernies et mon lorgnon ; on m'attend à la Bourse dans une heure.
— Ah ! diable ! reprit le Yalaque ironiquement ; et êtes vous sûr qu'il ne vous surviendra pas quelque empêche* ment?
— Descendez, vous allez voir, dit M. Lefort évidemment à bout de patience.
le Yalaque ouvrit nonchalamment la portière da coupé et mit pied à li;rre.
Les témoins avaient déroulé le manteau qui cachait les deux espadons ; Léon venait de retirer son habit et le jeta isur une branche dépouillée.
— Mesurez les sabres et finissons , dit son adversaire qui se préparait à en faire autant.
— Quand vous m'aurez écouté I m'écriai-je en m*élan« çant de la voiture.
A ma voix Léon retourna la tête et recula en criant : « Mon père! »
Il y eut une première exclamation de surprise , suivie d'un silence.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda enfin M. Lefort ; ce n'est donc pas un témoin ?
— Dieu me damne ! je l'ai cru I . . . répliqua le Yalaque.
J'expliquai en peu de mots d*où venait Terreur et comment j'en avais profité. L'ex-dragon écoutait d'un air sombre en tourmentant la terre avec la pointe de son sabre.
-^ Je comprends I je comprends ! s'écria-t-il brusquement quand j'eus achevé. Vous êtes venu pour empêcher le duel, n'est-ce pas? Eh bien! voub avez perdu votre temps: Dieu le Père serait là, voyez-vous, qu'il ne m'y ferait pas renoncer; j'ai été insulté, il me faut une satisfaction.
— Vous l'aurez, monsieur, interrompis-je vivement ; je sais ce qui s'est passé, et je ne viens pas ici pour m'oppo* ser à une juste réparation, mais pour vous la faire obtenir.
tB0 LS MÉKOMAL M VAHfLLS,
— Alors ne perdons pas de lemps à canserf dit-il en se reculant de deux pas comme s'il voulait se mettre en garde.
— Paîdon, T(4nrîs*je, mais, puisque le hasard m*a désigné pour témoin, j'ai droit d'en remplir les fonctions ; yoos^ ne croiserez par le fer avant de m avoir entendu.
— Eh bien I donc, tonnerre! dépêchons, monsieur! dit rancien sous*officier cpii frappa du pied.
— J'ignore, repris-je, les détails du débat soulevé entre vous et mon Gis ; mais je sais que j'en ai été la première cause en faisant demander les renseignements recueillis par vous et envoyés par M. Duroc.
— Monsieur prétend que je devais le consulter, dit M. Lefort en regardant Léon avec nn rioanenient ironique.
— Je conçois le dépit que peut inspirer la révélation de pareilles fautes, repris-je; le remords aide à la colère : mécontent de soi-même, <m s'en venge sur un autre.
— Mais non pas impunément, interrompit Lefort en serrant les poings. Voyons, mille diables! en finirons-nous?
— SuF-le-champ, monsieur. Il faut qu'on vous rende raison, n'es^-ce pas? Hnmilié par votre adversaire , vous tenez k ce qu'il s'humilie k son loair ; vous voulez enfin l'avoir à votre discrétion?
— C'est nn plaisir que je ne vais pas tarder à me pro* curer, miirmura-t-il en faisant ployer l'espadon.
— Je l'espère, répondis-je, mais sans violence; car je veux que celui qui vous a insulté reconnaisse sa faute el s'en remette à votre générosité.
— Des penses ! s'écria Lefort; da tout, il est trop tard ie n'en recevrai point, je n'en veux pas.
— Et moi, je les refuse, ajouta Léon d*ane voix fermement accentuée.
^ Alors dites à votre père qu'il nous laisse , ou allons plus loin, reprit l'ancien dragon, qui fiton mouvement vers la voiture.
Je me jetai sur son passage.
— Non, m'écriai-je« l'offense reçue ne vous donne point un droit illimité de vengeance, et vous ne pouvez refuser qu*on se rachète. Ce dont mon fitsvoosdoit raison, ce n'est pas de l'acte en lai*mème, car, s'il eût été le résultat du hasard, vous n'auriez point à lui en demander compte; c'est de l'intention , et oelle-là il peut la rétracter. Entre gens de cœur, un tort reconnu est un tort pardonné ; vous le savez comme moi.
Lefort secoua la tête.
— Tout ça ce ne sont que des paroles inutiles , dit-il en s'agitant. Au nom de Dieu ou au nom du diable ! donnez le sabre h M. Rémi; nous ne sommes pas venus ici pour bavarder, mais pour nous aligner.
Un des témoins remit Tanne à Léon , qui ne paraissait pas moins impatient que son adversaire.
— Prenez garde ! monsieur , m'écriai-je en m adressant de nouveau à ce dernier : votre maison m'a demandé mon fils , je vous l'ai envoyé comme à des protecteurs ; voi» avez accepté l'espèce de tutelle que je vous accordais ; vous en êtes responsable devant moi et devait l'optaion pu*
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blique, et vous ne pouvez le frapper sans déshonnear.
Ces derniers mots parurent faire quelque impression sur l*associé de M. Duroc; il comprit rapidement ce qu'il po^vait y avoir de ridicule ou d'odieux dans ce duel du patron contre un jeune homme de dix-neuf ans qui lui était confié ; il changea de couleur et parut hésiter. Je ne lui laissai pas le temps de reprendre sa colère.
— Songez, ajoutai-}e plus bas et en lui satrissant les mains, que c'est presque un enfant , monsieur. Abuserez-vous de son inexpérience, et votre supériorité ne vous oblige-t-elle pas à le ménager? Peut-être connaissez-vous quelque autre garçon de cet âge, le fils d'un parent , d'un ami. . . supposez-le dans la même situation , devant un homme comme vous ! Comment voudriez-vous qu'on le traitât , et que diriez-vous d'une implacable rancune qui se refuserait à tout accommodement ?
— Mais, par tous les diables I interrompit l'ancien soldat ébranlé, vous ne voyez donc pas que leblano-bec continue à me braver?Ne vous a-t-il pas dit qu'il ne ferait aucune excuse?
— Eh bien I m'écriai-je, si son orgueil est plus fort que sa justice, s'il aime mieux sa colère que notre joie, je ne lui demande rien, et je remplirai a sa place son devoir I
Alors, me découvrant, je fis un pas vers M. Lefort, et j'ajoutai, d'une voix dans laquelle passa tout ce que j'avais de tendresse et de douleur :
— Moi, père de l'offenseur qui a mérité le châtiment et qui ne veut pas reconnaître sa faute, je viens à sa place,
LB MÉMORUL DE FAsflLLB. ISt
comme responsable du fils que je n'ai point su rendre plui capable de respecter les autres et lui-même , vous demander grâce (t>ur son offense, et cette demande» monsieur, je vous la fais les mains jointes, tête nue... à genoux I
L'acte avait suivi les paroles ; il y avait sans doute dans le geste et dans l'accent quelque chose de sincère qui trouva U chemin des cœurs ; car M. Lefort jeta le sabre qu'il tenait, et, me relevant par les deux coudes :
— Allons I s'écria-t-il d'un accent ému, puisque vous le voulez... j'accepte... j'oublie... bien qu'on n'ait jamais parlé d'excuses faites ainsi par procuration. Le diable m'emporte, vous avez sauvé la vie de ce fou... car, si vous n'étiez pas venu, je le tuais comme un chien I
Je coupai court en remerciant l'ancien dragon ; je saluai les témoins, et, prenant Léon par le bras, je rejoignis avec lui la voiture qui l'avait amené.