CHAPITRE XVIII
uns FILLE k UÀBISR
Soit honte, s«t lenentiotent, sntembarras d'un remor(}s qui hésitait à s'aroaer, mon fils garda le silence pendant toute la route. Ce fut seuleinent lorsque nous nous retrou- 7&mes seuls chez lui qu'il essaya une explication. Je l'interrompis dès les premiers mots.
— Nons parlerons de cela plus tard, Inidis-je; dansce moment, ni vous ni moi ne sommes eu étal de traiter une pareille question. Je vous demande seulement de me Taire la note exacte de ce que voos devez, avec tes noms et les adresses des créanciers.
Il ne lit aucune observation, et s'assit devant son bureau tandis que je repassais dans la première pièce oii j'attendis. Il m'y rejoignit bientôt avec la liste que je lui avais demandée. Non-seulement le chittre de ct.aque dette était indiqué, mais, par un dernier trait de cette audace qui le poussait aux dernières limites de toutes choses, il en avait bit le total. Celait, k peu de chose près, la somme in-
LS MiMOBIAL BI PÂMILLI. tt&
diquée dans la kUre de M. EMunc. Je lai demawdai s'il n'oubliait rien; il me raffimuu
.^ Alorgy reprishje, toqs allez me suivre aux adresses indiquées.
Le jGacre tous attendait; nous commençâmes par les créanciers les plus voisins. Je payai parto«l sans réclaloations. Léon n'en pouvait croire ses yeux, et je vis que^ à mesure que nous avancions dans ce ruineux pèlerinage, la bonté et le r^sionis gonflaient de plus en plus son cœur. Enfin, lorsque nous rentrâmes en voiture, après notre dernière visite, et qu'il me vit referma ai sîlenee mon portefeuille vide, rémotion l'emporta; il tomba à mes pieds en demandant grâce à travers ses sanglots. Je posai les deux mains sur sa tète, qu'il appuyait à mes genoux.
— Je vmis Demerete de ces pleurs, Léon, lui dis-fe; c'est la seule joie que je pouvais attendre dans ce moment ; ils me prouvent que vous vous repentez. J*ai hh tout ce que je pouvais pour vous sauver; le reste dépend de Dieu et de votie volonté. Réunissez tout ce qui vous appartient pendant que je vais régler avec votre propriétaire; nous repartons œ soir pour le pays, et je vous emmène.
Il seMta d obéir, et quelques heures après nous étions en route.
Le voyage se fit silencieusement, mais dans les meilleurs rapports. J'étais gcave et trKte, Léon bonteux et attendri. Pour la première fois son <Hrgueil avait fléchi ; il se condamnait lui-même sans récriminations, sans arrière-pensées; il était loyalement descendu au fond de son indî*
236 Ll KiKOBIAL DI FIHILLK.
f;nité et y restait esposé à tous les yeux, comme lob sur son famieT. Ce caractère hant^a et volontùre, brisé par la doDcear, avait compris que sa réhabilitation était désorloais dans le repentir; il avait soif d'humilité.
Ce Tut bien autre chose quand Harcelle et sa scnir l'aocueillirent aa logis par leurs caresses mêlées de larmes. Pas une voix ne s'éleva pour lui demander compte ; mais le reproche était dans les longs silences, dans les soupirs étooffés, dans les témoignages de tendresse même qui avaient quelque chose de douloureux et de suppliant; on sentait qu'un malheur pesait sur la Tamille, et que nous portions tous on grand deuil dans le cœur.
Dès le lendemain de son retour, j'avus obtenu Ventrâe de Léon chez nn des négociants les mieux famés ; ses tristes folies étaient restées un secret; nous n'avions rien dit & la tante Roubert elle-même, qui s'abstint de toute question; mais elle devina une partie de la vérité i, la réforme sévère qu'il fallut introduire dans notre ménage. J'avais vendu le cabriolet, et mes courses se faisaient à cheval par tous tes temps; Harcelle ent une servante de moins; nous souslouàmes notre jardin; Claire se passa de couturière et tira profit de ses broderies. La table devint également plus frugale; ou supprima le café, on renonça aa vin. Tout cela s'était fait par une sorte de convention tacite et sans qa'un mot en rappelât jamais le motif; mais Léon voyait et cwnprcnait : lui seul semblait ne pouvoir se résigner ; plus on se montrait affectueux et oublieux du passé, plus il baissait la tète. Notre abnégation l'oppressait.
Sa fougue opiniâtre avait fait place à une condescendance et à une docilité sombres ; on sentait la lutte d'une nature qui se dompte avec effort. Sa voix était trop calme pour ne pas être contenue, ses soumissions trop empres* sées pour ne pas révéler le parti pris. Une ferme volonté avait évidemment usurpé l'autorité absolue sur cette âme et y tenait toutes les passions muselées.
Je suivais avec une inquiétude curieuse cette révolution intérieure dont le résultat me paraissait encore incertain. L'énergie même de l'effort me prouvait l'énergie de la ré* sistance. A voir la rudesse de Léon envers lui-même, on devinait combien il se craignait encore. Son cœur était plein d'ennemis qu'il tenait immobiles et muets sous le genou de sa volonté, trop sûr qu'au premier mouvement tous allaient s'insurger.
Mais aurait-il la force de persister dans une pareille surveillance? Sa résolution ne faiblirait-elle pas à la longue? Assistions-nous aux dernières résistances ou aux premières victoires? Était-ce l'adieu d'une conscience un instant réveillée ou l'aurore d'une sérieuse régénération? Je n'osais moi-même décider 1 II y avait par instants chez Léon des retours rapides de ses anciens instincts : c'étaient comme des coups de tonnerre aussitôt apaisés ; mais ils prouvaient qu'un orage sommeillait toujours derrière le bleu trompeur de ce ciel paisible.
Le temps s'écoula pourtant sans que nos craintes pa^ russent devoir se réaliser. Ces derniers mois avaient semblé des années pour Léon. Entré par la porte de la jeunesse
S3S LK HfiHOBUL DE PiHILLR.
dans )s RmrBaise ardenle qn'il venait de traTCiser, ït en sortait par celte de la maturité. Un peu de tristesse laî était seolemenl restée de cette épreuve suprême; on eût diC un ccrdamné échappé h la mort, et qui garde encore quel que temps la pftleur de ss grande épouvante.
Du reste, son nonveau patron se louait beaucosp de son JDlelligence, de son activité, et ne doutait point de sa réussite
Il lai avait permis de se lier avec ai nev«n élevé cbez lui comme son propre fils, et qu'il' devait associer un joar k sa maisan.
Raymond s'était pris d'ime sincère amilié pour son compagnon de travail, et ne tarda pas à novs visiter, d'abord toutes les semaines, puis tons les jours. Plus vieux qne Léon de quelques années, il s'était sm^Dut senti aitiré vers lui par le cbanne des contrastes : timide, il admirait sa hardiesse; irrésolu, il s'appuyait sur sa volonté; sa nature se complétait par celle de son ami; chacun d'eux trouvait dans l'autre ce qui lui mampïait.
Marcelle et moi, nous nous réjouîmes d'une liaison qui donnait nn point d'atlacbe aux bonnes résolutions de notn> fils et Vancratt dans l'ordre et le travail. M. Raymond, accueilli avec cordialité, s'en montra rfiaque jour plus reconnaissant; if ne quittait plus Léon, qui ne nous quittait guère, si bien que notre maison était devenue la sienne; il assistait h nos veillées, écoutait les lectures ou Taisait d« la musique tvec Claire.
Cette intimité s'était établie si natorellenKiit, nons j
trouvions tant de douceur et de sécurité, qu'aucun de nous n'avait songé à en prendre ombrage ; la tante Roubert seule nous semblait recevoir M. Raymond avec une sorte d'impatience inquiète.
Un soir qu'il s'était fait attendre, ainsi que Léon, Claire tressaillit tout à coup en entendant monter l'escalier, et eecria que c'était luil
— Qui, lui? demanda la tante Roubert.
— Eh bien! M. Raymond, répliqua-t-ellc.
— Comment le sais-tu?
— J'en suis sûre, j'iâ reeoaaii s« pas. SoouteE ptatAt; Médor ne dit rien I
Et, pour s'assorar qu'elle visait deviné juste, elle eavnit à la rencontre des arrivants.
Madame Boisbert nMs re^rda en secouant la \At^
— AveaHvottS étendu? d^iâada-t-elle.
— Sans doute, répliquai-je.
— Et vous n'avez pas compris?
— Quoi donc? demanda Harcelle.
— Quoi? répéta madame Heabert. Ehl ma chère, om chose que tu devrais sav<Hr : c'est que, dans une maison od il y a une fille à marier, il n'est pas bon de recevoir un jeune homme assez souvent pour qu'cm reconnaisse son pas et qu'il ne fasse plus aboyer le chien.