‹ Le mémorial de familleChapitre 8 sur 24 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'HUHANITiy LA PATRIE KT LA FAMitLB. — 1NFLUENG8 DE LA FEMME. — UN PREMIER BIENFAIT

L'amitié de M. et de madame Hubert remplit ce qui restait de vide dans notre existence. Quelque doux que soit le cercle de la famille, on ne peut s'y renfermer impunément. La vue qui n'embrasse qu'un horizon rétréci devient plus courte; l'air s'épaissit dans ce refuge étroit sans ouverture sur le monde; l'intelligence que ne renouvelle aucun contact extérieur se borne insensiblement et finit par se nouer. Outre les affections du foyer, qui donnent à rindividualité tout son épanouissement, il faut les amitiés de choix, qui relient au monde et empêchent d'y devenir étranger.

Mon père m'avait plusieurs fois prévenu contre ces claus* trations volontaires qui font de la famille un couvent et nous retranchent de la terre, non pour mieux passer au del, mais pour nous contempler nous-mêmes éternellement et uniquement.

•^ Défiez-vous , me disait-il sans cesse , des ermitages

bâtis avec votre bonheur, et où vous vous retirez , comme le rat de La Fontaine dans son fromage, indifférents à tonl ce qui se passe au delà. Ayez an moins un ami qui, en entrant, vous apporte un peu d'air du dehors. Dans la vie moderne la solidarité est trop bien établie parmi les hommes pour qu'on puisse se désintéresser ainsi les uns des autres. Tout se touche, tout se tient. Le coup frappé au loin vous arrive de proche en proche, comme la vague partie d'Amérique arrive au rivage de France. Il ne faut pas imiter le grotesque égoïste de la parade, qui dit : « Que m'importe le déluge? S'il envahit la Lorraine, je prendrai la diligence pour la Franche-Comté I » Une fois la digue abaltue, le torrent court, inonde tout, et ne s'arrête plus I

Notre nouvel ami était, du reste, l'homme le plus propre à entretenir chez nous ce sentiment de communion avec nos semblables. Orphelin dès la première enfance, il avait en des instituteurs et point de parents ; aussi les sentiments s'étaient-ils moins développés chez lui que les idées. D'un cœur simple et droit , mais absolu , il s'était réfugié trèsjeune dans le giron des principes ; il avait été» comme il le disait, « élevé sur leurs genoux. » Sa famille était l'humanité ; tout ce qui portait le visage d*un homme lui était cher et sacré au même titre ; aucune épreuve ne pouvait le dépouiller de son instinct de fraternité universelle ; c'était l'Abel du genre humain !

Plus restreint dans mes sympathies, j'avate souvent peine à accorder nos sensations et nos jugements. Il en résultait des débats dont je retrouve les traces dans les

notes éparaCB ■iz mon jearnil ; 'j!en -Rpndrâ qx^ie»irncb prises la buaid.

Mardi. — .Noos itioDS «sais Aoas-lwiiUaiLi; JuiitiD (H- Hubert) m'avait ^porlé les Œuvres d'ÀJiastasius GrUD, et je lisais tout haut, en traduisant, pour Harcelle, un des chants du poète allemand, que voici :

Va i-ocber antique et grisUre se dressait ao mlUea des flots, et moi Je l'admirais, CQ le Tajant ferme, quoique 'seul.

(Insrbrc TCidiauit tur>lB neker griiUn obll tlewUsa dneame orgueil, et iiiDi.je l'admirais Oi le lo^t al ier( dans son Isotement.

Vae hirunddla an tilei légères ebanlait sur l'arbre et sur le rocher, et moi j'alliis la déclarer beoreose de sa Joie an milieu de 1* HOlitude.

MaJsjen'eQTieiduioliiedeaUDée, artire,ncbu,.hln»ideUe! car ou orage est vcdu et a (acilemant reniersA l'arbre solitaire.

L't:irDr.ilelte btlguèe est retombée dans les Oots avant que ses sœurs aient pu la secoortr, et les ngnes ont aisément englonti le roc Isott.

--Oh! ie roober, l'arbee et Dbfroadelle m'tut lUt penser 1 tous, poêles lie l'AUemagne! ti vous qui croyez pouvoir cueillir TOlre couronne loin de Tos rréresl

l'âme aspirante, vous regardez au nord, au sud, k l'orient; mais jlucnii de vous ne regarde derrifere lui, la palrlel

Vous ressemblez au rocher qui se dresse seul ua miUiu des Jlots, k l'arbre qui verdoie loin de la forêt, k l'hirondelle Isolée dont les chants se perdent dans Tazur du ciel!

Rémilssez'vons, tocs séptrte! rassemblet^vous, hirondelles solitaires ! ;irbrefi offinelileux de grandir seuls, mttei vos branches cl mul-

Formoii!! nne chaîne de rochers intbrantables qui ne se laisseront fûlnt engloutir par tes vapes d'une foule ignorante !

Réunissons-nos en uie forCt d'arbres rendus plus Terta par le rapfiroclienii^ut; et alors, que rorage vienne, il ne pourra rien sur noa sommclt. enlacés!

Soyons on cbcenr dliirondelles; notre chant n'eu sera qoe phis dom

Ue «rtMOEIAL DE f ÂHILLl. 43

et rnynm^iianmmleax ôe nés Yoiz mies montera iosqo^ réteraèllc lumière!

Même à mixers ma maaTaise traducttmi, letsbame's'étaît révélé. Marcelle et Lanre faisaient remarquer la gr&ce des images ; jlaHsnrtoat fait remarquer l'intention. J'ai loué cet appel aux muses allemandes, chantant chacnne sons sa tonnelle ce tfa'eHe sent oa ce qu'elle croit Toir daBs les uaées, sans jamais retonmer les yeux snr l'intérêt général et constant, snr TAllemagne. J'ai souhaité que l'appel fût répété ailleurs, et que, sons chaque coin du ciel qui couvre une patrie , les pofttes réunis pussent former une digue qui défNide» une forêt qui protège, un coeur qui console!

Justin, pensif, effeuillait une fleur sans parler ; nous lui avons demandé pourquoi il se taisait.

— Parce que je ne suis point satisfait comme vous, a-tMl dit. A quoi bon arracher l'art à l'^oîsme individuel pour le jeter dans un autre égoîsme? Qu'est-ce que la patrie, sinon notre personnalité agrandie? La chanter, n'est-ce pas encoi^ mus chanter nous-méa^s? L'art, qui vient de Dieuicomm&la lumière et le soleil, doit profiter comme eux à tous leshomines. Ne chantez.ni l'ÂJlemagne, ni TAngieteree, ni lanFrance; chantez Thumanilé tout fmttère! A quoi servent vos hymnes patriotiiipies , sinon à partager ie monde en camps opposés? Chacun de vous répète le sien sous non idrapeau qui n'est qu!k un peuple, au li^ de le répéter sons le ciel qui est à tous. Aussi vos glorifications sont-elles des insultes, vos élans d'amour des cris deJiainc.

44 LB MiMORUL DE FÀMILLI.

Votre sympathie s*arrète à une frontière tracée par le ha* sard de i*épée : ici ce sont vos frères , là vos ennemis I Et cependant des deux cAtés ce sont des hommes accessibles aux mêmes émotions, soumis aux mêmes besoins ! En vous regardant au visage, vous vous reconnaissez pour semblablés; mais, à la vue de la cocarde, la main qui s'étendait pour une étreinte se lève pour frapper. — Féroces rivalités \m entretiennent chez nous les fauves instincts et qui ont bit couler le sang comme Teau des sources I La patrie a été jusqu'ici une de ces idoles aux pieds desquelles la Gaule sacrifiait les vaincus. Ne me demandez donc pas d'applaudir à ceux qui la chantent! Que m'importe le poêle d'une nation quand c'est celui des hommes que Je voudrais entendre!

J'ai vivement défendu l'idée de la patrie.

— Est-ce donc une terre comme toutes les terres que celle où nous avons vu la lumière du jour, sur laquelle nous avons grandi, qui nous a donné les premières impressions, la langue, les habitudes, tout ce qui fait l'homme? Autant dire que notre mère est simplement une femme comme toutes les autres et dont nous sommes nés par hasard ! Les premiers Grecs se croyaient nés du sol même qu'ils cultivaient ; cette croyance n'est-elle pas un symbole pour toutes les nations? Ne peutron pas dire que chacune d'elles est née de sa terre, qu'elle y lient encore par mille invisibles racineSi qu'elle en reproduit, en quelque sorte» le tempéra^ ment? Les races sont des plantes appropriées au sol et à l'atmosphère qui les ont produites : diacune occupe sa

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place» remplit son r61e nécessaire, accomplit son évolution, donne sa noie , tandis que l'ensemble compose , comme on Ta dit» la gamme des aptitudes humaines. Altérez leurs personnalités, confondez les nations ; vous aurez des notes faussées et une gamme détruite ; partant , plus d'harmonie Dossible dans ce grand concert des divers génies nationaui. La distinction entre les peuples est aussi indispensable qu'entre les individus si l'on veut conserver à chaque groupe de l'humanité ses instincts et ses capacités spéciales. Sans doute cette distinction dégénère en rivalité ; mais la multiplicité des relations , Tentrelacement des intérêts f les habitudes de bon voisinage en adouciront peM h peu l'emportement. Tenter de substituer l'humanité à la patrie, c'est vouloir qu'une pure idéalité remplace un instinct, que les spéculations de la logique l'emportent sur toutes les sollicitations de notre reconnaissance et de nos souvenirs. La chose fût-elle possible, qu'y gagneriez-vous? Un amoindrissement dans la faculté de dévouement ! Aujourd'hui l'homme se donne à la patrie spontanément et d'instinct ; il ne se donnerait à Thumanité qu'à la réflexion et par un effort de vertu. Il faut au plus grand nombre des devoirs simples, visibles, une affection involontaire, un but à portée des esprits et des bras les plus courts. L'accomplissement de votre souhait suppose un monde de philosophes stoïques connaissant les formules les plus ardues de l'algèbre du devoir, non la foule ignorante et instinc^ tive qui sera toujours la foul&t En voulant étendre trop loin le sentiment de la solidarité et du dévouement, vous ris-

46 LB MÉMORIAL 01 fVtMFLXB.

qaeriez de )e briser. Laissez-le se dévelepper dasis le pa* triôtisne ; nenoos placer, pas entre tme idéalité hisaisiï^ saUe et notre personnalité, on celle-ci emportera tont, et^ sans avoir des iionnnes , Toas n^anrez phrs de citoyens. Croyez-moi, ta grande institutrice des cœnrs est encore la patrie , et c'est elle surtout qui coHserm ici-bas les traditions du conrage, tle la^tience et du sacrifice.

-^ Tu oublies, s*est écriée 'Marcelle, notre première école, la fomiHe I t^'est-ce point elle qni nous enseigne tout ce qui fait vivre les sociétés? Où apprenons -nous Tobéissance, le travail, Tabn^alion, la responsaKlitét Qa*e52-ce que la patrie, sinon'le foyer agrandi*?

Mon père, qui était survenu et avait tout écodté, s'est mis alors à sourire.

— Oui, JHt-ll dit, diacun de TousTCgaiJde son étoile et n'en veut point d'autre au ciel ; mais toutes trois brillent en même temps dans des spbères différentes, lei, plus près de la terre, je vois l'étoile de Marcelle qui nous guide & toutes les heures et illumine à nos pieds ; sans elle chaque pas est une chute , chaque mouvement une souillure. Dn peu plus loin, voilà celle de Henri qui étincelle dans la région des orages ; sublime planète, dont l'influence fait les héros I Là-baB enfin, tout au fond du ciel , scintille, moins apparente aux yeux Tulgaires, celle de Justin, qu'adorent les doux et les sages. Leurs trois clartés font le firmament. Le tout est de savoir laquelle on doit suivre quand elles vous appellent sur des points différents. Dans celte échelle d'obligations qui part de la famille, arrive à la pa-

LE MBUOailX D£ .RÂMILLl. 47

trie et ceUînae vers rJuuMSiité, Tordce habituel «bit être parfois ialerverti.

— Et faeiie règle mhrre alens fovr le choix du devoir? ftVon^Hious tous demandé.

— Celle de la jcstiœ , et non celle de la préférence , a répondu mon père. Chaque fois qn'il y a lutte, subordonnez rindivklu à la nation , la nation à l'espèce. Soyez d abord im homme pour obéir à Dieu de qui vous tenez ce nom, puis un citoyen pour rendre à la patrie ce qu'elle vous a donné ; le titre de chef de famille, qui habituellemeut domine tout, ne doit venir ici qu'au :troi8ième rang. Quand des devoirs sont opposés l'un à l'autre, il faut les acconplir dans Tordre de leur importance, et en préférant le devoir général au devoir particulier.

Jeudi, — Hier Justin et moi nous U/avons pu tomber d'accord sur un point d'histoire. La diseossioa s'est animée ; nous parlions plus haut, «n màiageaut mwas nos paroles : l'antagonisme avut fait taire un insta&t l'amitié. Marcelle et Laure sont venues s'entremettre; elles ont apporté leur avis, et le débat a été subitement transformé. Avec elles tout s'est enveloppé de grâce , de caresse ; où nous dardions une citation latine elles ont mis un sourire. Plus calmes, nous avons trouvé nos opmious moins différentes que nous ne l'avions pensé, et l'on s'est séparé content.

Ceci m'a fait réfléchir à l'avantage d'associer les femmes à nos intérêts intellectuels comme à nos intérêts positifs. La compagne de.notre vie n'est-elle point notre îmerlocu-

iS LE HiMOlUL SB FAMILLE.

trîm atAurellef Pourquoi une séparation enlre nos esprils? Initions-la au monde des idées pour qu'elle puisse nous y suivre. L'ignorance OÙ nous la laisserions sur la plupart des questions qui nous préoccupent lui Aterail les lumières en lui conservant l'influence; elle conseillerait sans comprendre. Pourquoi ne pas la mettre plulAt au aivean de notre àme ? HMée à tout ce qui nous importe, elle apportera son aide dans tons les ordres d'activité; elle saura consoler, soutenir, apaiser; elle vivra dans l'inlimiléde notre être intérieur; elle en connaîtra les moindres recoins ; elle saura trouver le ressort h. presser, la plaie h. guérir. Sa conscience s'éveillera aui mêmes secousses que la ndire ; nous aurons enfin une seule &me dans deux corps, ou plutAt deux âmes qui se compléteront réciproquement; car, là comme partout, la Temme apportera ses sensations plus directes et ses facultés pratiques ; qu'il s'agisse d'art, de philosophie ou d'éducation, elle pourra toujours, comme la serrante de Volière, éclairer le génie luimême sur la réalité.

Samedi. —Derrière notre jardin s'étend une étroite venelle bordée de maisons qu'habitent de pauvres ouvriers. Les eris des enfants , les gronderies des mères et la lude vois des maris avaient ce soir attiré notre attention. Nous nous sommes mis à causer des moyens d'améliorer le sort du peuple et de le moraliser. Chacun proposait un système, ri, pour le justifier, remontait aux principes mêmes des tociélés. Nous avions épuisé toutes les théories de réforme» ouand mon père s'est avisé de demander i, madame

LB HÉMORlÀL DE FAMILLE. 49

Roubert ce qu'elle voulait faire pour les pauvres travailleurs.

— Moi! a répondu la vieille tante; parbleu! vous 1« voyez bien : tandis que vous leur bâtissez des châteaux ec Espagne, je tricote des camisoles à leurs enfants.

Tout le monde a ri ; mais, depuis, la réponse de madame Koubert m'a fait réfléchir. Après tout, n'est-elle point pluf utile que nous à ceux dont nous plaignons le sort? Nos rêves d'améliorations ne sont-ils pas des thèmes sur lesquels s'exerce notre fantaisie plutAt que l'expression d'une sincère sympathie? Que ressort-il de nos plans? Quel espoir de les essayer? La chose fiit-elle possible, en aurions-nous le courage et la persévérance ? Ne faisons-nous pas comme les pharisiens, qui parlaient magnifiquement deleur chanté, tandis que la tante Roubert donne en silence au pauvre le verre d'eau pour prix duquel le Christ a promis le royaume de son père? A quoi sert de rêver pour le déshérité un paradis terrestre dans l'avenir si nous ne changeons rien à Tenfer du présent? Que sont les bonnes intentions qui ne se traduisent dans aucun acte?

Ces idées ont longtemps roulé dans mon esprit, et je le& ai communiqpées à Marcelle. Tous deux nous avons compris la nécessité de transporter nos théories dans la prati^ que et de tendre au moins la main à un naufragé , en at« tendant que l'on puisse supprimer les tempêtes. Nouf cherchons seulement l'œuvre à accomplir.

Dimanche. — L'œuvre est trouvée. La blanchisseuse de Marcelle est venue ce matin: tout en comptant le lioge.

80 LE MAKOHIAX D1 FâMlbLB.

eUe soDpifiaUJ.litredle4^ interrogée, "ti elle a sq qve^ichard , son mari , était grandement embarrassé. Souraissunaake d'ooe eatcepcise de cliarnii,>6«kSdsayeirmlireni écDiey il s'est fié/à sa mânoife et «'est égaré daos la multiplicité des détails. Les époques de payement s(mt venues ssHns qu'il ui f u satisfaire ses créauciers , et ses^l^leurs cantestent ce qu'ils doi^vent I Le malheureux , perdu dans ce dédale d'obligatioss entremêlées, devenait fan et parlait de mourir. J'ai promis de prendre en mam son alhire, de tout débrouiller, et mon premier examen m*^ prouvé qu'à force d'ordre et de patiesee sa femme »et lui peunoient en sortir. De son ^ôtéilarceUe donne, Uns les joiHis, deux heures de les^n à leur fille Colette, qui se montre apptîquée. Si UhU le monde persévtee, dans un an les affaires seront rétablies, <t la petite fille pourra tenir la «comptabilité de son pèee. >

Samedi. — C'était aufourd'hui le seomad anniversaire de notre mariage.

J.'sùme ces fêtes destinées à célébrer .un acte 'sérieux ou une époque importante de la vie; eii«s nous mpportent, avec les parfinaBS du passé, unvemoaveilementée tendresse. Le «isar, .attiédi par rhabitufâe, se ravive à ta flanmne des soifveniis.

Buis, ce 4Mmt des stations marquées dsms le temps. 'On s'y arrête, on repasse l'année accomplie, on s'interroge sur ce qu'elle a laissé, on prépare celle qui vu s'ouvrir.

9mt Marcelle et pour moi ce retour ne pouvait amener qu'un commun élan de reconnaissanou ; nous attribuions

LB rMSdlfO^RIAi. J»K ifUbIfl&LB. M

YiUï. à* l!aalre i)A4re bofthmr. Afiiès Tesq^aa^oa attendrie du premier monieAt, Marcelle a jpfis le journal remis mh tiefoiBipar «madame Rcmbert, et s'est assise devant men bu* reau comme un teneur de livres qui rend seseaupies.

— Passons aux choses sérieuses, a-t*elle dit^n imitant le ton de la vieille tante : s'aimer est très4)ten , mais Tarithmétiaue avant tout. Voyons si vous serez content de votre m&Eiagère.

Je l'ai interrompue en riant ; mais elle s'est obstinée à me promener aaalicieuaement à trav^s ses coUmnes de chiffres. Quand je lui parlais de tant de joies dues à sa tendresse , ^elle éntimémit ce opie nous avions dépensé en friandises ; quand je lappekismes vomu accomplis et surpassés, elleTelevait le renchérissement du beurre ou du charbon 1/11 aiaUii prendre d'autorité le registre, le fermer des deux mains, et déclarer que , s'il était eiieoïe cpxeslion de calcul, je le jetais au feu.

— Ingrat I a dit plateamment Marcelle, ingrat , qui ne comprends point tout ce que je me suis donné de peine I

J'ai voulu protester.

— Non , non , a*t-elle contiaoé , vous ne savez pas ce qu'il y a pour une femme dans cette administration du mtoagel Où vousnevoyezqoederarithmétîqMedèe voit votre aisance et votre repos: Ce registre que 'Vous nkxmn me contint à vos yeux qpie des cUffres ; aux waàtm il .rappelle mille désirs vaincus, mille éeonoDitesnréalkiées,»tniUe. problèmes résoli».

«- Je le sais, ai-je interrompu ; le maître et sapmr

t/t LB MiMOKUL DE PAHILLK.

reconnaît toat ce qu'il a fallu d'habileté ii. son minietre dei finance;!; pour présenter un budget en équilibre.

— Eq équilibre .' a répété Marcelle ; ainsi vous le nmerciericï senlement pour cela?

— Tèie découverte et le Front incliné 1

— A giinoux alors, monsieurl à genoux, car il vous appone un boni!

Un prononçant ces mois avec une majesté triomphante, elle agitait au-dessus de ma tète un billet de banque. Mon geste el ma physionomie exprimèrent ou étonnement si erfaré qu'elle éclata de rire.

~ Oui , a-t-elle repris en sautant de joie, cinq ceuts francs éronomisés sur ces vilains articles dont tous ne voulez pa;^ entendre parler) Cinq cents francs I... ou plutôt, non .. Écoutez, monseigneur, voici ce qa'il y a dans re chifTuQ de papier jaune.

El, s' approchant de mon oreille comme de celle d'un enfant ^ qui l'on répèle quelque histoire de fée , elle a continué :

— 11 y a d'abord cette causeuse que vous désirez depuis si longtemps, et dans laquelle on pourra lire deux, te soir, devant le foyer;

Il y a la bibliothèque pour le coiu de votre cabinet oh vous trouvez na vide qui vous déplatt ;

Il y a quelques beaux livres que le père se refuse parce qu'il les trouve trop chers ;

Il y a un tourne-broche h. sonnerie pour la bonne tante Roubert.

— Et une table de toilette pour Marcelle ! me suis-j^ écrié.

— Et un nouveau casier pour monseigneur, a-t-eile ajouté.

— Et des porcelaines de Saxe pour la cheminée.

— Et des bronzes pour la console.

— Avec un tapis de salon.

— Et quatre orangers pour le jardin.

Nous sommes partis tous deux d'un bruyant éclat àt rire.

— Décidément, ai-je dit, nous trouverons le monde entier dans ce billet.

— Mais sans doute, s'est écrié Marcelle. Avez-vous oublié le conte de ChamiSoO où le Diable tire successivement de sa poche une tente, un dtner, un carrosse, tout ce qu'on lui demande? Selon l'usage allemand, c'est un mythe, cher ami. La vraie poche du Diable est le billet de banque, d'où Ton peut faire tout sortir à volonté. Seulement , comme il y aurait encombrement si nous demandions trop, occupons nous de faire notre choix.

C'a été nouvel embarras et nouvelles querelles. Chacun de nous repoussait obstinément ce qui lui était destiné et ne voulait que ce qui pouvait servir k l'autre ; enfin il y a eu un compromis. Nous avons dressé une lisle d'achats dans laquelle chacun avait sa part, et, une fois d'accord, nous avons résolu de tout terminer sur-le-champ. Marcelle a mis son chftie, j'ai pris mon chapeau, et nous voilà courant chez les marchands

iAm preniers in'AïaîeBl fias ce que imios cherckions; Marcelle bondissait d'impatience ; elle voulait rattacher à n«treanm?eiiuieJ6S.Buipnge& frépafiie&,u>t pour cela il fallait que tout fût chez nous k Theure du dîner, où nous attendions BMn pèreeUataateft«ibert..£Uej»'£stBappeIée enfin un petit tapissier qu'elle ocmnaissail, «t i|tti pourrait, sinon nous vendre, au moins nous faire trouver «e que nous cherchions.

Gaubert occupait , à Centrée des vicox quartiers , une boutique où nous n'avons rencontré qu'une petite fille d'environ douze Ans , dont les cheveux blonds tAmhaient en désordre, et qui fixait sur nous des yeuxideus effarés. Ellea appelé pourta&t son père d'^ine voix tronUée ; mais, comme il ne répondait pas et que nous entendions des voix dans l'arriëre-boutiqne. Harcelle s'efit décidée k y entrer.

Le tapissier Gaubert était debout au fond de la pièce, une épaule appuyée au mur, les bras pendants et la tête penchée; près de lui, sa femme malade était renveirsée dans un vieux fauteuil, :Son mouchoir :sar les yem ; eai&iy plus près de l'entrée, se tenait, le diapeau à la main, un gros homme que j'ai reconnasur-le-champ ;pottr l'huissier Baron.

Au moment où nous avons paru, il semblait pfésenter aux deux époux ime dernière alternative. A Mtre vue il s'est arrêté d'abord; mais, lorsqu'il m'a eu recannu, il s'est t(»imé de mon côté, et, me prenant à partie :

— Pour Dieu I monsieur Rémi, s'est-il écrié, expliquez donc à maître Gaubert que je ne puis retarder ^i^xéoutioii

LS IMtilfOEUl DV 7A.1fILLK. 56»

d'mi jugement, et que, si j'isstniiiimtte contre mi Toism, 4'eBtBialgré looi et par efdre du ^îent.

J'ai demandé de quoi il était question.

^^ D'une saisie, a léplîqué Thusner, 'pour me nisérable sonnue de 330 ftaiuesl Jîai moiriafênie engagé le Tieux Bigot à attendre sen argent ; mais autant vaudrait parler abstinence à un loup affamé I II Teut qu'on mette la main sur la boutique et qu'on yende. Foi d'buissier, j'en ai du regret ; mais qu'y fwre?

Gaubert , qui avait d'abord gardé le silence , a raconté alors rorigise de sa dette : c'était un de ces prêts contractés aux moments de^èite et insensâblement grossis par l'usure. Il s'est emporté'en malédictions et en menaces contre le créancier. Sa femme s'efibrçait de l'apaiser, et ajoutait des explications qui nous ont attendris. Depuis leur mariage, tout avait tourné contre eux : il y avait eu , tour à tour, les banqueroutes, les pertes de clientèle, les maladies! La dot de la tapissière s'était (Mssipéepeu à peu; ils étaient demeurés sans argent et -sans travail. Une seule ressource leur restait : le départ pour un bourg voisin ott l'un des frères de la malade était établi. Ils n'avaient point à y crainàrede concurrence, et, selon toutes les prévisions, leur commerce devait y prospérer. C'était un port de salut ouvert à la pauvre famille ; mais la dureté de Bigot le leur fermait. À la nouvelle de la vente dont on les mena^it , les autres créanciers , qui avaient consenti % attendre, allaient accourir pour réclamer leur part, et tout moyen d'établissevuint leur serait enlevé. Faute de 330

66 LE kiékokiàl de famille.

francs l'avenir se fermait donc & jamais pour une honnête famille, et il ne restait plus poor la mère mourante qu'an grenier ou l'hApital.

A cette pensée Harcelle m'a jeté un regard humide ; sa main s'appuyait sur le billet de banque caché dans son lein. J'ai approuvé de la tète ; elle l'a tiré vivement , el, Je posant sur les genoux de la malade :

— PayezM. Baron, ma bonne madame GaubertI a-t-elle dit avec émo^on , et servez-vous du reste pour déménager sans relard.

La pauvre femme s»sie a tendu les mains avec on cri sans pouvoir parler ; le tapissier nous regardait en balbutiant des remerciements, et l'huissier multipliait les saints d'un air pénétré. Marcelle m'a pris par le bras et m'a entratné-

— Âb I je suis heureuse, m'a-t-elle dit quand nous nous sommes trouvés dans la rue, en serrant ma main contre son cŒor qui battait plus fart; c'est notre première bonne action, et elle aura fêté notre doux anniversaire!

La tante Roubert, qui est voisine du tapissier, nous en a parlé ce matin.

— Je ne sais ce qni se passe dtez les Gaubert , a-t-elle dit ; on les croyfût mal dans leurs affaires, et je viens de rencontrer la petite Valeotine qui arrivât du marché avec une oie & régaler des chanoines et la plus belle carpe qu'on ait vendue de l'année. Au reste , les Gaubert ont toujours mangé ce qu'ils n'ontpasbu. Ce sont de braves gens, mais ils n'ont jamus pu (aire que leurs poches aient an fond. Or, comme dit le proverbe, il suffit d'un début pour ruiner

LE MfiMORlAL OS FAMILLE. ST

une maison» comme il suffit d'un rat pour faire couler un navire.

Marcelle et moi nous avons échangé un regard. Cette découverte nous était pénible ; cependant je doutais encore quand, tout à l'heure, le tapissier laimême est venu m'apporter le regu des 500 francs que nous lui avons prêles. Ce n'était plus Thomme abattu qui nous avait attendris il y a quelques jours ; il sortait évidemment de table , et avait Tœil émérillonné, les lèvres souriantes, la mine fleurie. J'ai su, dans la conversation, que le frère de sa femme était en ville et avait dtné avec lui. Il le presse toujours d'aller le rejoindre dans son village ; mais maintenant Gaubert ajourne et hésite ; sa femme préférerait attendre les beaux jours; il espère lui-même quelques commandes... J'ai deviné que notre billet, en arrachant la pauvre famille à un danger immédiat , l'avait rendue à toute son imprévoyance. J'ai blâmé maître Gaubert, qui a assez mal reçu mes observations, et nous nous sommes séparés mécontents.

Marcelle , à qui je n'ai rien caché, en est tout attristée. Un bienfait est-il donc si difficile à placer ?'Faut-il penser, comme on le dit souvent,^ que toute ruine est une juste punition, et la laisser subir à qui l'a méritée? En repassant nos souvenirs et en voyant la conduite des Gaubert , nous

sommes près de le croire.

Appuyés tous deux au balcon, et roulant dans noire esprit ce doute pénible, nous gardons le silence; nos yeux errent au loin dans les rues qui s'entre-croisent. Tout à coup, là-bas, vers le carrefour, nous apercevons une troupe

tS8 LI MÉMORIAL DB FâMILIE.

d'eobnts qtii se' précipitent en poussant dé grands cris; Ils poursuivent un malheureux ivre et difforme , qui se débat au miliett des huées. C'est Jaeques^, le p^urre idtot , chez qui reste à peine quelque dïose d'humain; Cruel et lïche, ii frappe renfant isolé el fuit dès qu'il aperçoit ses compagnoos. PooruB Terre d^eau- de^vie il rampera k terre et baisera Y09 pieds. Hftis qui peut lui en vouloir ou lui refuser sa pHié? Je le montre à Marcelle comme un avertissement. — Peiit*^trc» celui que nous soulageons est-îl victime, comme Jaeqoes ridiot>. de quelque^ infirmité morale ou du hasard de^ soit éducation? Tout en le Mâinant', pouvonsnous:lié8iter aie secourir? Le bîenâiit n'est pas» seulement un placement qui doit profiter k celui qui le reçoit , mais Taccomplissement d'un devoir qui doit plaire à celui qui Va, accordé. Perdu poœr l'obligé qui ne sait point en tirer parti, il ne Test point pourle bienfaiteur qui y trouve un exercice à sa sensibilité et à son dévouement. Se dégoûter de la bienfaisance k cause de Tindignité de l'homme qu'on protège, c'est en faire un calcul humain et non une impulsion du cœur. Pour secourir quelqu'un il suffit qu'il soufr fre ; pour en être récompensé il suffit de se rappeler.

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