CHAPITRE YI
De l'Annonciation (1« mystère joyeux).
Le premier mystère dont nous ayons à nous occuper est celui de l'Annonciation. Considérons d'abord la pureté et la sainteté de Celle que hn'ii s'était choisie pour Mère de toute éternité. De même que, lorsque Uieu voulut créer le premier homme, il lui prépara une demeure dans
le Paradis terrestre ; ainsi , lorsqu'il voulut envoyer le second, qui est Jésus-Christ, il lui prépara une demeure dans le corps et dans l'âme de la très-sainte Vierge ; et de même qu'il avait préparé une demeure terrestre à l'Adam terrestre, ainsi à l'Adam céleste il dut préparer une demeure céleste, c'est-à-dire une demeure ornée de tous les dons et de toutes les vertus du Ciel. C'est qu'en effet Dieu proportionne les choses à la fin qu'il leur destine ; et la sainte Yierge ayant été choisie pour occuper le plus haut rang après l'humanité du Fils de Dieu , c'est-à-dire pour être la Mère de Dieu, il fallait nécessairement qu'après le Fils de Dieu il n'y eût personne dont la sainteté et la perfection pussent être égalées aux siennes. La sainte Vierge étant la Mère du Saint des saints, avait droit à toutes les grâces et à toutes les faveurs qui ont été accordées à tous les saints ensemble. Aussi est-il vrai qu'elle se distingue par sept privilèges admirables. 1° Elle est Mère de Dieu ; 2° elle n'a jamais éprouvé aucun penchant ou appétit désordonné ; 3° pendant soixante ans et plus qu'elle a passé sur la terre, elle n'a jamais commis, je ne dis pas un péché mortel, mais même un péché véniel , ce qui est au-dessus de tout ce que l'on peut admirer ; 4° elle a conçu par la vertu et la grâce du Saint-Esprit ; 5° elle a enfanté sans douleur et sans rien perdre de son intégrité virginale ; 6° elle a été enlevée au ciel en corps et en
âme, sans que son corps fût atteint par la corruption ; 7° enfin, elle est assise à côté de son Fils sur un trône de gloire auquel nulle créature ne pourra jamais prétendre (1). Or, avec de tels avantages, avec la plénitude de la grâce qui était en elle, quelle ne devait pas être sa vie ici-bas dans le monde! quelle ne devait pas être sa pureté, son humilité, sa charité, sa mansuétude, sa modestie, sa retenue, sa miséricorde, en un mot, toutes les vertus qui resplendissaient en elle comme autant de rubis et d'émeraudes! Quelle douceur, quelle aménité n'apportait-elle pas dans ses rapports avec le prochain, elle dont la conversation était avec les anges! Qui dira ses exercices, ses larmes, ses veilles, ses abstinences, ses prières, ses entretiens continuels avec Dieu? Qui ne s'étonnera de la voir pendant les soixante ans et plus que dura sa vie mortelle, de la voir, dis-je, au milieu des autres hommes, obligée de manger, de boire, de dormir, de parler, assujettie à toutes les nécessités de la vie, et pourtant ne commettant jamais la plus légère imperfection, ne cessant jamais un seul instant de tourner vers Dieu sa mémoire, son entendement, sa volonté, son intention, en un mot, toutes les puissances de son âme? Qui n'admirera la lumière , l'amour, les délices célestes
(1) L'Auteur ne parle pis de son Immaculée Conception, parce que, au temps où il vivait, l'Église n'avait rien défini sur ce dogme. Note du Traducteur.
qui remplissaient son cœur pendant qu'elle se trouvait ainsi unie à Dieu par les liens de l'affection la plus tendre ? En vérité , si l'on eût pu pénétrer dans cette âme si belle, si pure, si sainte, et que le Tout-Puissant s'était plu à former luimême, on se fut convaincu de la sagesse, de la toute-puissance et de la bonté divines bien mieux qu'en contemplant les magnificences de ce vaste univers.
Une fois ces préparatifs achevés, quand les temps que la Sagesse divine avait fixés pour sauver le monde furent accomplis, l'ange Gabriel fut envoyé à Marie, cette vierge pleine de grâces, la plus belle, la plus pure et la plus parfaite des créatures, telle, en un mot , que le Sauveur pouvait à bon droit la choisir pour Mère. Or ce Messager céleste, l'ayant saluée avec respect, lui lit part de l'objet de son ambassade, et s'empressa de la rassurer en lui expliquant comment ce mystère s'opérerait sans l'intervention d'aucun homme, mais uniquement par la vertu du Saint-Esprit. Sur quoi, la Yierge se soumit sans hésiter à la volonté du Ciel, et exprima son consentement dans les termes les plus humbles. Au même instant le Verbe de Dieu descendit dans ses entrailles virginales et s'y revêtit de notre nature, afin que, Dieu s'étant fait semblable à nous, nous pussions devenir semblables à Dieu.
Vous commencerez par méditer sur la conve-
nance du moyen que la Sagesse divine a adopté pour sauver le genre humain, parce que, d'ordinaire, c'est une des considérations qui font le plus d'impression sur le cœur ; il n'en faudra pas davantage, j'en suis sur, pour que vous vous sentiez porté à admirer les œuvres de Dieu, et à lui rendre vos actions de grâces, tant pour le bienfait qu'il vous a accordé, que pour la manière dont il vous l'a accordé, et l'amour incomparable dont il a fait preuve à votre égard.
Après cela, considérez la charité ineffable de Dieu, qui, pendant que nous étions plongés dans le sommeil , pendant que nous n'avions aucun souci de notre salut, que nous ne songions à l'assurer ni par nos prières, ni par nos sacrifices, est venu lui-même nous l'offrir, etque, pouvant choisir entre mille moyens, il a choisi le plus coûteux, uniquement parce qu'il était le plus convenable , au point que le Sauveur a pu dire en toute vérité : « Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné a son Fils, afin que quiconque croit en lui, ait « la vie éternelle. » (Jean, m, 16.)
Considérez encore la retenue et le silence de la Vierge, qui au long discours de l'Ange ne répond que par quelques mots absolument nécessaires. Considérez aussi sa profonde humilité : elle est fii présence d'un Ange dont la figure est resplendissante comme le soleil ; elle a mille raisons de crainaré, et pourtant elle ne craint qu'une
chose, c'est de s'entendre louer, de s'entendre proclamer « pleine de grâces et bénie entre toutes ce les femmes, » parce qu'il n'y a rien de plus opposé à l'humilité que les louanges, et que les louanges sont un supplice pour celui qui est véritablement humble.
Considérez encore la pureté de Marie et l'amour qu'elle professait pour cette vertu, puisque la première, elle s'y obligea par un vœu dont jusque-là il n'y avait point eu d'exemple. Plutôt que delà perdre, elle eût renoncé à la gloire de devenir Mère de Dieu, et, si elle eut un moment de crainte, dit saint Bernard , ce fut que Dieu ne l'en dispensât.
Admirez aussi sa foi, cette foi qui lui valut les louanges de sainte Elisabeth , et qui lui fit croire sans hésiter les mystères les plus impénétrables. En effet, si l'Apôtre loue Abraham d'avoir cru qu'une femme stérile lui donnerait un fils, quelle haute idée ne devons-nous pas avoir de Marie, elle qui crut qu'un Dieu s'incarnerait , qu'une Vierge enfanterait , et que tout cela se ferait par la vertu de l'Esprit- Saint, et sans la coopération d'aucun homme ! Chrétien faible et de peu de foi , apprenez , par cet exemple , à croire et à vous lier aux paroles et aux promesses divines, alors même qu'elles dépassent la portée de votre intelligence.
Considérez ensuite l'humilité et l'obéissance dont elle fit preuve en se soumettant à la volonté de Dieu, et en disant : « Voici la servante du Sei-
gneur, etc. » Mais surtout tâchez de comprendre , si vous le pouvez, les mouvements, les joies et les ardeurs de son cœur virginal , lorsque l'Espril- Saint y fît son entrée et que le Yerbe de Dieu s'y incarna ; lorsqu'elle vit arriver le salut du monde, et que tout à coup elle se trouva environnée de tant de gloire ; lorsque enfin elle eut révélation de tant de prodiges, et qu'elle les vit s'accomplir en sa propre personne. Certes, ce sont là des sujets bien élevés pour nos faibles esprits.