CHAPITRE VIT
De la visite que la très-sainte Vierge fit à sa cousine Elisabeth (2e mystère joyeux).
L'Ange avait annoncé à Marie qu'Elisabeth, sa parente, avait conçu un fils dans sa vieillesse. « Aussitôt, » ajoute l'Évangéliste, « la Vierge, se a levant , se hâta d'aller vers les montagnes pour « la visiter. Et elle entra dans sa maison , et elle (( la salua humblement ; et il arriva que lorsque «i Elisabeth eut entendu la salutation de Marie, « l'enfant tressaillit dans son sein, et Elisabeth « fut remplie du Saint-Esprit, et elle s'écria à « haute voix, et elle dit : Vous êtes bénie entre ce toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles
« est béni : et d'où me vient que la Mère de mon « Seigneur s'approche de moi?» (Luc, i, 39-43.)
Vous avez ici trois personnes : saint Jean, sa mère et la très- sainte Vierge, sans compter le Fils de Dieu, qui est Fauteur des merveilles que vous allez considérer. Pensez d'abord à la joie de saint Jean et à la manière extraordinaire dont il l'exprime : selon ce que rapporte FÉvangéliste, sa raison s'est subitement développée avant l'âge, il devine quel est Celui qui vient le visiter, il est instruit du mystère de l'Incarnation, et, ne pouvant plus contenir le sentiment qui le domine, il le manifeste par les mouvements de son corps. Jugez par là de la lumière qui dut se faire dans son esprit, et tâchez en même temps de comprendre la grandeur du mystère et du bienfait de l'Incarnation ; car si l'Esprit-Saint a permis qu'un enfant encore enfermé dans le sein de sa mère l'honorât d'une façon si merveilleuse, à quoi ne seront pas tenus ceux qui sont plus avancés dans la vie?
Considérez, en second lieu, l'admiration et la joie de sainte Elisabeth, lorsque, par l'effet d'une lumière surnaturelle , elle eut connaissance des prodiges les plus étonnants. Cette Vierge qui était là devant elle, elle la reconnut pour la Mère de son Dieu ; elle apprit qu'elle avait conçu du Saint- Esprit, que le Fils de Dieu s'était incarné dans son sein, que le Messie était arrivé, que le monde
allait être racheté, que les désirs des Patriarches, les prédictions des Prophètes, les espérances de tous les siècles passés, présents et futurs, étaient accomplis. Elle eut en même temps révélation du mystère de la très -sainte Trinité, en ce sens qu'elle comprit que le Fils de Dieu avait été conçu et conçu du Saint-Esprit, et par conséquent qu'il existait trois personnes : le Père, dont le Fils s'était incarné ; le Fils, qui s'était incarné , et le Saint-Esprit, qui avait présidé à ce mystère ineffable. Or, s'il est vrai que dans ses enseignements Dieu ne se borne pas à éclairer l'esprit comme l'ont les hommes, si de plus il touche et remue les cœurs, s'il proportionne les ardeurs de la volonté aux clartés de l'intelligence, je vous le demande , quels ne durent pas être les sentiments de cette bienheureuse Femme, au moment où son esprit fut inondé de tant de lumière î De quelle joie, de quelle suavité, de quelle admiration son cœur ne fut-il pas rempli, lorsqu'elle vit se dévoiler à ses yeux tant de mystères sublimes! Ici les paroles manquent , et tout ce que l'on peut faire, c'est d'admirer en silence les dons et les consolations que le Seigneur, même en cette vie , prodigue à ses élus : chose que l'Evangéliste explique suffisamment en disant qu'Klisabeth « s'éa cria à haute voix, » car ce cri ne laisse aucun doute sur les affections et les sentiments qui le lui arrachaient.
Mais , après avoir pénétré dans le cœur d'Elisabeth, efforcez-vous de pénétrer aussi dans celui de Marie, et méditez attentivement les paroles du beau cantique qu'elle entonna à l'honneur du grand mystère de l'Incarnation. En effet, que ne dut-elle pas éprouver lorsqu'elle entendit de la bouche de sa Cousine cette nouvelle confirmation, ce nouveau témoignage des éclatantes merveilles que Dieu avait opérées dans sa propre personne ! Quels ne furent pas les ravissements de son âme, les larmes de ses yeux, l'allégresse de son cœur, et de quels sentiments de reconnaissance ne se sentit-elle pas pénétrée, lorsqu'elle commença à chanter ce divin cantique du Magnificat ! Oh î comme son âme se complut alors à glorifier le Seigneur ! comme son esprit tressaillit d:allégresse en se voyant environnée de tant de splendeurs, de tant de grâces merveilleuses ! 0 Yierge bienheureuse, que se passait-il en vous quand vous prononciez ces magnifiques paroles : « Mon âme rend gloire au Seigneur, ce et mon esprit est ravi de joie dans le Dieu mon « Sauveur; le Tout-Puissant a fait pour moi de « grandes choses?» (Luc, î, 46, 49.) Quelles grandeurs! quelles merveilles! Hélas! ce n'est pas à nous, faibles créatures, de les approfondir; contentons-nous de les admirer, de nous en réjouir et de les contempler avec étonnemenfc. Heureux mille fois les justes , s'il leur arrive quelquefois d'être visités et consolés de la sorte !
Considérez aussi comment la très-sainte Vierge, qui connaissait parfaitement la grandeur de Dieu et le moyen d'attirer ses miséricordes, c'est-à-dire l'humilité, ne crut pas devoir chanter autre chose dans son cantique; certes, c'était le moins qu'elle put faire , après que ce moyen lui avait si bien réussi. Apprenons à notre tour que si nous voulons trouver la grâce de Dieu, c'est par la même voie qu'il nous faut la chercher.
Considérez, enfin, la dignité et l'excellence de cette Vierge. Dès que les paroles de la salutation : Je vous salue, ou bien Que Dieu soit avec vous, se firent entendre aux oreilles d'Elisabeth, Dieu se communiqua tellement à celle-ci, que, remplie de l'Esprit-Saint, elle entrevit de suite les plus admirables merveilles. Au commencement Dieu avait dit: «Que la lumière soit, et la lumière fut.» (Gen.,i, 3.) La Vierge dit : Que Dieu soit avec vous, et aussitôt le salut entra dans l'àme à laquelle s'adressaient ces paroles, avec cette différence pourtant que là où Dieu avait commandé en maître, la Vierge se contenta de supplier comme la plus sainte de toutes les créatures. Comprenons par là combien il nous importe d'avoir pour avocate Celle dont les paroles sont des paroles de salut; et, puisqu'elle n'est pas moins puissante dans le ciel qu'elle ne l'était autrefois sur la terre, montronslui toujours la plus tendre dévotion.