CHAPITRE IX
De la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ (3e mystère joyeux).
(( Il arriva en ce jour, » dit l'Évangéliste , « qu'il parut un édit de César-Auguste pour qu'on « fit le dénombrement des habitants de toute la « terre. » (Luc, h, 1.) C'est pourquoi la Vierge alla de Nazareth à Bethléhem, et, « les jours où elle « devait enfanter étant accomplis, elle enfanta son (( Fils premier-né, et l'ayant enveloppé de langes , « elle le coucha dans la crèche , parce qu'il n'y « avait point de place pour eux dans l'hôtellerie. » (lbid.,6, 7.)
« Sortez donc, filles de Sion, sortez, et regardez « le roi Salomon sous le diadème dont sa mère le « couronna au jour de son mariage et au jour de
« la joie de son cœur. » (Cant., m, 11.) Ames pieuses, amantes de Jésus -Christ, laissez là les soucis et les affaires du monde, recueillez vos pensées et vos sentiments, et jetez les yeux sur le véritable Salomon, sur le Pacificateur du ciel et de la terre, couronné, non plus de la couronne que son Père posa sur sa tête lorsqu'il l'engendra dans l'éternité et qu'il lui communiqua sa substance tout entière, mais de la couronne que lui donna sa Mère, lorsqu'elle l'enfanta dans le temps et qu'elle le revêtit de notre nature. Venez voir le Fils de Dieu, non plus dans le sein de son Père, mais entre les bras de sa Mère ; non plus assis au milieu des chœurs angéliques , mais couché entre deux animaux ; non plus assis dans les hauteurs des cieux à la droite de la Majesté divine, mais couché dans une crèche ; non plus faisant éclater sa puissance au milieu des éclairs et des tonnerres, mais pleurant et tremblant de froid dans une étable. Venez célébrer le jour de son mariage, le jour où, sortant de son lit virginal , il a contracté avec la nature humaine une alliance éternelle; car, bien qu'extérieurement il pleure et verse des larmes comme un petit enfant, ce jour est le jour de la joie de son cœur, et intérieurement il se réjouit d'être le Rédempteur de nos âmes.
Mais, pour procéder avec ordre dans ce mystère, considérez eu premier lieu les fatigues du voyage que la très-sainte Vierge fut obligée de faire de
Nazareth à Bethléhem, en compagnie de saint Joseph, son époux. Car le chemin était long, les voyageurs étaient pauvres et mal pourvus, la Vierge délicate et sur le point d'accoucher, la saison rigoureuse à cause des vents et du froid , les hôtelleries encombrées de gens qui venaient de tous les pays. Marchez en esprit à la suite de ces saints Pèlerins, et, avec la pureté et la simplicité d'un enfant, avec un cœur humble et rempli de dévotion , attachez-vous à leurs pas ; rendez-leur tous les services qui sont en votre pouvoir ; mais surtout admirez comment ils s'entretiennent de Dieu ou avec Dieu, comment ils trompent les ennuis de la route, en faisant succéder tour à tour la prière aux pieux entretiens. Marchez avec eux , ô mon frère , afin qu'après avoir été le compagnon de leur peine , vous le soyez aussi de leur joie, et que vous participiez aussi à la gloire de ce mystère.
Considérez en second lieu l'extrême pauvreté et l'humilité incomparable du Fils de Dieu lorsqu'il naît en ce monde. Il se choisit une pauvre maison , une pauvre couche , une pauvre mère , dé pauvres langes et un appareil si pauvre , que dis-je ? un appareil si misérable , qu'il est obligé, comme dit saint Bernard , de l'emprunter, et de l'emprunter à des animaux. C'est ainsi que le Créateur de l'univers fait son apparition parmi les hommes , et c'est au milieu de ces délices et
de ces splendeurs que la Vierge donne le jour à son Fils.
« 0 Dieu, Notre -Seigneur, » s'écrie saint Cyprien , « que votre Nom est grand dans toute la « terre. » (Ps. vin, 10.) Vous êtes véritablement Dieu , et chacune de vos œuvres est un véritable prodige. Je ne m'étonne plus de l'immensité du monde, ni de la solidité de la terre, ni de la succession des jours, ni du changement des saisons, ni du dépérissement et du renouvellement continuels de la nature. Ce qui m'étonne , c'est de voir un Dieu dans le sein d'une vierge ; c'est de voir le Tout-Puissant dans un berceau ; c'est de voir le Verbe éternel retenu dans une prison de chair; c'est de voir la Substance divine revêtue d'un corps mortel. Ce qui m'étonne , c'est de voir qu'il ait fallu tant de temps, tant de préparatifs et tant de dépenses pour achever une œuvre qui, semblable à celle de la création, n'eût demandé qu'une parole. En vérité, l'homme raisonnable est un être bien excellent, puisque pour le sauver Dieu a déployé plus de puissance que pour créer l'univers !
a Je me rends compte des autres mystères ; et je me les explique en quelque façon; mais celui-ci me ravit tellement hors de moi-même, que je ne puis m'empêcher de dire avec le Prophète : « Seii prieur, j'ai entendu votre parole, et j'ai pâli de « crainte. » (iïab., m, 1.) J'ai considéré vos
œuvres, et je suis demeuré comme frappé de stupeur. Prophète saint, c'est à bon droit que vous êtes saisi d'épouvante; car, quoi de plus surprenant que ces paroles de l'Évangéliste : « Marie « enfanta son Fils premier-né, et, l'ayant enveloppé « de langes , elle le coucha dans la crèche , parce « qu'il n'y avait point de place pour eux dansl'hô- « tellerie.» (Luc, n, 7.) 0 mystère vénérable, mystère que le cœur peut sentir, mais que la langue est impuissante à expliquer, mystère qu'il faut adorer en silence ! Quoi de plus admirable que de voir Celui qui est loué par les étoiles du matin , qui est assis au-dessus des chérubins, qui vole sur les ailes des vents , qui tient entre ses mains la création tout entière , Celui dont le trône est dans le ciel et qui fait de la terre l'escabeau de ses pieds , consentir, faute d'un lieu plus convenable, à naître dans une étable et à être couché dans une crèche ! Qui jamais se vit réduit à un tel état de détresse? Qui a pu joindre ces deux extrêmes, Dieu et la crèche : la crèche où les animaux prennent leur nourriture, et Dieu qui réside par delà les trônes des Chérubins? Comment se fait-il que nous ne soyons pas transportés hors de nous-mêmes en pensant à des choses si éloignées les unes des autres : Dieu dans une étable, Dieu dans une crèche , Dieu tremblant de froid , Dieu enveloppé de langes, Dieu pleurant et versant des larmes? « 0 Roi de gloire , ô Miroir d'innocence , qu'y
a-t-il de commun entre vous et cet état de misère , entre vous et le froid , entre vous et la nudité , entre vous et les larmes , entre vous et le châtiment que j'ai mérité par mes péchés? 0 charité, ô piété , ô miséricorde incompréhensibles de notre Dieu! Queferai-je, Seigneur? comment pourrai-je reconnaître vos bontés, me rendre digne de vos faveurs, me rapprocher de votre humilité, répondre à votre amour, vous témoigner ma reconnaissance? De tous côtés je m'aperçois que mes obligations se multiplient, je me vois comme noyé sous les flots de votre miséricorde, et je ne sais comment m'acquitter de mes dettes. Jusqu'ici il me semblait que ceux qui vous offensent méritent mille fois tous les feux de l'enfer ; mais, après tant de bienfaits, j'ignore s'il existe une peine pour punir ceux qui ne vous aiment pas.
« Vous avez enchaîné mon cœur, ô mon Dieu, vous l'avez attiré à vous par une multitude infinie de grâces, vous l'avez embrasé de votre amour en lui découvrant vos mystères; vous avez affermi les fondements de mon espérance , vous m'avez donné de l'affection pour la souffrance , pour la pauvreté , pour l'humilité , pour les mépris et pour les croix ; puissiez-vous en être à jamais béni ! »
Mais détournons un moment nos yeux de la crèche, et arrêtons -les sur le trésor qu'elle renferme ; laissons là le rayon, et attachons-nous à en goûter le miel. En effet, quelle suavité, quelle
miséricorde ne découvre-t-on pas dans cet âge, dans ces membres si tendres , sous cette figure de petit enfant qu'a prise notre Sauveur? «Tout Dieu qu'il est, dit un Père, il permet qu'une vierge lui donne le sein, qu'elle l'enveloppe de langes; puis, quand elle l'en a dépouillé, il étend ses petits pieds et ses petites mains, il lui sourit comme un enfant à sa mère , et il attache sur elle des regards d'autant plus doux qu'il est lui-même un océan de douceur. Ce spectacle ne peut être comparé à rien de ce qui existe, et je ne sais comment exprimer le sentiment qui m'agite quand je vois le Dieu qui m'a créé devenir petit enfant pour mon amour ; quand , au lieu d'entendre dire au Prophète : « Le Seigneur est grand et digne de toute « louange » (Ps. xlvii, 1), je n'entends plus que ces paroles : « Le Seigneur s'est fait petit enfant , il est digne de tout notre amour. »
Mais ce n'est pas assez de contempler Jésus enfant; fixons aussi notre attention sur sa Mère. Considérons la joie de celle-ci, sa dévotion, son empressement et ses larmes , et admirons comment elle sait unir l'office de Marthe à celui de Marie. Voyez de quels soins elle entoure son Fils ; elle le prend dans ses bras, elle l'enveloppe de langes et elle l'en dépouille, elle le presse sur son cœur, elle l'embrasse, elle l'adore, elle le couvre de baisers, elle lui offre le lait de ses mamelles, et tout cela avec une joie d'autant plus grande qu'elle Ta
enfanté sans douleur et sans rien perdre de son intégrité virginale.
« Lorsque la très-sainte Vierge enfanta son Fils, dit saint Cyprien, il ne fallut aucun des préparatifs qui accompagnent les accouchements ordinaires. Qu'était-il besoin, en effet, de purification et de remède là où il n'y avait point eu de péché , et par conséquent où il ne pouvait y avoir ni souillure ni douleur? Le fruit , une fois mûr et parvenu à son terme , se détacha de l'arbre et s'offrit de lui-même sans qu'il fut nécessaire de l'arracher violemment ; car il eût été contraire aux lois de la justice que Celle qui avait conservé son innocence subît les effets de la condamnation portée contre son sexe , et que Celle qui était le sanctuaire du Saint-Esprit fût soumise aux mêmes infirmités que les autres femmes. 11 n'y avait dans l'étable ni meubles ni ornements; et d'ailleurs personne n'y eût fait attention, parla raison que saint Joseph, comme quiconque eût été à sa place, absorbé par le spectacle de cet Enfant , où se trouvaient réunis tous les biens , ne pouvait avoir la pensée de mendier auprès des créatures ce que Celui-ci lui offrait en si grande abondance. Il est à croire cependant que les anges vinrent prêter leur ministère à la Vierge et que le Saint-Esprit ne lui fit point défaut dans cette circonstance. A. coup sûr, il était là siégeant dans son palais, ornant le
temple qu'il s'était dédié, gardant les portes de son sanctuaire, honorant sa couche virginale, répandant les plus douces consolations dans l'àme de son Épouse, écartant d'elle toute pensée étrangère , empêchant que la loi de la chair ne prévalût contre la loi de l'esprit, et entretenant ainsi dans son cœur un calme et une paix inaltérables. Le petit Enfant, collé au sein de sa Mère, s'y abreuvait d'un lait très-pur dont la source est au ciel, et la Mère ravie ne cessait de lui prodiguer cette liqueur divine. »
Mais, après avoir tenu nos regards attachés à la crèche, il est temps que nous prêtions l'oreille aux concerts des anges et que nous nous mêlions parmi les pasteurs , louant notre commun Maître avec les premiers, et lui offrant nos adorations avec les seconds; car, si les esprits célestes, qui n'avaient nul besoin d'être rachetés , célèbrent la naissance du Sauveur par des cantiques de louanges et d'actions de grâces , que ne devonsnous pas faire, nous dont Jésus-Christ est l'unique ressource, nous qui sans lui n'eussions jamais pu être admis dans la gloire?