CHAPITRE XI
De l'adoration des Mages.
Parmi les merveilles qui accompagnèrent la naissance de notre divin Sauveur, il faut mettre en première ligne l'apparition d'une étoile nouvelle qui fut vue du côté de l'Orient, et dont l'éclat annonçait qu'une nouvelle lumière venait de paraître dans le monde afin d'éclairer ceux qui étaient assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort. Or il y avait dans ce pays des savants qui , par une permission spéciale du Saint-Esprit, comprirent tout de suite ce que signifiait cette étoile. Ils se mirent donc en chemin pour aller offrir leurs adorations au Seigneur, et, arrivés à Jérusalem, ils s'enquirent du lieu de sa naissance, disant: « Où est Celui qui est né roi des Juifs? » (Matth., il , 2. ) Après quoi , munis des renseignements qui leur furent donnés, et guidés par la même étoile qu'ils avaient vue dans l'Orient, ils arrivèrent aux portes de Bethléhem. Là, ils trouvèrent l'Enfant
dans les bras de sa Mère , et, se prosternant, ils l'adorèrent et lui offrirent des présents, de For, de l'encens et de la myrrhe. Admirez ici la bonté et la charité ineffables de ce doux Seigneur qui , à peine arrivé en ce monde, commence déjà à communiquer aux hommes sa lumière et ses richesses , et qui se sert d'une étoile pour attirer à lui les Gentils des extrémités de la terre. Je vous le demande , comment pourrait-il se dérober à ceux qui le cherchent , quand nous nous le voyons courir ainsi au-devant de ceux qui ne peuvent pas venir à lui ?
Considérez en premier lieu la dévotion , la persévérance, la foi et l'offrande des saints Rois Mages ; car il y a là beaucoup de choses à méditer et à imiter. Voyez quelles fatigues ils s'imposent, quels périls ils affrontent, quel long voyage ils entreprennent pour aller adorer le Sauveur et jouir de sa présence ! Que votre conduite est différente ! Combien de fois renoncez-vous à la même laveur par pure paresse, pour ne pas vous donner la peine d'entrer dans une église ! Que dis-je ! combien de fois renoncez -vous à le recevoir dans votre âme, pour ne pas vouloir vous approcher de la Table sainte !
Considérez ensuite leur constance et leur persé-
aee : lorsque l'étoile qui les avait guidés se
dérobe à leur vue, ils ne se découragent point,
ils ne retournent point sur leurs pas, mais ils
vont toujours de Favant , et , à défaut de la grâce, ils usent de tous les moyens pour atteindre leur but. Cette conduite doit nous servir de règle ; et si jamais le rayon de la dévotion , la lumière et la joie des douceurs intérieures viennent à nous manquer, il faut qu'à leur exemple nous ne perdions point courage, que nous ne retranchions rien de nos pieux exercices, et qu'après avoir persévéré et fait tout ce qui dépend de nous, nous restions persuadés que la lumière des consolations, qui s'était montrée d'abord , se montrera de nouveau , comme l'étoile se montra aux Mages ; car, dit le saint homme Job (xxxvi, 30), « tantôt le « Seigneur cache sa lumière dans ses mains, et « tantôt il lui commande de paraître de nouveau , » faisant connaître à celui qu'il aime que la lumière est son partage.
Considérez aussi la foi des Rois Mages : en entrant dans l'étable , ils ne voient ni appareil , ni insignes qui dénotent un Roi, et pourtant dans le petit enfant qui s'offre à leurs regards , ils reconnaissent sans hésiter le Seigneur et le Roi de la création tout entière , ils se prosternent à ses pieds, et l'adorent avec les marques du plus profond respect. Certes , si la foi du bon Larron fut grande quand il confessa la royauté de Jésus- Christ expirant sur la croix au milieu des ignominies et des tourments, celle des Rois Mages ne le fut pas moins, quand ils reconnurent et qu'ils
adorèrent sa Divinité et sa Majesté sous des dehors aussi humbles. 0 merveilleux Enfant dont, le berceau est entouré par les anges, que les étoiles servent , que les rois craignent, et devant lequel les savants s'inclinent jusqu'à terre ! 0 étable fortunée , demeure que Dieu s'est choisie en descendant du ciel, où l'on ne voit point briller des flambeaux , mais des étoiles resplendissantes ! 0 palais céleste, où n'habite point un roi couronné, mais un Dieu revêtu de la nature humaine; où il n'y a d'autre trône qu'une dure crèche, d'autres tentures que des murs enfumés, mais où brille dans tout son éclat la lumière divine !
Après cela, considérez l'offrande par laquelle les Mages crurent devoir manifester leur foi, sachant très-bien que sans les œuvres la foi est inutile. Pour peu que l'on pénètre le mystère de cette offrande, on appréciera facilement qu'elle signifiait l'ensemble de toute la justice chrétienne , laquelle consiste à remplir nos obligations envers Dieu, envers nous-mêmes, et envers notre prochain* Or quiconque offre spirituellement les présents qu'offrirent les Mois, remplit parfaitement ces obligations. Voici comment : par l'encens il faut entendre la prière, qui est une œuvre de religion dont le but est d'honorer Dieu et de l'adorer. « Seigneur, » disait le Prophète, « que « ma prière s'élève comme l'encens en votre pré-
« sence. » (Ps., cxl, 2.) En effet , , de même que l'encens s'élève dans les airs en répandant une odeur délicieuse ; ainsi la prière monte de la terre au ciel comme un parfum agréable que Dieu accepte toujours volontiers. Par la myrrhe , qui est amère au goût, mais salutaire au corps et d'une odeur très - suave , il faut entendre la mortification de nos passions et de nos appétits déréglés , qui est amère au corps , mais salutaire et suave à l'esprit. Enfin par l'or , qui est le plus précieux des métaux, il faut entendre la charité, qui est la plus excellente des vertus. Ceci une fois établi, que celui qui veut s'acquitter de ses devoirs envers Dieu offre de l'encens , c'est-à-dire un cœur rempli de dévotion, un esprit qui par la contemplation s'élève de la terre au ciel, et une mémoire tout occupée de la gloire de son saint Nom; car c'est là offrir de l'encens, dont le propre est de toujours monter en haut. Si, au contraire, il tient à s'acquitter de ses devoirs envers lui-même , qu'il offre la myrrhe , c'est-à-dire qu'il châtie son corps , et qu'il mortifie ses passions en mettant un frein à sa langue , en se tenant dans le recueillement, et en réprimant ses appétits déréglés ; car cette myrrhe, tout amère et désagréable qu'elle est à notre chair, ne laisse pas que d'être très-agréable aux yeux de Dieu. Enfin, lorsqu'il voudra s acquitter de ses devoirs envers le prochain, qu'il offre l'or de la charité, en par-
tageant ses richesses avec ceux qui sont dans le be soin, en supportant patiemment les défauts de ses frères, et en pardonnant les injures de ceux au milieu desquels il est obligé de vivre. On voit par là que le parfait chrétien doit avoir , s'il est permis de parler de la sorte , trois cœurs dans un cœur : un cœur rempli de dévotion et d'humilité pour Dieu , un cœur très-dur et très-sévère pour luimême, et un cœur très-libéral et très-doux pour le prochain. Heureux celui qui adore ainsi la Trinité dans l'unité ! Heureux celui qui possède ainsi trois cœurs dans un cœur !
Considérez en dernier lieu la joie de la trèssainte Vierge, lorsqu'elle vit la dévotion et la foi des Rois Mages , lorsqu'elle ouvrit son cœur à l'espérance que lui faisaient concevoir ces heureux commencements, lorsqu'elle eut cette nouvelle preuve de la gloire de son Fils. Elle l'avait conçu du Saint-Esprit; vierge et mère, elle l'avait enfanté sans douleur; elle avait entendu les cantiques des anges, elle avait été témoin des adorations des bergers , et voilà que maintenant des Rois venus des extrémités de la terre se prosternent aux pieds de son divin Fils et lui offrent des présents. Oh! qui nous dira les joies de son âme , les larmes de ses yeux , les ardeurs et les jubilations de son cœur virginal , à cette heure où il devint évident pour elle que la connaissance de Dieu se répandait sur la terre, que
les premiers fondements de l'Église étaient jetés, et que les merveilles prédites depuis si longtemps ne tarderaient plus à s'accomplir ? Quel sujet de ravissement pour une âme qui, comme la sienne, ne désirait que la gloire de Dieu et le salut des hommes ! Certes, si la simple promesse de ce qui devait arriver la faisait tressaillir autrefois , combien ne dut - elle pas tressaillir davantage en voyant l'effet suivre de si près la promesse !