CHAPITRE IV
Prière pour exciter en nous la componction et la douleur de nos péchés.
Seigneur, Fils unique de Dieu, les bienfaits que j'ai reçus de vous sont tellement grands, tellement multipliés, que les paroles me manquent pour en parler dignement. Vous avez tiré mon corps du limon et de la poussière de la terre ; vous avez tiré mon âme du néant , et vous l'avez faite à votre image et à votre ressemblance ; vous l'avez rendue capable de partager votre gloire; vous m'avez donné l'intelligence , la mémoire , la volonté , le libre arbitre , des membres et des sens, afin que par là je pusse vous connaître et vous aimer; vous m'avez conservé, pendant que j'étais dans le sein de ma mère, afin que je ne mourusse point avant d'avoir été régénéré dans l'eau du baptême ; malgré les péchés nombreux que j'ai commis, vous m'avez supporté jusqu'à cette heure, tandis que beaucoup d'autres, moins coupables que moi, souffrent depuis longtemps dans l'enfer! Pour moi, vous avez voulu vous
faire homme , converser avec les hommes , livrer votre âme à l'angoisse, à l'affliction, à la tristesse, et suer une sueur de sang. Pour moi , vous avez voulu être pris, lié, souffleté, couvert de crachats, méprisé , blasphémé , moqué , et, en signe de moquerie, revêtu tantôt d'une robe blanche, et tantôt d'un manteau de pourpre. Pour moi, vous avez voulu être flagellé , couronné d'épines , frappé à la tête avec un roseau , affublé d'un voile sur le visage, condamné à mort, chargé d'une croix, et conduit de la sorte jusqu'au lieu du supplice. Sur cette croix , vous avez été percé de clous déchirants, confondu avec les voleurs, rangé au nombre des scélérats, abreuvé de fiel et de vinaigre, mis à mort de la manière la plus cruelle. C'est ainsi, Seigneur, c'est au prix de tant de travaux que vous m'avez racheté, et moi, vil et misérable pécheur, insensible à tous vos bienfaits, chaque fois que j'ai péché, je vous ai souffleté, crucifié de nouveau, et j'ai mérité que toutes les créatures se levassent contre moi , afin de venger vos injures.
Que dirai-je de l'abus que j'ai fait de vos sacrements, de ces remèdes que vous m'aviez préparés avec votre sang précieux et que j'ai rendus inutiles? Vous m'aviez lavé et purifié dans les eaux du baptême ; vous m'aviez adopté pour votre enfant; vous m'aviez consacré pour être votre temple; vous m'aviez oint comme prêtre, comme
roi, comme athlète destiné à combattre sans relâche l'ennemi de mon salut. Vous vous étiez fiancé à mon âme , et vous m'aviez donné tous les ornements nécessaires à ma nouvelle dignité ! Hélas! qu'ai-je fait de ces ornements? quel soin ai -je pris d'un si riche trésor? Vous m'aviez choisi pour votre enfant, et je me suis rendu l'esclave du péché; vous m'aviez consacré pour votre temple, et je suis devenu la demeure du démon; vous m'aviez fait votre soldat, et j'ai passé sous l'étendard de votre ennemi; vous m'aviez fait roi, et avec les forces de mon royaume, je me suis révolté contre vous ; vous vous étiez fiancé à mon âme avec un amour éternel, et j'ai préféré la vanité à la vérité , la créature au Créateur. Il semble , Seigneur, que depuis longtemps celui qui a été si ingrat envers vous, devrait avoir commencé de pleurer son ingratitude. C'est, en effet, ce que vous attendez de moi, depuis le moment de ma naissance. C'est pour cela que tant de fois vous m'avez appelé, vous m'avez supporté, vous avez usé envers moi, tantôt de rigueur, et tantôt de miséricorde, essayant par tous les moyens de me ramener à vous. Vous m'avez attendu, et j'ai abusé de votre patience; vous m'avez appelé , et j'ai fait la sourde oreille ; vous m'avez laissé le temps de faire pénitence, et j'ai employé ce temps à satisfaire mon orgueil; vous m'avez frappé, et je n'ai rien res-
senti; vous m'avez affligé, et je ne me suis point soumis au joug de la discipline. Pour me purifier, vous avez sué; vous avez enduré les plus rudes travaux , mais le feu de votre amour n'a pas suffi à enlever la rouille de mes vices; insensible aux caresses comme aux châtiments, je me suis constamment montré ingrat et rebelle. Cependant, Seigneur, vous m'avez donné tant de preuves de votre bonté , vous m'avez si souvent recommandé de ne point perdre confiance, que, comptant sur votre miséricorde, je vous supplie instamment de changer les dispositions de mon cœur, afin que désormais, uniquement occupé à vous plaire et à vous servir, je ne sois pas séparé de vous dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.